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Vers Zittau, Bautzen, et le pays des Sorabes 

lundi 7 mars 2011, par Nicolas Boldych

Zittau-Jitava est la ville allemande la plus proche. A Prague déjà, dans le tourbillon de la gare, j’avais tout à coup décidé d’aller plus loin que Liberec. Je réalise donc mon vœu en achetant un billet pour cette ville dont la principale caractéristique est d’être sise sur le territoire du Dreiländerecke, à la quasi jonction de l’Allemagne, de la Tchéquie et de la Pologne.

Dans la gare de Liberec, comme dans toute gare tchèque, on peut faire beaucoup de choses : lire des journaux en tchèque, russe, allemand, boire des espresso allongés, ou manger des bramboraky, ces tortillas tchèques un peu salissantes mais qui permettent d’attendre sereinement les repas canoniques.
S’ensuit un court voyage de 40 minutes environ dans le vlak. Je ne dirai pas « train » mais emploierai le mot tchèque à dessein, car un vlak signifie « train à la tchèque », c’est à dire un train qui va assez lentement bien sûr, mais qui nous donne aussi le temps d’entrer dans des paysages nouveaux, de les contempler, un train où l’ambiance est bon enfant.
Le paysage est suisse et le voyage entrecoupé d’arrêt dans des bourgs aux noms scandés par des haut-parleurs grésillants. Monotonie, tendresse, énergie du tchèque, cette langue à la fois chantée et chuchotée, même dans les haut-parleurs des gares. Cadences un peu lentes et monotones, mais les phrases coulent comme une eau, avec ces vagues, les diphtongues, soubresauts des b, kr, ch (proche du ch allemand ou de la jota espagnole) éclaboussure des « ř » , — est-ce d’ailleurs un hasard si « řeka », rivière ou fleuve et « řikat » dire sont si proches ? — Dire c’est laisser s’écouler les mots qui deviennent phrase, c’est libérer un flux.
On est passé en Pologne sur quelques kilomètres de zones champêtres, un carré de terres labourées où n’apparaît aucune habitation.
Rentré en Allemagne je ne vois pas un autre pays mais toujours les mêmes formes et couleurs. Il faut que la langue tchèque cesse pour que je me sente de l’autre côté de la frontière. La gare de Zittau se résume à un hall que traversent rapidement les Allemands revenus de Liberec. Dans un angle, un bar propose des soupes, saucisses, bières, à des prix humains. Un sentiment d’ordre et de calme, de clarté et de sécheresse bien tempérée par une nature verte, tortueuse et pleine d’énergie, comme dans un tableau de Cranach : nature tourmentée qui là aussi s’invite aux portes de la ville. Belle ville, miniature de ville qui est vite traversée : des restes de remparts agrémentés de tours flanquées de sculptures militaires, des fontaines, le bâtiment d’une académie, et les habituelles statues baroques qui se différencient somme toute assez peu de celles du quadrilatère… La différence n’est pas dans le contenant c’est-à-dire la ville et ses architectures mais bien dans son contenu : les habitants, qui se font ici très rares ; la population de Zittau est clairsemée, atomisée en petits groupes familiaux qui fréquentent des salons de thés ou des glaciers ; à Liberec, au contraire, la foule forme un tout, elle est traversée par un même mouvement de joie matinale ou d’ennui crépusculaire, comme s’il y avait une entente tacite sur la manière d’investir la ville, d’occuper son espace, et cela même durant les fins de semaine. Ici le sabbat est mieux respecté, la continence consumériste contribue à vider la ville, le gros des habitants ayant sans doute préféré profiter de leur appartement ou fuir vers la campagne. Après le remuement tchèque, cette électricité des villes qui fait que tout bouge dans un même mouvement où se mêlent la langue, les bâtiments, les corps, cette ambiance saxonne qui respire une certaine quiétude a un côté très apaisant, presque religieux.
Mais ce sont aussi des distances que je ressens à nouveau, distance entre les gens, distance entre la ville et son visiteur qui reste un étranger mis à l’écart par un ensemble de règles, une discipline à laquelle il n’a pas été initié ; il regarde ainsi la ville comme une vitrine, sans pouvoir entrer véritablement au cœur des choses : sans doute la maîtrise lacunaire d’une langue y est-elle aussi pour beaucoup.
Je suis sur la place centrale, le Grossmarkt, avec en son centre l’hôtel de ville qui jette une ombre bienveillante sur un groupe de statues ; je dois faire rapidement le tour du centre car le dernier train pour Liberec part à 18h ; autrement je serai condamné à rester derrière une vitrine toute une nuit, ou bien serais transformé en statue errante. Là aussi, comme dans toutes les villes d’Europe centrale, de Bratislava, à Vienne, en passant par Trnava, Cracovie ou Salzbourg, il y a une ondulation. Rondeur, mouvement des demeures gentilices et des bâtiments publiques qui se répondent les uns aux autres non pas suivant un plan d’ensemble, pourtant pensé comme une scène de théâtre, mais organiquement : à la vague d’une façade répond le geste d’une statue tirée de la mythologie gréco-romaine. Je passe devant une église baroque, un ancien monastère, traverse une galerie marchande aménagée dans un vieux bâtiment ; puis me retrouve de nouveau dans ce dehors un peu sévère, mais qui réserve quand même de nombreuses douceurs : un vieux tilleul solitaire au pied d’une fontaine de pierre, des bouquets d’arbres encore verdoyants ; Zittau qui pour moi dit l’Allemagne est un microcosme doté d’une certaine pureté, un monde qui invite à la réflexion, la retenue, à rentrer en soi ; j’y perçois un temps maîtrisé qui incite à une organisation de l’âme, doux comme une fuite de Bach, le temps d’un monde qui s’est méthodiquement construit par agencements successifs, par un travail qui est aussi une forme de prière. C’est mon impression de la Saxe, à quelques encablures de Liberec qui tout à coup me semble loin. Liberec et son beffroi qui garde maintenant à jamais la frontière.

