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Voyage en Italie : De Carlsbad au Brenner (1861) 

mardi 10 juillet 2012, par Johann Wolfgang von Goethe

Ratisbonne, 4 septembre 1786.

Je me suis dérobé de Carlsbad à trois heures du matin : autrement on ne m’aurait pas laissé partir. La société qui avait bien voulu célébrer, le 28 août, mon jour de naissance de la manière la plus amicale, s’était bien acquis par là le droit de me retenir, mais je ne pouvais différer plus longtemps. Muni d’une simple valise et d’un portemanteau, je me suis jeté tout seul dans une chaise de poste, et, à sept heures et demie, j’arrivais à Zwoda par une matinée brumeuse, mais belle et tranquille. Les nuages supérieurs étaient striés et laineux ; les inférieurs, pesants. Ils me semblèrent de bon augure. J’espérai, après un été déplorable, jouir d’un bel automne. Vers midi, à Éger, par un ardent soleil. Je me rappelai que ce lieu est à la même latitude que ma ville natale, et je fus heureux de dîner encore une fois, par un ciel serein, sous le cinquantième degré.

À l’entrée de la Bavière, on trouve d’abord le couvent de Waldsassen, riche propriété de cette classe d’hommes qui furent éclairés avant les autres. Il est situé au fond de belles prairies, encaissées en forme d’assiette ou de bassin, entourées de fertiles collines à pente douce. Ce couvent possède encore d’autres terres bien loin à la ronde. Le sol est un schiste argileux désagrégé. Le quartz, qui se trouve dans ce genre de montagnes et ne tombe pas en efflorescence, rend la terre meuble et très fertile. Le sol s’élève encore jusque vers Tirschenreuth ; les eaux viennent au-devant du voyageur, pour se verser dans l’Éger et l’Elbe. De Tirschenreuth, la pente incline au sud, et les eaux courent vers le Danube. Je me forme très vite une idée de chaque pays, en m’informant du cours des plus petits ruisseaux, et de la région fluviale à laquelle ils appartiennent. La pensée saisit alors, même dans les pays qu’on ne peut embrasser du regard, l’enchaînement des montagnes et des vallées. Avant Tirschenreuth commence l’excellente chaussée de sable granitique. On ne peut en imaginer de meilleure. Comme le granit pulvérisé se compose de silex et d’argile, cela forme à la fois une base solide et un excellent ciment, pour rendre la route aussi unie qu’une aire à battre le blé. L’aspect de la vallée qu’elle traverse est triste à proportion : c’est une plaine, aussi composée da sable granitique, marécageuse, qui donne à la belle route un nouveau prix. D’ailleurs la pente du terrain fait qu’on avance avec une incroyable rapidité, qui contraste avec la marche de limace des postes de Bohème. Le lendemain, à dix heures, j’étais à Ratisbonne, et j’avais donc fait vingt-quatre milles et demi en trente-neuf heures : au point du jour, je me trouvais entre Schwandorf et Regenstauf, et je vis des campagnes mieux cultivées. Le sol n’était plus un détritus de montagnes, mais un terrain d’alluvion et mélangé. Dans les temps primitifs, le flux et le reflux avaient agi de la vallée du Danube, en remontant le cours du Regen, dans toutes ces vallées, qui maintenant y versent leurs eaux : ainsi se sont formés ces polders naturels, base actuelle de l’agriculture. Cette observation s’applique au voisinage de toutes les rivières, grandes et petites, et, avec cette indication, l’observateur peut se faire promptement une idée de chaque terrain propre à la culture.

