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Au nord du quadrilatère tchèque 

dimanche 22 juillet 2012, par Nicolas Boldych (Date de rédaction antérieure : 12 octobre 2010).

Septembre 2008. Rozvadov est le nom par lequel j’entre en République tchèque, tant il est vrai que l’on rentre dans un pays par un nom qui dit la frontière, le passage, un nom qui est et reste souvent pure mélodie. Auparavant le car s’est arrêté à Nuremberg, ville belle mais dure, patinée, d’une propreté qui m’inspire un respect mêlé de crainte. La Bavière est une pelouse vallonnée, le soleil apparaît derrière des collines où s’étagent de sombres sapinières ; il monte pour mettre en valeur, révéler aux passagers du car l’ordre d’un monde de nouveau bon à l’emploi.
Et puis il y a le nom de Rozvadov, un bref arrêt à la douane, plus court cette année puisque la République est rentrée dans l’espace Schengen et à nouveau des collines et des forêts ; rien de vraiment neuf - il n’y a pas de barrière naturelle entre les deux mondes, ni Šumava ou Krknoše, ces deux massifs respectivement au Sud et au Nord du pays - et pourtant on voit, sent et respire autre chose. Si la Bavière est un tableau entre classicisme et romantisme, la Tchéquie a des tons fanés d’aquarelle, c’est une oeuvre symboliste toute en touches aqueuses, miroitements, formes végétales et galbées ; la nature y est une brume colorée où passent parfois l’ombre des montagnes ou le bleu sombre d’un lac de montagne. On est rentré dans le quadrilatère tchèque, dessiné par les montagnes, bien que justement entre le Land de Bavière et la République, il n’y en ait pas, de montagnes. Le quadrilatère a des failles qui disent l’Allemagne voisine.
Plzen en car, en coup de vent, au sortir de la nuit, c’est seulement une avenue qui monte puis descend, et la lumière qui s’écrase sur les façades jaunes, orangées, grises des maisons bourgeoises des dix-neuvième et vingtième siècles ; c’est une pulsation de vie, un corps qui émerge, rutilant par endroit, ou au contraire blessé et tâché, appauvri, un sommeil encore humide et sombre où planent les effluves des usines. C’est encore le vide et la fraicheur en bas, et en haut des tons mauves, des tons de lait et d’écorce d’orange dans le ciel cotonneux que perce le clocher effilé de la cathédrale gothique ; ce sont aussi les usines Škoda, toute une modernité restée en berne pendant les décennies communistes ; et les brasseries, surtout les brasseries, où le Bacchus slave a noué un pacte avec les machines et l’industrie, les brasseries qui sont à la source de cette ivresse tchèque créatrice de brumes mentales protectrices et presque maternelles, une ivresse qui entretient une sorte de rêve éveillé, pour finalement aboutir à des réveils ironiques.