Le train dans lequel je monde à la Banhof est allemand. L’électronique remplace la mécanique du vlak, et lorsque je passe à nouveau la frontière j’ai l’impression d’être dans un bout d’Allemagne qui entrerait dans le Quadrilatère.
Retour à Liberec dans l’urbanisme indompté, organique, où l’acier côtoie les décors baroques. La ville a peu changé en 5 ans. Des quartiers au nord-ouest de la place Benes, le long de l’avenue Sokolska, restent encore à élaguer ; terrains vagues, cours intérieures désertes, bâtiments délabrés qui pourtant loin de donner, le lendemain, un aspect sinistre à ma promenade l’enchante d’une foule de suppositions, conjectures, fonctions à déchiffrer : sur quoi ouvre ce portail, à quoi pouvait bien servir ce reste de machine ? C’est sans doute cela qui fait que l’étranger arrive à entrer au cœur de la ville tchèque ; cette dernière a les mêmes plaies qu’un être humain, elle est même un être humain, avec sa laideur et sa beauté, ses maquillages et ses rides, ses couleurs fraîches ou passées.
Elle serait d’ailleurs encore plus humaine cette ville tchèque, si on lui enlevait les centres commerciaux, qui à Liberec ont tendance à se multiplier : trois chantiers en cours ; complètement humaine si on l’amputait aussi de son « ground zero », c’est-à-dire son Tesco qui, comme dans la plupart des grandes villes tchèques est un mélange, voire une synthèse, de l’ardeur consumériste et de l’architecture cubique (et non point cubiste, laquelle a produit des merveilles à Prague ou Hradec Kralove) des décennies communistes. Le Tesco, un lieu pourtant incontournable, à Prague sur la rue menant à l’opéra , comme à Brno, derrière la gare… Trois étages jaunes et orange où on trouve de tout : des bières au savon en passant par les outils de jardinage ou les imperméables. Rien de mal à cela car nous sommes habitués aux cavernes d’Ali baba, mis à part que ces magasins sont systématiquement logés dans des anciens forums centraux, lesquels sont d’oppressant cubes de béton rappelant l’ancien communisme de l’époque de Husak ou Novotny.
Sinon tout est mouvement, vibration, flou urbanistique, bouquets de couleurs sur les façades des maisons de la place Benes ou autour du musée, entre rues Rumunska et Gutenbergova.
La ville tchèque est rarement vide, elle est toujours emplie d’un remuement villageois tel que pouvait le poétiser les illustrations de Lada. Et puis il y a l’élément bière qui irrigue tout cela, depuis les brasseries de Plzen, entre autres. Flux de la bière ; on ne comprend pas grand-chose du Quadrilatère si l’on ne prend pas la peine de s’embarquer sur la rivière Pilsner Urquell ou Velko Popovicky, blonde ou brune.
On entre assez facilement dans cette rivière ; les points d’embarquement sont en effet légion. Les meilleurs de Liberec, dans ce genre, si l’on veut que les voyages soient longs, pittoresques et pas trop coûteux, ce sont les pivnice, logées dans des cours intérieures. A ciel ouvert, durant l’été, on peut y rester des heures sous des parasols estampillées Staropramen, Krusovice, à l’écoute du murmure tchèque. En ce mois de septembre à Liberec le meilleur endroit est un local caché derrière les riants bâtiments de la place Benes. Une cabane vue de l’extérieur, mais tout un univers à l’intérieur, avec ses affidés, ses lents buveurs, ses vieillards aux yeux bleus. Il y a des bruits de verre et de mains qui frappent ou frottent contre le bois ; l’ambiance est presque montagnarde, on s’imagine qu’un vent glacé souffle à l’extérieur et qu’il est bon d’être là, à voir le scintillement…
Il faut avoir vu le scintillement de la bière tchèque. A l’intérieur on la boit, comme on boirait du lait ; avec la même candeur, la même confiance, que des enfants attablés pour leur quatre heures. Les Tchèques n’ont pas l’alcool mauvais, boire au contraire ferait presque retomber en enfance, glisser dans un monde d’enchantement et de parole libre, de chant ou de protestations pittoresques ; mais un monde ou veillent aussi les vodniks, ces créatures des fleuves qui emportent les nageurs trop présomptueux ou les hommes qui n’ont pas su se les concilier par une offrande. Les vodniks, ondins slaves, sont les équivalents masculins des russalka. Le corps verdâtre et les pieds palmés, ils se cachent dans les profondeurs des flots où ils collectionnent les âmes des noyés. Les vodniks aiment d’ailleurs dans certains contes tchèques fréquenter les tavernes où on les reconnaît alors à une flaque d’eau à leurs pieds. L’eau comme l’alcool entraînent agréablement après avoir fasciné les hommes par ses scintillements, mais tous deux ont aussi des accélérations, des tourbillons d’autant plus puissants qu’ils sont imprévisibles, c’est-à-dire des « vodnik ».