La situation de Ratisbonne est fort belle. La contrée appelait une ville. Le clergé ne s’est pas non plus oublié. Toutes les terres des environs lui appartiennent. Dans la ville même, les églises et les cloîtres se touchent. Le Danube me rappelle le vieux Mein. À Francfort, le pont et la rivière offrent un plus bel aspect ; mais Stadt-am-Hof, situé vis-à-vis de Ratisbonne, présente un charmant coup d’œil. Je me suis rendu sur-le-champ au collège des jésuites, où les écoliers donnaient la représentation dramatique d’usage chaque année. J’ai vu la fin de l’opéra et le commencement de la tragédie. Ils ne s’en sont pas mal tirés pour une troupe d’amateurs débutants. Les costumes étaient beaux et presque trop magnifiques. Cette représentation publique m’a fait de nouveau reconnaître la sagesse des jésuites. Ils ne dédaignaient rien de ce qui peut produire quelque effet, et ils savaient le traiter avec attention et avec amour. Ce n’est pas là de l’habileté comme on se la figure in abstracto : il y a là-dedans un plaisir pris à la chose, une jouissance sentie et partagée, telle que la produit la pratique de la vie. Comme cette grande société a sous ses ordres des facteurs d’orgues, des sculpteurs et des doreurs, elle a aussi quelques hommes qui s’occupent du théâtre avec intelligence et avec amour, et, tout comme les églises de ces pères se distinguent par une agréable magnificence, ils savent s’emparer habilement d’un monde ami des plaisirs au moyen d’un théâtre bienséant.

Je vous écris aujourd’hui sous le 49è degré. Il s’annonce bien. La matinée était fraîche. On se plaint aussi dans ce pays de l’été humide et froid, mais la journée s’est annoncée tiède et magnifique. La douce brise qu’un grand fleuve amène est quelque chose de tout particulier. Le fruit n’est pas très remarquable. J’ai mangé de bonnes poires, mais je soupire après les figues et les raisins.

La façon d’agir des jésuites m’arrête et me donne à réfléchir : leurs églises, leurs clochers, leurs bâtiments, ont, dans le dessin, quelque chose de grand et de complet, qui inspire à tous les hommes un secret respect. L’or, l’argent, les métaux, les marbres polis, sont employés avec une richesse et une magnificence qui doivent éblouir les mendiants de toutes les classes. Çà et là se montre aussi le mauvais goût, afin de satisfaire et d’attirer la foule. C’est là en général le génie du culte catholique dans ses actes extérieurs ; mais je n’ai jamais vu la chose mise en pratique avec autant d’intelligence, d’habileté et d’enchaînement que par les jésuites. Tous leurs efforts concourent, non pas à perpétuer, comme d’autres ordres ecclésiastiques, une dévotion usée et vieillie, mais à la parer de luxe et d’éclat pour complaire à l’esprit du temps.

On emploie ici pour la bâtisse une pierre remarquable, qui semble être une espèce de grès, mais ancien, primitif et même porphyrique. Il est verdâtre, mêlé de quartz, poreux, et il s’y trouve de grandes taches du jaspe le plus dur, dans lesquelles on en voit de petites, rondes, de la nature de la brèche. Un de ces morceaux était bien instructif et appétissant, mais la pierre était trop lourde, et puis j’ai juré de ne pas me charger de pierres dans ce voyage.

Munich, 6 septembre 1786.

Je suis parti de Ratisbonne le 5 septembre à midi et demi. Depuis Abach, où le Danube se brise contre des rochers calcaires, le pays est beau jusque vers Saal. Le calcaire est compacte, mais généralement poreux, comme à Osteroda, dans le Harz. A six heures du matin, j’étais à Munich. Après m’être promené pendant douze heures, je vais faire un petit nombre d’observations. Je me suis trouvé dépaysé dans la galerie de peinture. Il faut que mes yeux reprennent l’habitude de voir des tableaux. I1 y a des choses excellentes. Les esquisses de Rubens, de la galerie du Luxembourg, m’ont fait un grand plaisir. Ici se trouve un précieux joujou, le modèle de la colonne Trajane. Le fond est en lapis-lazuli, les figures sont dorées. C’est, à tout prendre, un beau travail, et l’on s’y arrête volontiers. J’ai pu remarquer dans la salle des antiques que mes yeux ne sont pas exercés à ces objets. Aussi n’ai-je pas voulu m’y arrêter et perdre mon temps. Bien des choses ne me plaisaient point, sans que je puisse dire pourquoi. Un Drusus a fixé mon attention ; deux Antonins m’ont plu, avec quelques autres choses encore. En somme, les objets ne sont pas heureusement placés, quoiqu’on ait voulu en faire montre, et la salle, ou plutôt la voûte, offrirait un bel aspect, si elle était plus propre et mieux entretenue. J’ai trouvé dans le cabinet d’histoire naturelle de belles choses du Tyrol, que je connaissais déjà, que je possède même en petits échantillons.