On est dans le pays où se côtoient le rêve et l’ironie, la douce nature et l’acier, le sucre et l’amertume ; c’est une partie de l’équation tchèque, qui traverse toute la géométrie de ce quadrilatère naturel tissé de montagnes et lacs, de fleuves et rivières, routes, autoroutes, d’usines et de châteaux, de villes-collines, Kutna Hora, Jihlava, Hradec Kralove, villes-montagne, Litomysl, Liberec, et villes -chaudron, Brno, Pardubice, Ostrava ; un quadrilatère au centre duquel trône le diamant solitaire de Prague, la mère des villes ; Prague cubiste et tentaculaire, baroque et industrielle, dorée et oxydée, est une bête fumante tapie dans un chaudron. Prague « la petite mère » comme la nommait Kafka attire à soi, tire sur les angles du quadrilatère tchèque comme sur un grand drap qu’elle voudrait ramener à elle pour couvrir son corps pulsant travaillé par la modernité ; elle rayonne, aspire, renverse et équilibre ; c’est autant un poids, qu’un levain, une grande organisatrice, qu’une perturbatrice, autant une ville solaire que souterraine.
Pour moi Prague ce jour-là c’est avant tout le vortex de la gare routière et ses campements, cet endroit égalitaire, prolétaire, qui sans doute plus que les gares de chemins de fer, est le lieu de passage par excellence, où toute une société est mise à nue, étudiants, travailleurs, émigrés ; partout une poussière, l’odeur de l’essence, une lumière crue, la vitesse artisanale des bus, partout des noms qui commencent à trotter dans ma tête et former un réseau, une toile qui peu à peu reprend forme, car j’avais un peu oublié ma géographie bohémienne et morave, j’avais oublié la « musique » : Karlovy Vary, Plzen, Poděbrady, Cesky Krumlov, Ceské Budějovice, Jihlava, Pardubice, Hradec Kralové et puis Ostrava et Brno ; peu à peu je me remémore toutes les coordonnées du quadrilatère qui morceau après morceau, reprend forme, consistance, fait sens, comme une toile cubiste, de Kubista, Capek, Filla ; une toile dont on absorberait peu à la structure profonde. Je suis maintenant à l’intérieur, au centre de la plaine, où le battement tchèque est à son comble, où tout se passe. Mais cette fois ce n’est pas le centre, la « petite mère » qui m’intéresse, mais une périphérie, un détail sombre du tableau, une ville d’angle perchée vers le septentrion ; car je sais un Burg aux odeurs d’épicéa, une ville forêt, et aux abords duquel coulent les eaux vives et glacées des rivières de montagne ; je pense à ma destination, Liberec, ville-montagne plus vers le Nord, bien que le Nord et son ambiance soit déjà là, en plein Prague. Au-delà d’elle, j’avancerais que c’est la Bohème qui est en fait tout entière septentrionale, contrairement à la Moravie des vignobles qui s’ouvre largement vers les régions Danubiennes, lesquelles, par la Slovaquie, la Hongrie et la Voïvodine, lient l’Europe centrale aux Balkans. La Bohème c’est autre chose, une autre chanson, plus sombre, une douceur crépusculaire et des ambiances gothiques qui culminent à Prague ; les eaux et les vodniks, ces mauvais génies des eaux qui se plaisent à entraîner les humains dans une sûre noyade, y jouent leur partition, tout comme les cervoises blondes ou brunes ; les eaux des fleuves la tirent vers le Nord. La Bohême et Prague sont en effet au centre des cours d’eau qui serpentent dans la plaine : la Berounka, après une boucle rejoint la Vltava qui coupe Prague en deux, puis file plein Nord avant de s’unir à la Labe qui continue vers la Saxe, vers les Saxes ; les fleuves lient la République aux Saxes et plus loin à la Mer du Nord et au territoire du peintre Kaspar David Friedrich.
C’est aussi ma direction ce jour-là, vers Liberec, mais aussi par delà, dans une continuité de collines, forêts, villages, cours d’eau : Bautzen, Görlitz et Zittau en Saxe, Iasna Gora et Bogatynia en Pologne. Liberec, ancien nid d’aigle des industrielles du verre, qui y construisirent des maisons de rêve Art nouveau, est un des angles, un des « Ecken » du triangle tchéco-germano-polonais. Etrangement, seuls les bus y mènent, pas de vlak, train, ce qui semble être la marque d’un statut à part, celui d’une forteresse solitaire aux confins germaniques.
Le bus file dans une platitude qui peu à peu prend des formes, tandis que la lumière, encore douce et éclatante à Prague, baisse et que des tons plus sombres, et froids affleurent dans un paysage de collines ; des petites villes défilent, Brandy’s nad Labem, Brandy-sur-Labe Benatky nad Jizerou (Venise sur Isère ?) ; puis Mlada Boleslav, le fief de Skoda, Mnichovo Hradiste, Turnov. La montée vers les pyramides des montagnes commence,
Les forêts gagnent du terrain sur les champs et les habitats, imposant leur rythme en dent de scie ; il fait chaud, d’une chaleur artificielle qui, émanant des sièges, nous maintiennent dans un cocon éphémère, car dehors la fraicheur est déjà arrivée en cette mi-septembre ; une ville erratique commence à s’illuminer au loin, tandis que les pyramides des Sudètes émergent au nord et à l’est. On monte vers Liberec le long d’une avenue où les trams rouges illuminées cahotent, tintent, s’arrêtent en faisant grincer leur corps d’acier. Je suis arrivé, à nouveau à quai, dans le vide d’une gare routière dont je m’extirpe rapidement, pour rejoindre mes quartiers, au pied du Ještěd. Aujourd’hui pas de Liberec sans cet OVNI, cette excroissance de la montagne, entonnoir renversé, agrippé à un sommet d’où on peut admirer en été un coucher de soleil boréal digne d’un tableau expressionniste tchèque ou allemand ; le Ještěd construit durant l’époque désormais antédiluvienne du gouvernement communiste de Husak semble depuis attendre l’arrivée de martiens sortis de Star Trek. Il scelle l’alliance avec un futur descendu des étoiles.
Après avoir déposé mes bagages je retourne dans cette ville erratique, tout en pentes, terrasses chargées d’arbres et de jardins, en filons d’habitations, signes décrépis, forêts avortées qui dévalent des pentes très raides, ou contournées, s’engorgent, s’arrêtent pour laisser la place à des bloc d’immeubles d’un beau gris sombre, ou des maisons ornées de stucs kabbalistiques sorties de l’imagination maçonnisante des élites d’alors. J’arrive à la fois dans une ville et au pied des Sudètes, nez à nez avec des pyramides de roches et de verdure dont les racines seraient le complexe de Liberec, baignant dans l’ombre bleue des montagnes humides et sombres.