Un demi-litre de bière en appelle un deuxième, ce qui fait rapidement un litre voire deux, trois… La bière appelle la bière car elle ne supporte pas de ne pas faire flot. Et on commence ainsi à naviguer, par un effet quasi mécanique, car les serveurs, sans aucune mauvaise intention, viennent régulièrement à la charge avec un très attendrissant « ješte jednou » encore une ? La réponse va de soi car une fois qu’on a décidé d’embarquer il faut se lancer avec résolution sur les flots, alors que tout le monde autour de nous est déjà entré dans le fleuve. Je repense à Plzen et à l’alliance de la mécanique et du Bacchus slave, qui en Tchéquie a pour nom Radegast, un nom de bière d’ailleurs, très bonne bière de Silésie. L’alliance d’une certaine poésie et du roulement à billes, de la machine et du rêve. C’est un des mystères du quadrilatère, un mystère de l’identité tchèque.
Un peuple qui excelle dans les techniques modernes, informatique, voiture, machines outils, mais qui conserve derrière la Sumava un monde d’illusion, de flamboyances, de tableaux baroques, de dieux anciens. Dans la pivnice on est doublement à l’intérieur du quadrilatère ; d’abord par la langue qui connaît ici une sorte d’apothéose, et par la bière qui nous fait entrer dans un flux d’affects, de sensations, d’images et d’émotions, comme si tout l’inconscient d’un peuple se manifestait en cet endroit. Le voyage continue.
Le lendemain je pars pour une petite ville au sud de Liberec.
Le train pour Jablonec nad Nisou : des petites gares de campagnes, maisons champêtres, ambiance de bucheronnage, de conte de fées. Jablonec dort plus que Liberec. Jablonec sur une colline, vers la Pologne : la ville fait pente puis se stabilise sur un plateau et de là-haut on comprend mieux, on voit mieux la ville tapie dans un creux où coule la mince Nisa. Autour, la ronde endiablée des forêts de sapins auxquelles au loin répondent d’autres forêts, encore et encore. Jablonec, Liberec, Frydlant, forment un îlot de forêts et de montagnes qui contiennent la Pologne, le Ecke polonais à l’est et ouvre sur la Saxe, par le cours des rivières qui y descendent.
Il faudrait que je retourne en Saxe, que je remonte parallèlement à la Nisa. Car il manque Budyšin-Bautzen à mon tableau de chasse de touriste éclairé. Une petite ville qui est néanmoins une capitale ; celle de la haute Sorabie ce pays mémoriel qui semble sorti d’un conte tchèque : « il était une fois en Serbie blanche un prince nommé Drvan. Drvan s’allia avec le mystérieux Samo, aventurier franc, et contribua ainsi à l’édification du premier royaume occidental slave, son fils partit par la suite avec ses Serbes blancs en direction de Byzance où il combattit au côté des armées de l’empereur des Romains contre les envahisseurs avars… » ; la voix de l’histoire rejoint celle du conte tant l’objet évoqué semble lointain et improbable ; et pourtant cet homme, ce Drvan au nom qui évoque le bois et les arbres de la Saxe a bien existé, de même que les Sorabes : quant à la Sorabie, dénommée Lusace elle existe toujours, mais partagée, ce qui a une valeur symbolique plus qu’administrative, en Haute Lusace – avec Bautzen-Budyšin pour capitale et Basse Lusace, capitale Cottbus. Les Sorabes sont en fait un peuple mémoriel, en particulier pour les Tchèques auxquels ils rappellent dans les livres l’histoire que les terres slaves montaient bien plus au Nord dans une admirable continuité, jusqu’à la mer baltique, le long du fleuve Labe-Elbe… Obodrites, Polabes, Rugiens sur l’actuelle île de Rügen, qui était un peu, avec son sanctuaire dédié au dieu Sventovit, une Delphes slave, se partageaient ce territoire qui recoupe d’ailleurs en grande partie celui de l’ancienne RDA ; beaucoup de choses disparaissent par là-bas...
Les Slaves de l’extrême ouest ont seulement résisté dans la citadelle de Bohême, ils ont résisté grâce aux remparts des montagnes mais aussi d’un deuxième élément mi-naturel mi-artificiel, la langue qui dans les mains des « réveilleurs », Dobrovsky, Jungmann, est devenu un bijou lexical et grammatical. Elle est devenue un formidable moyen de défense, la matrice d’une littérature moderne dont la première voix en prose fut celle d’une diseuse de contes, Božena Němcova, la voix de la mémoire. Les Sorabes eurent plus de mal avec leur langue, qui existe pourtant encore, à Bautzen, sur les panneaux de circulation, et dans quelques journaux comme les « Serbske nowiny ». Parfois les signes survivent alors que les choses ont disparu ; ils sont comme des esprits sans corps. Peut-on retrouver les corps des Sorabes ?