Une femme m’a offert des figues, que j’ai trouvées excellentes, comme étant les premières. Mais, pour le quarante-huitième degré, le fruit n’est pas trop bon. On se plaint beaucoup ici de l’humidité et du froid. Un brouillard, qu’on pourrait appeler une pluie, m’a accueilli ce matin avant Munich. Tout le jour il a soufflé un vent très froid des montagnes du Tyrol. En les regardant de la tour, je les ai vues couvertes comme tout le ciel. Maintenant le soleil couchant brille sur la haute tour, qui est vis-à-vis de ma fenêtre. Pardon, si je m’occupe beaucoup du vent et du temps ! Qui voyage sur terre dépend de l’un et de l’autre presque autant que le navigateur. Ce serait une désolation, si je ne trouvais pas l’automne plus favorable en pays étranger que l’été chez moi.

Je vais aller droit à Inspruck. Que ne laissé-je pas à droite et à gauche, pour mettre à exécution un dessein qui peut-être a trop vieilli dans mon cœur !

Mittenwald, 7 septembre 1786, au soir.

Il semble que mon ange gardien dise amen à mon credo, et je le remercie de m’avoir amené ici par un si beau jour. Le dernier postillon s’est écrié joyeusement que c’était le premier de tout l’été. Ma superstition se flatte en secret que cela continuera. Que mes amis veuillent m’excuser, si je parle encore du vent et des nuages !

Comme je partais de Munich à cinq heures, le ciel s’était éclairci. Les nuages étaient fixés en grandes masses sur les montagnes du Tyrol. Les traînées des régions inférieures étaient aussi immobiles. La route suit les hauteurs, d’où l’on voit sous ses pieds couler l’Isar ; on franchit les collines de cailloux amassés par les eaux. C’est là que nous pouvons comprendre le travail des courants de l’antique mer. J’ai retrouvé dans plusieurs galets de granit les frères et les parents des pièces de mon cabinet que je dois à Knebel.

Les brouillards de la rivière et des prairies luttèrent quelque temps, mais enfin ils furent dissipés à leur tour. Entre les collines de gravier, qui ont plusieurs lieues d’étendue, on voit les terres les plus belles et les plus fertiles, comme dans la vallée du Regen. Mais je reviens à l’Isar, et je vois une tranchée et une pente de collines graveleuses, qui peuvent avoir cent cinquante pieds de haut. Je suis arrivé Wolfrathshausen, et j’ai atteint le quarante-huitième degré. Le soleil était brûlant : personne ne se fiait au beau temps. On se lamente sur la mauvaise année ; on gémit de ce que le grand Dieu ne veut pas y remédier.

Un nouveau monde s’ouvrait pour moi ; j’approchais des montagnes, qui se développaient insensiblement. Benedictbeuern est dans une situation admirable, et il étonne dès le premier coup d’œil. Dans une plaine fertile, un édifice blanc, long et large, et, derrière, un large et haut rocher. On monte ensuite à Korchelsée et, plus haut encore dans la montagne, à Walchensée. Là je saluai les premières cimes blanches, et, comme j’exprimais mon étonnement d’en être déjà si près, on me dit qu’il avait fait hier des éclairs et des tonnerres dans la contrée, et qu’il avait neigé sur les montagnes. On espérait que ces météores amèneraient le beau temps, et que cette première neige changerait l’état de l’atmosphère. Les roches qui m’entourent sont toutes du calcaire le plus ancien, qui ne renferme encore aucune pétrification. Ces montagnes calcaires s’étendent en chaînes immenses et continues, depuis la Dalmatie jusqu’au Saint-Gothard et au delà. Haquet a parcouru une grande partie de la chaîne. Elles s’appuient aux montagnes primitives de quartz et d’argile.