Liberec est imbriquée dans un relief qui à la fois la contraint et lui donne cette énergie un peu désordonnée, énergie qui fomente des virages, des crêtes d’immeubles, des culs de sacs ou de larges panoramas ; elle est telle que je l’ai connue cinq and auparavant ; j’allais au-delà du petit centre ville, serré autour de l’hôtel de ville Biedermeier placé sur le piédestal de la place Benes, passais devant le théâtre Salda, puis la nouvelle bibliothèque construite à l’endroit d’une synagogue détruite pendant l’occupation nazie. Je traversais alors des quartiers boisés qui parfois correspondent à de véritables strates temporelles, comme cette longue avenue menant au parc zoologique ; j’y ai trouvé, le long de rue Husova d’immenses demeures gentilices aux volets souvent rabattus, et dont certaines tout à fait vides de présence humaine semblaient hantées par des êtres du passé ; elles gardaient en effet en elles des fragments d’ histoires, indéchiffrables pour les personnes n’ayant pas connu le drame poignant de la Tchécoslovaquie de 1937, et donc pour moi aussi ; cette année où Daladier avait fait une croix, malgré lui peut-être, sur une amitié franco-tchèque alors bien réelle. C’est dans ces maisons construites par l’élite germanophone de la ville, connue alors dans les Allemagnes sous le nom très avenant de Reichenberg, que vivaient les industriels du verre et de la métallurgie, ces deux spécialité tchèques remontant au Moyen Age, lesquels faisaient alors de Liberec une des villes les plus riches de la Tchécoslovaquie ; puis la crise et arrivée, les usines ont licencié et les populations germanophones des Sudètes, désorientées, ont commencé à se tourner vers Hitler et sont épigone régional Heinlein. Le bâtiment Biedermeier de l’hôtel de ville, aux allures de beffroi, garde en lui, dans les complications virtuoses de sa façade théâtrale et altière le souvenir qui fait tache du discours d’Hitler, qui en ce jour fut roi des montagnes ; pour le montrer le sorcier de Linz dut sans doute crier très fort dans son allemand syncopé, à la face des montagnes, regardant peut-être quelques instant en direction de l’actuel Ještěd.

La poétesse russe, Tsvetaeva, grande amante de la Bohême, écrivit dans ces années les vers à la fois élégiaques et incisifs :

Ils prenaient vite et ils prenaient largement
Ils ont pris les cieux, ils ont pris les tréfonds
Ils ont pris l’acier, ils ont pris le charbon
Ils ont pris le cristal et notre plomb


Ces choses restent enfouies dans les montagnes comme de l’uranium.