Je repasse par Jitava, puis fais un bon moment route en direction de Draždany-Dresden, avant de m’arrêter dans une gare de campagne, plaine vallonnée envahie par des forêts qui sont comme une jungle primitive, des arbres lianes qui contrastent avec la netteté des espaces soigneusement cultivés ; tons vert sombre, jaune, bleu clair, le feu de l’été brûle encore. Un bus finit de m’emmener à Bautzen, non desservie apparemment par les trains électroniques, et bientôt je rentre dans la capitale des Sorabes du Sud, entourée de lacs et de bruyère. Grosse Kreistadt (il faut entendre par Kreis la région de Görlitz qui forme l’angle sud-est de la Saxe) indique le panneau d’entrée, et puis au-dessus, en caractères légèrement plus petits, wulke wokrjesne město, des mots parfaitement compréhensibles pour un Tchèque qui n’y verrait qu’une déformation dialectale de sa langue. La vieille ville est ramassée autour d’une citadelle. J’y accède après avoir traversé de paisibles quartiers résidentiels où les cris des enfants résonnent dans un silence autrement parfait. Dans la Reichenstrasse je retrouve le même charme baroque, toujours assez discret, qui était celui du Zentrum de Zittau ; dans les rues une animation contrôlée, des glaces, des terrasses qui empiètent un peu sur l’espace piéton. Après avoir avalé une solianka, cette soupe russe amenée sans doute par les Russes-allemands de retour dans leur patrie, je me dirige vers le Michael Dom, la cathédrale construite en l’honneur de l’Archange qui selon la légende a protégé la ville des sectateurs Hussites au XVème siècle ; c’est un vaisseau blanc et vide ; une lumière diluée fait apparaître avec une grande netteté les arêtes des colonnes, arcades et chapiteaux gothiques ; un monde dépouillé et précis où l’Esprit aplanit, apaise et taille les âmes avec une grande précision ; dehors sur le Grossmarkt, la Grande place, les derniers marchands commencent à remballer les invendus sous les yeux blasés de quelques touristes de l’Est et de l’Ouest.