De Walchensée, j’arrivai ici à quatre heures et demie. À une lieue d’Inspruck, il m’est arrivé une jolie aventure. Un joueur de harpe, avec sa fille, enfant de onze ans, cheminait devant moi et me pria de prendre l’enfant dans ma voiture. Je la fis asseoir à côté de moi. Elle plaça soigneusement à ses pieds une grande botte neuve. C’était une gentille enfant, qui avait de la culture, et qui s’était déjà passablement formée dans le monde. Elle avait fait à pied avec sa mère le pèlerinage de Notre-Dame d’Einsiedlen, et elles se proposaient d’entreprendre le voyage, plus grand, de Saint-Jacques de Compostelle, quand la mère fut empêchée par la mort d’accomplir son vœu. On ne pouvait jamais en faire trop, disait-elle, pour honorer la mère de Dieu. Après un grand incendie, elle avait vu elle-même une maison entièrement consumée, et, à travers la porte, derrière un verre, ]’image de la sainte Vierge, l’image et le verre sans aucun mal, ce qui était un miracle évident. Elle avait fait tous ses voyages à pied ; elle venait de jouer â Munich devant l’électeur, et s’était déjà fait entendre de vingt et un princes. Elle m’amusa fort. De beaux grands yeux bruns, un front obstiné, qui se plissait quelquefois de bas en haut. Quand elle parlait, elle était agréable et naturelle, surtout dans ses éclats de rire enfantins. En revanche, quand elle gardait le silence, elle semblait vouloir se donner un air important, et sa lèvre supérieure prenait une expression désagréable. Nous causâmes beaucoup ; elle se trouvait partout sur son terrain, et observait fort bien les choses. Elle me demanda, par exemple, une fois quel arbre était cela. C’était un bel et grand érable, le premier que j’eusse rencontré dans tout mon voyage. Elle l’avait remarqué d’abord, et, comme il s’en présenta successivement quelques-uns, elle se félicita de pouvoir aussi distinguer cet arbre. Elle allait, disait-elle, à Botzen pour la foire, où sans doute je me rendais aussi. Si elle m’y rencontrait, il me faudrait lui acheter un cadeau de foire. Je le lui promis. A Botzen, elle se proposait aussi de mettre sa coiffe neuve, qu’elle s’était fait faire à Munich avec l’argent qu’elle avait gagné. Elle voulait, dit-elle, me la montrer d’avance. Elle ouvrit la boite, et je dus admirer avec elle la parure richement brodée et enrubannée. Une autre perspective nous réjouit tous deux ; elle m’assura que nous aurions le beau temps. Ils portaient avec eux leur baromètre. Quand le diapason montait, c’était signe de beau temps, et aujourd’hui il avait monté. J’accueillis le présage et nous nous séparâmes de très bonne humeur, dans l’espérance de nous revoir bientôt.

Sur le Brenner, 8 septembre 1786, au soir.

Je suis enfin arrivé ici, comme malgré moi, à un point de repos, dans un lieu tranquille, tel que j’aurais pu le désirer. La journée a été de celles qu’on se rappelle longtemps avec plaisir. J’ai quitté Mittenwald à six heures. Un vent rigoureux a nettoyé et éclairci le ciel complètement. Le froid était de ceux qu’on ne permet qu’au mois de février. Et maintenant, à la clarté du soleil levant, les premiers plans, sombres, couverts de sapins, les roches grises qui s’y entremêlent, et, derrière, les plus hauts sommets couverts de neige, sur cet azur profond, offraient d’admirables tableaux qui changeaient sans cesse.

