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13 poèmes minuscules… 

…sur 13 peintures de Pierre Bonnard

mercredi 20 juin 2018, par Lionel Marchetti


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13
poèmes minuscules
sur
13 peintures
de
PIERRE BONNARD

1

L’HOMME ET LA FEMME

1900

Je m’interroge sur cette ligne —

Nous sommes deux
et seuls

Nous sommes celui qui part
celle qui trouve le temps.

 

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2

LE SOMMEIL (LA SIESTE)

1900

Une rivière de feuilles, de débris, s’enlise dans le paysage et disparaît

Bue par la terre

Une rivière glaciale où je voudrais renaître
dans le blanc de la lumière froissée

Une rivière, une nuit, défait tout mon corps.

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3

GRANDE SALLE À MANGER SUR LE JARDIN

1934/1935

Chaque objet
plus vivant que tout visage
s’approche au regard de qui l’écoute

La lenteur de la lumière
piquetée comme une plante qui chercherait encore plus de lumière
rayonne depuis le proche de chaque chose

Un soir, en voyage
sur les routes noires
les routes les plus sombres

Nous croisons un soleil énorme, mangé par l’humide

La fin du jour dessine le peu de vie qu’il nous reste

Un peu de nous — dans la couleur du monde et ses mystères.

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4

LA GRANDE BAIGNOIRE (NU)

1937/39

Mon corps s’embrase dans une goutte de feu froid
acquiert de la vitesse
et plonge

Mon corps est une flamme.

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5

NU DANS LA BAIGNOIRE

1925

Rien que du froid
et ton absence

J’aime la mort
et encore plus la morte que la mort

Ma pensée
—  une forme bleutée —
résonne entre les surfaces disjointes

Quelque chose, à l’envers, fuit sur le vieux tapis

Une flèche —

Suis-je morte ?

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6

LA SORTIE DE BAIGNOIRE

1926/1930

Un animal dans l’eau
voilà qui tu es

Une anguille avec des bras, une jambe
venue de loin

Depuis ton dos l’eau s’absente — ligne longue comme une pensée

Obsédée par le bond.

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7

NU AU TUBE (FEMME ACCROUPIE)

1913

L’odeur vivante le long d’une bassine

Le fer contre mon dos

Un insecte déploie ses ailes
(cette carapace où je loge)

La musique de mon corps se plie, se déplie en de singulières humeurs métalliques

Le violé
de l’objet
ouvre
ma nudité.

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8

LA SOURCE (NU DANS LA BAIGNOIRE)

1917

Si l’on compte, sur tes mains humides, ces quelques signes
voici le 3
plus fort, pour toi, que toute origine

L’eau gèle
et laisse
dans nos yeux
ton corps nu amputé de sa jambe maîtresse

L’un en face de l’autre — toi et moi nous nous fixons.

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9

LA TARTE AUX CERISES (APRÈS DÎNER)

1908

Le chien — son regard rouge

Une tache de sang

Les feuilles de l’été glacial
chantent l’impossible lien qui s’échappe
se faufile et disparaît
entre notre nature et la vie.

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10

BAIGNOIRE

1925

Mes richesses excessives
descendent
jusque dans l’eau
se perdent en bleu, vert, opale

L’abandon de mes yeux au froid

Quel contour me maintient
lorsque nue
je suis fragile ?

La lenteur me manque pour devenir eau.

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11

LE CABINET DE TOILETTE AU CANAPÉ ROSE
(NU À CONTRE JOUR)

1908

Quelques objets d’or
et de zinc

Une chaise qui s’use

Cette vrille lumineuse entrée dans ton corps

Le canapé où tu t’allonges descend vers le sol
et bascule au sein de l’architecture florale

L’ombre chiffonnée
à tes pieds
bientôt se détendra

Coquillage nous emportant, lui aussi, dans sa chute.

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12

LE GRAND NU BLEU

1924

Notre vie se découpe —
—  nous mourrons d’avoir laissé l’espace se plier, solitaire
sur nos chairs

La nuit tremble du bleu vers le noir

Elle emporte, brutalement, l’évidence qui nous tue.

- - -

&

13

NU AUX BAS NOIR

vers 1900

Un roman de feuilles blanches
tête, yeux, cheveux (tout a disparu)
seul reste le corps
faciès offert, dirait-on, à je ne sais quelle passe

Entre les plis de la matière saline je devine une sente

La peur, aujourd’hui, n’a pas de visage

Abandonner la peur

Enveloppée de papier de soie, ailes repliées — une existence à part, fendue à la hache

Le liberté de dire oui, la liberté de dire non

J’ose, je passe
je me laisse prendre…

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Pierre Bonnard

P.-S.

© Lionel Marchetti - 2005/2018

Une première version des 13 poèmes minuscules… 
est parue en décembre 2007 dans la revue en ligne Lampe tempête - numéro 4 / espaces, lieux, figures…

« L’on est guéri d’un mal que l’on tient pour un mal
Le Sage ne va pas mal c’est son mal qui va mal
Quant à lui-même il va fort bien. »

Lao-tzeu (trad. François Houang et Pierre Leyris)

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