Les Sorabes, en majorité catholiques, et les protestants se partagent le Dom, c’est ce que j’apprends dans le musée, situé dans un grand bâtiment de pierre en surplomb de la Spree. Je réponds en tchèque à la dame aux tickets ; ce qui me fait sans doute passer pour un pèlerin du Sud venu retrouver une part de l’histoire tchèque qui possède ici de solides ramifications. La Lusace fut sorabe, puis saxonne puis à nouveau tchèque jusqu’au XVIème siècle. Cela est dit dans les salles du musée, où on peut voir les bustes de pierres et les visages graves des hommes et des femmes qui ont sauvé leur langue, langue du peuple des campagnes, dernier vestige de leur culture, en traduisant la Bible notamment ; tout choc occasionne une réponse, un reflux qui ici fut culturel. « Gott selbst hat zu denen Menschen in Ihrer Mutter-Sprache geredet » « Dieu lui-même a parlé aux hommes dans leur langue maternelle », écrit Johann Gootlieb Fabrizius en 1709 dans son introduction à sa traduction du Nouveau Testament. Après le XVIème siècle la Lusace devient définitivement saxonne, puis allemande. Après avoir été encore majoritaire à Bautzen au XVIème siècle, les Sorabes s’effacent peu à peu devant la bourgeoisie saxonne des villes ; « unser land ist wirklich klein, mein freund, klein auch unser Volk… » “Precelo, hal malka serbska zemja, je a malki serbski narod », » notre pays est vraiment petit, ami, et petit notre peuple », lance le poète Jakub Bart-Cisinski en1891.
Restent les écrits, la Wendische grammatica, la première grammaire sorabe, imprimée à Prague en 1761, les poèmes de Peuzer à la renaissance. Restent des noms de rues et le charme un peu bohémien de Bautzen, bien au nord de Liberec, dans un pays de collines. Restent aussi de vieilles gravures.