Prés de Scharnitz on entre dans le Tyrol. La frontière est fermée par un rempart, qui barre la vallée et s’appuie aux montagnes. Il est d’un bel effet. D’un côté, le rocher est fortifié ; de l’autre, il s’élève à pic. De Séefeld, la route devient toujours plus intéressante : si, jusque-là, elle n’a cessé de monter depuis Benedictbeuern, et si toutes les eaux cherchaient le bassin de l’Isar, maintenant le regard se porte, par-dessus une croupe, dans la vallée de l’Inn, et Inzingen se trouve devant nous. Le soleil était haut et brûlant. J’ai du alléger mon vêtement, que les variations de l’atmosphère m’obligent de changer à toute heure.

Près de Zirl on descend dans la vallée de l’Inn. La situation est d’une beauté inexprimable, et une vapeur chaude la rendait magnifique. Le postillon pressait les chevaux plus que je n’aurais voulu. II n’avait point encore entendu de messe, et il lui tardait d’arriver à Inspruck pour faire ses dévotions. C’était justement la fête de Marie. Nous descendions à grand fracas le long de l’Inn, en côtoyant les rochers de Martin, paroi calcaire, escarpée, immense. A la place où s’égara, dit-on, à la montée, l’empereur Maximilien, je me flatterais bien d’aller et de venir sans le secours des anges, mais ce serait toujours une entreprise téméraire. Inspruck est admirablement situé dans une large et riche vallée, entre des rochers et des montagnes. Je voulais d’abord m’y arrêter, mais je n’ai pu rester en repos. Je me suis amusé un moment du fils de l’hôte, un Soeller, gros et gras. C’est ainsi que je rencontre peu à peu mes personnages. Tout le monde est paré pour célébrer la naissance de Marie. Tous, gaillards et charitables, ils allaient par troupes en pèlerinage à Wilten, lieu consacré, à un quart d’heure de la ville, du côté de la montagne. À deux heures, quand ma chaise roulante partagea cette foule riante, bigarrée, la joyeuse procession était en marche.

Après Inspruck, on monte encore, et le pays est toujours plus beau. Il défie la description. Par une route commode, on gravit une gorge qui envoie ses eaux dans l’Inn. Cette gorge offre aux yeux des changements de scène innombrables. Tandis que la route côtoie un rocher escarpé, dans lequel elle est même taillée, on voit le côté opposé former une pente douce, qui permet les plus belles cultures. Villages, maisons, maisonnettes, cabanes, toutes blanches, s’élèvent parmi les champs et les haies, sur la haute et large plaine penchante. Bientôt tout change : les terres qu’on peut utiliser deviennent des prairies, qui finissent à leur tour par se perdre en pentes abruptes.

J’ai fait plusieurs découvertes pour ma cosmogonie, mais rien qui soit tout à fait nouveau et inattendu. J’ai aussi beaucoup rêvé au type dont je parle depuis si longtemps, par lequel j’aimerais tant à rendre visible ce qui roule dans mon esprit, et que je ne puis produire aux yeux de chacun dans la nature.

Le jour devenait plus sombre ; les détails se perdaient ; les masses paraissaient toujours plus grandes et plus imposantes ; enfin tout passait devant moi comme un tableau plein d’un profond mystère, quand tout à coup je revois, éclairées par la lune, les hautes cimes neigeuses, et j’attends que le matin verse le jour dans cette gorge de rochers, que j’ai gravie à la limite du midi et du nord.