L’histoire à Liberec est muette, cristallisée dans des maisons somptueuses dont chacune dit un départ, une trahison, un incendie, un abandon ; de ce passé même les photos ne sont plus regardables, car la tache est sur tous les visages d’antan, même souriants, même si un certains nombres de germanophones ont embrassé la cause de la Tchécoslovaquie, et n’ont d’ailleurs pas été payés en retour. Car cette histoire, ombre, torsion, qui remue encore dans le corps même de la ville c’est surtout celle d’un rendez-vous manqué, celui des populations germanophones et de la République de Masaryk.
Populations qui ont ensuite été chassées. Il y a des vides en Liberec, des vacances, des odeurs de brûlé, : cendres de la synagogue, cendres des photos et du souvenir des Allemands de la ville. Les virages urbanistiques ont rejoint ceux de l’histoire et c’est un quartier tout entier qui a été englouti, unissant en lui l’image d’une malédiction et d’une idylle. Ceux qui ont fait la richesse de Reichenberg ont attenté à Liberec qui a finalement vaincu.
Après avoir trouvé à se loger au sommet d’un beffroi germanique la gloire de la ville est redescendue sur terre et s’est mêlée à la vie simple des habitants des Sudètes.
La ville a perdu, avec le départ de ces populations une de ses essences, partie en fumée, mais le quadrilatère tchèque après avoir été rogné et subverti, malgré le signal pourtant clair de ses montagnes qui dessinent un corps compact, structuré, irrigué par le flot d’une même langue - ondoyance durement corsetée par une grammaire des plus contraignantes - s’est de nouveau refermé. La langue tchèque a gagné le combat, retournant dans ses montagnes du nord où est planté le drapeau de la tradition théâtrale tchèque avec la scène du fameux théâtre Salda.
La forteresse s’est reconstruite, forteresse cimentée par la langue, et Liberec a retrouvé sa place dans le réseau dense et poétique des villes de Bohême.
Il fait nuit, les maisons à pignon de la place Masaryk, qui dans comme dans beaucoup d’autres namesti (places), me rappellent celles de Venise ou de Hollande, se gondolent dans la pénombre. Des couples athlétiques vont boire une bière, ou un verre de vin morave dans les dernières vinarna, tandis qu’ un petit vent froid se lève, parcourt les pentes et les terrasses, caresse le Beffroi dont la dentelle dorée surnage sous un fond d’ombres gothiques ; il y a encore un feu dans cette lumière, car dans le quadrilatère les architectures bougent, remuent. Les silhouettes des maisons s’étirent, se gonflent ; la ville repeuplée continue à brûler, son corps traversée par les fantômes de la nature et de l’histoire.
Je rentre dans le tram rouge illuminé de l’intérieur parmi des mémés pensives accrochées à leur sac et des jeunes en palabres au regard doux, enlacés, pris l’un dans l’autre ; la marche du tram dans la nuit, ses zigzags prévisibles, bercent, endorment, et puis c’est une secousse, un crissement d’essieu, l’ombre pointue d’un chalet de bois et brique se glisse à l’intérieur du tram rouge qui se vide peu à peu, et où on chuchote en tchèque ; les chuchotis tchèques si doux et tristes à la fois, surtout quand s’y mêle la mélancolie des bouches et des gosier secs, une fois épuisés les derniers effets de la bière. Je suis arrêté au pied de la montagne du Ještěd, pendant moderne du beffroi. Bruits des vents, de l’eau, des feuillages alentours, la nature est plein de plis, de trous ; les falaises et les roches lui dressent des limites à l’intérieur desquelles elle gémit, s’effraie ; un grand désordre d’arbres, de plantes, de chalets transpire sous un scintillement d’étoiles. Sous la pyramide de la montagne sont enfouis les esprits de la nature, que j’imagine venant s’abreuver sous la lune dans les rivières aux portes de Liberec. Je vais dormir.
Car le lendemain je dois aller en Allemagne…
(à suivre)

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