Mon pèlerinage continue avec la lecture des Serbski Nowiny, sur une terrasse verdoyante au dessus de la Spree. Ce sorabe est une langue assez étrange ; son alphabet mêle les lettres tchèques, polonaises et allemandes, défi lancée aux barrières entre les langues. Je lis : « zapósłanc sakseho krajneho sejma a bywši sakski ministerski prezident dr. Gerog Milbradt (CDU) klětu k wolbam noweho krajneho sejma njenastupi… » … « le député de l’assemblée régionale et ancien ministre de Saxe dr. Georg Milbrad ne se présentera pas aux élections de la prochaine assemblée régionale… » Tiens donc !
Plus loin : « 5. sakske literarne dny ma intendant NSLDz Lutz Hillmann za Wulku sansu regiona »… « L’intendant NSLDz Lutz Hillmann voit dans la cinquième édition des jours littéraires de Saxe une grande chance pour la région… »

Le ciel est bleu foncé au dessus de la citadelle et de la Spree, qui passe ici sous un pont aux grandes piles de pierres, assez élégantes d’ailleurs ; toutes les couleurs sont intenses, vives, celles des briques, des tuiles, des frênes ou des tilleuls, celles des volets et des rideaux. La vieille ville semble sortie d’un conte que je me raconte moi-même en regardant couler vers le nord les eaux de la Spree. De la Sorabie de Drvan ne reste que les noms des Wulica, les rues, un centre culturel logé dans un beau bâtiment art nouveau, un musée, une ou deux librairies et quelques journaux, dont celui que j’effeuille, fasciné par ce qui m’apparaît comme un mélange de tchèque, d’allemand et de polonais.
J’apprendrai par la suite l’existence à Bautzen du Gelbes Elend, la Misère jaune, prison allemande du début du siècle, et de Bautzen II, la principale geôle politique de la RDA ; là étaient emprisonnés les hérétiques, pas mieux traités que leurs camarades tchèques qui eurent aussi leur misère, jaune, rouge ou noire ; quelques siècles plus tôt, à la Renaissance on y aurait sans doute enfermé les sorciers et les sorcières. Ce fut peut être le cas de celles de la maison aux Sorcières, Das Hexenhaus, cette bicoque aux volets colorés et au toit pointu, devant laquelle je passe après avoir quitté mon promontoire, car je suis descendu pour voir le bas du tableau que j’ai esquissé en haut. Au dessus de ma tête filent à toute vitesse les voitures que je ne vois pas. Mais que je devine : vitres teintées, aciers brillants, courbes aérodynamiques, qui disparaissent bientôt loin de la citadelle.
En bas subsiste un enchantement, mon seul et unique tableau de la Saxe…


Finalement beaucoup de choses ont disparu par ici, à Bautzen. Les Sorabes, le royaume tchèque qui cherchait la mer du Nord et du Sud et qui finalement fut ramené à un quadrilatère, puis quelques siècles plus tard, la vieille Saxe, la RDA et le Gelbes Elend.
Et les Sorcières ? Elles aussi ont disparu, mis à part durant la nuit de Walpurgis, le 30 Mai, où elles font encore des émules dans la population actuelle. Le jour disparait aussi alors que j’ai repris le car pour Zittau ; il n’y a plus de sorcières et pourtant le paysage, lacs et bruyères, me semble bien propice à leurs activités, et je regarde encore dans le car à moitié vide qui me ramène à Zittau, les forêts de Saxe moins policées que celles de la Bavière, moins répétitives que celles du Liberecky Kraj, la région de Liberec, mais plus moyenâgeuses, fournies, résistantes.

Lors d’un ultime arrêt, un groupe d’adolescents un brin éméchés se chamaillent autour de la gare routière où les gens attendent leur bus, regroupés autour d’un petit débit de saucisses et bières ; ils et elles sont très excités, vont et viennent, gueulent, semblent n’avoir rien d’autre à faire, misère noire, alors ils font mine de se casser la gueule, et comme ils ne le font pas vraiment, ils se remettent à crier de plus belle ; ils ont l’air d’être sous influence ; pourtant ce n’est pas la nuit de Walpurgis mais le mois de septembre. La lune pointe dans le ciel. Les forêts s’épaississent avec la nuit, et ces ultimes épigones bien maladroits des sorcières du Harz continuent leur sabbat, alors que le moteur moderne et bien huilé du car ronfle doucement, et que nous partons vers Zittau, en direction du Dreiländerecke.
A Reichenberg-Liberec, la première chose que je vois en descendant du vlak c’est l’hôtel Biedermeier sur la colline d’avant les montagnes, comme un fanal éclairant la plus nordique des villes de Tchéquie. Les lumières de la ville me font penser à autant de flammes se promenant dans une forêt que l’on tarde à défricher. Je vois les Sudètes, pyramides à triple face, face polonaise, face tchèque, face regardant vers l’Allemagne : totems, lieu alchimique et de synthèse en devenir.
Dans les rues, les bars, j’écoute à nouveau la langue slave à l’abri de ces montagnes, avant de me préparer à retourner vers la « petite mère », le vortex de la gare routière de Prague, puis la route de Plzen, route de l’Ouest, hors des montagnes, hors du château tchèque. A la frontière je lis à nouveau le nom de Rozvadov qui sonne comme un adieu au quadrilatère et à sa langue.

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