J’ajoute encore quelques réflexions sur la température, qui peut-être m’est si favorable parce que je lui voue une grande attention. Dans la plaine, on reçoit le temps, bon ou mauvais, déjà tout fait ; dans les montagnes, on le voit naître. Cela m’est souvent arrivé dans mes voyages, dans mes promenades, à la chasse, quand je passais des nuits et des jours dans les bois de montagnes, entre les rochers : alors m’est venue à l’esprit une rêverie, que je ne veux pas donner pour autre chose, mais dont je ne puis me défaire, car il n’est rien dont on se défasse moins que d’une rêverie. Je la vois partout, comme si elle était une vérité. Je vais donc l’exposer : c’est d’ailleurs mon habitude de mettre souvent à l’épreuve l’indulgence de mes amis.

Quand nous observons les montagnes de près ou de loin, et que nous voyons leurs sommets, tantôt illuminés par le soleil, tantôt enveloppés de vapeurs, assiégés de nues orageuses, fouettés par des averses, couverts de neige, nous attribuons tout cela à l’atmosphère, parce que nous pouvons très-bien voir de nos yeux et saisir ses mouvements et ses changements. Les montagnes, au contraire, s’offrent à nos yeux immobiles et dans leur forme accoutumée. Nous les tenons pour mortes, parce qu’elles sont rigides, nous les croyons inactives, parce qu’elles sont en repos. Pour moi, depuis longtemps je ne puis m’empêcher d’attribuer en grande partie les changements qui se manifestent dans l’atmosphère à une action intérieure et secrète des montagnes. Je vois en effet qu’en général la masse de la terre et, conséquemment, ses bases saillantes n’exercent pas une force d’attraction continue, toujours égale, mais que cette force d’attraction se manifeste avec une certaine pulsation, de sorte qu’elle augmente ou diminue par des causes intérieures et nécessaires, peut-être aussi extérieures et accidentelles. Si les autres tentatives pour manifester cette oscillation sont trop bornées et trop grossières, l’atmosphère est assez délicate et assez tendue pour nous instruire de ces mystérieux effets. Que la force d’attraction diminue le moins du monde, aussitôt la pesanteur de l’air diminue, son élasticité réduite annonce cet effet. L’atmosphère ne peut plus retenir l’humidité qui s’y trouvait répandue d’une manière chimique ou mécanique : les nuages s’abaissent, les pluies se précipitent, et les averses fondent sur la terre. Mais, si la gravitation des montagnes augmente, l’élasticité de l’air est aussitôt rétablie, et il se produit deux phénomènes importants : les montagnes assemblent autour d’elles des masses énormes de nuages, les arrêtent et les fixent au-dessus d’elles comme un deuxième sommet, jusqu’à ce que, déterminés par la lutte intérieure des forces électriques, ils tombent sous forme d’orages, de brouillards ou de pluie ; ensuite l’air élastique agit sur le reste, étant de nouveau capable de contenir, de dissoudre et d’élaborer une quantité d’eau plus grande. J’ai vu très distinctement un nuage se consumer ainsi. Il était suspendu autour de la cime la plus escarpée ; les derniers feux du jour l’éclairaient ; ses extrémités se séparèrent lentement ; quelques flocons furent détachés et enlevés ; ils disparurent : toute la masse disparut aussi peu à peu, et fut véritablement filée devant mes yeux, comme une quenouille, par une main invisible.

Si l’observateur ambulant et ses singulières théories ont fait sourire ses amis, peut-être leur donnera-t-il sujet de rire par quelques observations nouvelles. Car, je dois l’avouer, mon voyage étant proprement une fuite, pour me dérober à tous les ennuis que j’ai endurés sous le cinquante et unième degré, j’avais l’espoir d’entrer, sous le quarante-huitième, dans une véritable terre de Gosen ; mais je me trouvai déçu, et j’aurais dû m’y attendre : en effet, ce n’est pas seulement la hauteur du pôle qui fait le climat et la température, ce sont les chaînes de montagnes, surtout celles qui coupent les pays de l’est à l’ouest. Là se produisent toujours de grands changements, et les pays situés du côté du nord ont le plus à souffrir. C’est ainsi que pour tout le Nord, la température semble avoir été déterminée pendant l’été où nous sommes par la grande chaîne des Alpes, au milieu de laquelle j’écris ces lignes. Ici, il a plu continuellement pendant ces derniers mois ; les vents du sud-est et du sud-ouest n’ont cessé d’amener la pluie au nord. En Italie, on doit avoir eu le beau temps et même trop de sécheresse.

