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Huit caprices de Goya 

lundi 11 février 2019, par Lionel Marchetti

HUIT CAPRICES DE GOYA

8 poèmes

Bouffonnerie et lutte sanglante ; agitation et torpeur ;
esclavage de chaque jour.

Marc Aurèle

.

1

Qué sacrificio !

LE SACRIFICE

Qué sacrificio !

1.

Deux amants liés par je ne sais quel stratagème

La corde est de fer, les sourires miaulent

Pauvre fille qui sera bouffée de l’intérieur

Tu croyais trouver en elle l’âme sœur
et c’est au dedans l’instable volcanique, sans aucune idée océane, aucune
tu croyais, de lui, apprendre le souffle
un autre souffle
mais la carcasse aura toujours été trop vieille

Ce matin, au réveil, sera-t-il toujours là ?

2.

La situation se renverse :
nous chantons tous, ensemble, avec en bouche nos résidus de vie
nous avions confondu l’imaginaire avec la vraie vie
(tu sais, celle qui danse sans penser à rien
comme fleurs écloses et pleines
comme fleurs écloses et pleines)

Nous voici, aujourd’hui, la peur enfin disparue, étonnés
—  et dans l’étonnement —
notre énergie est folle, nos réserves sont folles
les chemins se croisent, se décroisent, bifurquent
sont complexes et multiples

Et toi, naïve, tu penses encore qu’il aurait suffi de refuser le gâchis ?

.

2

Bien tirada està

UNE JEUNESSE

Bien tirada està

Jamais triangle n’aura autant été de chair

Parfois le visage s’effondre sous la beauté des ongles

Ta nudité découpe les tissus

Tes chants sont une ruche tranquille

Lorsqu’un corps comme le tien se courbe vers le sol
s’occupe du moindre détail
est-ce pour séduire, ce soir même
la rapacité de l’insecte
ou pour donner envie au blanc de tes côtes d’être fendu à la hache ?

.

3

Bellos consejos

LES BONS CONSEILS

Bellos consejos

1.

Dans le noir
la vieille femme t’accompagne

Une chaise vide

Non pas qu’il soit nécessaire d’être toujours aux aguets
mais la sagesse, quand bien même elle nécessite la venue du fruit, sa maturité
est déjà là, entrevue dans la graine
à qui sait voir

Il existe des pièges

Les vieillards au regard torve, tu t’en doutes
déjà se complaisaient et fomentaient sous le vernis craquelé de leur jeunesse

Un ver gluant, humide, coule dans ton dos
descend entre tes fesses
suce ton pubis

Tu ne saurais t’en débarrasser d’un coup de reins

Comment vivre au-delà des désirs ?

Et franchement, est-ce nécessaire ?

2.

Ce que je pense :

Trouver l’équilibre entre une jouissance saine
emportée de fraîcheurs
—  ici-même et au-delà de soi —
et cette tenue de juste mesure, proche du grand corps
avec, pour alliée
cette nécessité manifeste d’une connaissance incandescente.

.

4

Dios la perdone : y era su madre

DIEU LUI PARDONNE !

Dios la perdone : y era su madre

1.

L’éventail de la fille gifle sa pudeur

Je sais, sous cette chute de tissus noirs
sous la cascade des toisons
un torrent délicieux

Un autre détail m’oblige : l’angle ouvert des bottes
beaucoup plus que son regard

Quoi d’autre encore ?

La vieille qui l’enchante, bien sûr
il est même dit que c’est sa mère

Dieu lui pardonne !

2.

Ce que je pense :

L’artiste, quand il œuvre
découvre toute image comme un cône enchâssé dans d’autres cônes

Ouverture infinie, vive et fraîche — évidente

Encore lui faut-il arriver jusque là
et beaucoup, avant même ce présumé face à face
(qui déjà de lui-même s’efface)
restent aveugles.

.

5

Ensayos

SABBAT

Ensayos

Certains, faussement, te portent aux nues

Je vois bien, moi, que tu culmines, lamentable
piégé sur un billot

Nom de Dieu ! Cette main souriante
qui te fourrage l’oreille et te pince le crâne

Tu sais, ça n’est pas votre grand bouc, là-haut
qui m’attire ou m’affole
—  Lucifer, adversaire en personne fixant tout voyageur —
mais l’indécence morve de la sorcière
nue, goûteuse
jouissant de la docilité naïve de ton corps manipulé comme un sac

J’ai trouvé, pour toi, tout à l’heure, cette phrase :

Levez-vous et n’ayez point de peur.

.

6

Volaverunt

L’ENVOL

Volaverunt

Autrefois, des lignes de lumière prolongeaient la rivière de mes jambes
sourire était mon unique devise
et les femmes, toutes générations confondues
jalousaient mon aisance

Puis j’ai marché sur des terres ingrates, croisant ici et là nombre d’hommes violents ;
leurs caresses cinglantes furent un leurre
tous m’ont abandonnée
profitant de mon adhésion naïve à une cruauté que je prenais pour le sceau d’un amour immense

Désormais, je reste seule
impassible je les écrase avec mes pieds
comme des insectes vils

Pourtant je chante leur mort
et je pleure
et je tournoie plus loin, plus bas
dans ma douleur

Un seul m’a aimée et m’aimera encore
lui seul, indemne dans mes pensées
toujours voltige
je suis sa fleur

C’est ce grand papillon peint de couleurs vivantes
que mon père m’offrait pour la parure de mes quinze ans.

.

7

Quien lo creyera ?

ENFER

Quien lo creyera ?

Nos esprits sont des chiffons
leur jus, consanguin, abreuve la pagaille ;
quel bonheur de savourer sa propre fange, d’en lécher l’écume autour d’une carcasse !

Nos esprits sont des chiffons
la puanteur, ainsi, est bien cachée

À l’image de telle ou telle tresse de boue
les humains — un vol de pigeons —
se jettent, arrogants, sur n’importe quel tapis de miettes
le plus souvent s’en contentent

Les Dieux sont multiples, je sais : prosterne-toi ici, adore, offre, lèche le sol
bouffe, pisse et chie
tu reviendras purifié parmi les tiens, neuf, propre
prêt à tout… crois-tu ?

Voici, pour toi, cette phrase :

Viande avariée attire les mouches.

.

&

8

Miren que grabes

L’ÂME DANSE

Miren que grabes

De votre mort nous ne savons rien

De tels visages ! Où le pus, dans l’oreille
rejoint l’extrémité des membres
où la prière, inutile et stérile
se gobe

Les uns sur les autres, adeptes d’un vide sinistre diablement manifeste
vous dansez la gigue de ceux qui ne crurent qu’à leur enveloppe de chair…

Comme vous êtes graves !

De votre mort nous ne savons rien et ne voulons rien savoir

Mes amis, voyons ! Il ne fallait pas se mentir.

P.-S.

© Lionel Marchetti - 2004 / révision 2018

Une première édition des Huit caprices de Goya est parue sur la revue en ligne lampe tempête.fr en 2006

Une seconde édition, tirée à quelques exemplaires sur papier vergé (aujourd’hui épuisée), est parue chez Hapax, dans la collection Plis, à Aubenas en 2010

Les images sont extraites de Les caprices de Goya, par Jean Adhémar, du Cabinet des estampes-éditions Fernand Hazan, Paris, 1948

Photographies : Service Photographique de la Bibliothèque Nationale, Paris

Francisco de Goya

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