Disons maintenant quelques mots du règne végétal, sur lequel le climat, l’élévation du sol, l’humidité, ont l’influence la plus diverse. A cet égard aussi, je n’ai pas observé un changement bien remarquable ; j’ai vu pourtant quelques progrès. Les pommes et les poires se montrent déjà en abondance dans la vallée d’Inspruck ; mais les pêches et les raisins sont apportés d’Italie ou plutôt du Tyrol méridional. Autour d’Inspruck, on cultive beaucoup de maïs et de blé noir. En montant le Brenner, j’ai vu les premiers mélèzes, et près de Schemberg le premier cembre. La joueuse de harpe ne m’aurait-elle pas aussi demandé quel arbre c’était ?

Pour les plantes, je me sens encore bien écolier. Jusqu’à Munich, j’ai cru réellement ne voir que les plantes ordinaires. Il est vrai que ma course rapide, de jour et de nuit, n’était pas favorable à ces observations délicates. Maintenant, j’ai avec moi mon Linné, et je me suis bien gravé sa terminologie dans la mémoire ; mais où trouver le temps et le loisir d’analyser, ce qui d’ailleurs, si je me connais bien, ne sera jamais mon fort ? C’est pourquoi j’exerce mes yeux à saisir l’ensemble, et, quand je vis la première gentiane au bord du lac de Walchen, il me vint à l’esprit que jusqu’ici c’est auprès de l’eau que j’ai d’abord trouvé les plantes nouvelles.

Ce qui a fixé plus encore mon attention, c’est l’influence que la hauteur des montagnes paraît avoir sur les plantes. Non seulement j’en ai trouvé là de nouvelles, mais la croissance des anciennes était changée. Tandis que, dans les vallées, les tiges et les branches étaient plus grosses et plus fortes, les yeux plus rapprochés les uns des autres et les feuilles larges, plus haut dans la montagne, les tiges et les branches étaient plus délicates, les yeux plus écartés, en sorte qu’il y avait de bourgeon à bourgeon un plus grand intervalle, et les feuilles affectaient une forme plus lancéolée. Je le remarquai sur un saule et sur une gentiane, et je reconnus que ce n’étaient pas des espèces différentes. J’observai aussi au bord du lac de Walchen des bouleaux plus élancés et plus sveltes que dans la plaine.

Les Alpes calcaires, que j’ai traversées jusqu’ici, ont une couleur grise et des formes belles, bizarres, irrégulières, quoique la roche se partage en couches et en bancs. Mais, comme il se rencontre aussi des couches tourmentées, et qu’en général la roche s’effleurit d’une manière inégale, les parois et les cimes ont un aspect étrange.

Voici les observations que j’ai pu faire sur l’aspect de la population. Elle est en général vive et franche ; les formes varient peu ; chez les femmes, des yeux bruns, bien ouverts, et des sourcils très bien dessinés ; chez les hommes, au contraire, de larges sourcils blonds. Leurs chapeaux verts, au milieu de ces rochers gris, produisent un effet agréable. Ils les portent ornés de rubans ou de larges bandes de taffetas à franges, très joliment fixées avec des épingles. Chacun porte d’ailleurs une fleur ou une plume à son chapeau. En revanche, les femmes se défigurent avec de larges bonnets de coton blanc, velus, comme seraient d’informes bonnets de nuit pour hommes. Cela leur donne un air des plus étranges, tandis que, hors du pays, elles portent les chapeaux verts des hommes, qui leur vont très bien. J’ai eu l’occasion d’observer quelle valeur les gens du commun attachent aux plumes de paon, et combien ils estiment toute plume bigarrée. Qui voudrait parcourir ces montagnes devrait s’en pourvoir. Une de ces plumes, donnée à propos, tiendrait lieu du pourboire le plus agréable.

Pendant que je suis occupé à séparer, à réunir, à coudre et à mettre en ordre ces feuilles, pour qu’elles puissent bientôt donner à mes amis quelque idée de mes premières aventures et pour chasser en même temps de mon esprit ce que j’ai éprouvé et pensé jusqu’à ce moment, j’observe avec un certain effroi plusieurs paquets, sur lesquels il faut que je fasse franchement ma confession. Ne sont-ils pas mes compagnons de voyage ? N’auront-ils pas une grande influence sur les jours où je vais entrer ? J’avais apporté à Carlsbad tous mes écrits, pour mettre en ordre et terminer l’édition que Goeschen prépare. Je devais depuis longtemps à la main habile du secrétaire Vogel de belles copies de mes œuvres inédites. Cet homme laborieux m’avait accompagné cette fois encore pour mettre ses talents à mon service. Par là je m’étais vu en état, grâce à la fidèle coopération de Herder, d’expédier à l’éditeur les quatre premiers volumes, et j’étais sur le point d’en faire autant des quatre derniers, Ils se composaient en partie d’ébauches, et même de fragments, car ma mauvaise habitude de commencer beaucoup de choses et de les abandonner quand je cessais d’y prendre le même intérêt, avait augmenté insensiblement avec les années, les occupations et les distractions. Et comme j’avais pris avec moi ce bagage, je me rendis volontiers aux désirs de la spirituelle société de Carlsbad ; je lui lus tout ce qui était resté inconnu jusqu’alors, et chaque fois c’étaient des plaintes amères de ce que des choses auxquelles on aurait volontiers pris plaisir plus longtemps n’étaient pas achevées.

La fête de mon jour de naissance fut surtout marquée par l’envoi qu’on me fit de plusieurs poésies au nom de mes ouvrages entrepris, mais négligés ; chacun se plaignait à sa manière de ma conduite. Dans le nombre se distinguait une poésie au nom des oiseaux ; une députation de ces gentilles créatures, envoyée à leur ami fidèle, le suppliait de fonder et d’établir enfin l’empire qui leur était promis. On ne s’exprimait pas avec moins de finesse et de grâce sur mes autres fragments, en sorte qu’ils reprirent tout à coup pour moi une nouvelle vie, et que je me fis un plaisir d’exposer à mes amis mes projets et mes plans. Cela provoqua des demandes et des vœux, pressants ; Herder m’eut bientôt persuadé d’emporter ces papiers et surtout de donner encore quelque attention à Iphigénie. Dans son état actuel, la pièce est plutôt une ébauche qu’un ouvrage terminé. Elle est écrite en prose poétique, qui se perd quelquefois dans un rythme ïambique, et se rapproche aussi d’autres mesures. Cela nuit assurément beaucoup à l’effet, si on ne lit pas l’ouvrage très bien, et si l’on ne sait pas dissimuler les défauts par certains artifices. Herder me recommanda vivement la chose, et, comme je lui avais caché, ainsi qu’aux autres, mon grand projet de voyage, il croyait qu’il ne s’agissait encore que d’une course de montagnes, et, se raillant toujours de la minéralogie et de la géologie, il me conseilla de ne plus marteler de lourdes pierres et d’appliquer mes outils à ce travail. J’ai obéi à ces instances amicales ; mais jusqu’ici il m’a été impossible de fixer mon attention sur ces objets. Maintenant je tire du paquet Iphigénie, et je la prends pour compagne de voyage dans la belle et chaude contrée. Le jour est long, la méditation tranquille, et les magnifiques tableaux qui m’environnent n’étouffent nullement le sentiment poétique ; avec le mouvement et le grand air, ils lui donnent au contraire une vivacité nouvelle.

P.-S.

Traduction par Jacques Porchat, 1861.

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