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Sur la ligne 

mercredi 12 juin 2013, par Béatrice Commengé

La ligne, je l’ai découverte un dimanche. Paris Saint-Lazare/Pontoise. Les instructions étaient précises : je devais descendre au deuxième arrêt, en gare de « La Frette/Montigny », juste après Cormeilles en Parisis, le trajet durait dix-sept minutes. Oui, si peu. Un seul arrêt. Un seul ralentissement. Une seule gare où poser les pieds si l’envie m’en prenait. Les autres, j’en saisirais les noms au vol, avec un peu de chance. Depuis longtemps, il s’agissait de rapprocher la campagne de la ville, de remplacer les kilomètres par des minutes, les lieux par de la durée. Confusion sournoise de l’espace et du temps. En se rapprochant, la campagne avait perdu son nom. Des lotissements poussaient sur les vergers. Les rails faisaient déborder la banlieue, qui oubliait son étymologie. Sur les mots, chacun posait de nouvelles images, jamais les mêmes.

Cette première fois, je m’en souviens, j’avais donc regardé le nom des gares où mon train ne s’arrêterait pas : Clichy, Asnières, Bois-Colombes, Colombes, Le Stade, Argenteuil, Val d’Argenteuil. J’allais donc traverser le pont d’Argenteuil, celui de Monet. Un siècle après lui, ou peu s’en faut, car cette première fois se situe un jour de printemps du début des années quatre-vingt. Je n’avais pu m’empêcher de chercher dans un livre d’art des reproductions des tableaux de l’époque. Il n’y avait pas que le pont. Il y avait les voiliers sur la Seine, au mouillage ou en régate. Voiles blanches et coques rouges. Du ciel, surtout, de l’eau et des arbres – de la lumière. Et du temps, presque perceptible, de la lenteur. Où étaient les maisons ? La gare ? Les rails ? Il avait suffi que je lise le nom des gares sur un plan pour oublier les dix-sept minutes sans arrêt. Le trajet était redevenu voyage. Si bien qu’en montant dans ce train, vers midi, ce dimanche de printemps, mon esprit n’était plus seulement concentré sur ma gare de destination, mais sur toutes ces escales ratées, ces gares brûlées par la vitesse, et j’étais bien décidée à tenter de repérer en roulant quelque bribe de paysage, une couleur, la forme d’une maison, un mur, une cheminée d’usine, l’absence de ciel, de vert, de vie.

Les trains partaient toutes les demi-heures. J’avais attrapé de justesse celui de douze heures quarante-cinq, je ne l’ai pas oublié. Franchie la barrière de Pont Cardinet, le monde était nouveau pour moi. Mon premier repère serait le fameux pont sur la Seine. Il arriva très vite, un peu avant Asnières, je ne comprenais plus rien, je m’en voulais de ne pas avoir emporté ma carte, c’était bien la preuve que je ne croyais pas au voyage. Je me rendais à La Frette-sur-Seine comme je me serais rendue à Nation par le métro aérien, en comptant les stations. A moins que le fleuve ne décrivît une grande boucle que j’ignorais : en ce cas, j’allais le retrouver plus loin. Il n’y avait pas la moindre rupture dans les constructions. J’essayais de les dater. En gare de Colombes, malgré la vitesse du train, mon regard resta accroché sur un groupe de grosses villas blanches à pignons, avec des toits à longs pans de tuiles plates, je leur trouvais un air de vacances, un charme normand de la fin du dix-neuvième siècle. Je n’eus pas le temps de les compter, me proposant de le faire au retour. A cet endroit, la voie de chemin de fer était surélevée par rapport à la rue, si bien que l’oeil se trouvait à hauteur du premier étage. Ces maisons m’apparaissaient miraculeusement sauvées de quelque invisible naufrage. Le train n’avait pas ralenti, on était déjà au Stade, la Seine coulait à nouveau, cette fois sous le pont métallique, tout de suite avant Argenteuil. J’avais les tableaux dans la tête. Je ne reconnaissais rien. La campagne avait bel et bien disparu.

Jamais je ne me serais douté, en ce dimanche de printemps, que ce trajet que je m’efforçais à grand peine de convertir en voyage, j’allais le faire des milliers de fois, que cette villa dominant la Seine, déjà en lisière de campagne, que je découvrais ce jour-là, je l’habiterais longtemps et que, chaque jour ou presque, j’allais me rendre au cœur de la ville, dont je me sentais toujours faire partie. Dix-sept minutes était devenu ma mesure. « A Paris », répondais-je toujours lorsqu’on me demandait où j’habitais. Durant vingt ans, pas un trajet ne s’effectua sans que je lève les yeux, en gare de Colombes, sur ce groupe de villas blanches. Chaque fois, je me promettais de m’y arrêter. De prendre enfin le temps de regarder, de marcher, de mesurer les distances, de découvrir les rues, comme je l’aurais fait n’importe où ailleurs dans le monde.

Mais sans cesse le projet était différé, au point, au bout de tant d’années, de m’apparaître ridicule. Entre le centre de Paris, où se concentraient mes activités, et cette maison au bord de la Seine, s’étendait un no man’s land dont j’aurais pu décrire chaque tournant, chaque barre d’immeubles, chaque usine, mais où le corps ne se promenait jamais, où je n’avais jamais croisé une vie, un sourire, une misère. Jusqu’au jour où mon amie Hélène Bleskine m’a parlé du Grand Paris. Ça commençait où, le Grand Paris, ça s’arrêtait où ? A Argenteuil ? Au bord de la Seine de Monet ? Je ne descendais jamais du train, mais je m’étais renseignée : la maison de Monet existait toujours, tout près de la gare, tout près du fleuve, une maison qui ressemblait un peu à celles de Colombes, blanche, avec un toit en pente orné de bois sculpté, et un petit jardin sur l’arrière. J’appris qu’elle faisait partie, à l’époque, du « lotissement du nouveau quartier de la gare » ; en cent ans, la rue avait changé deux fois de nom : le boulevard Saint-Denis était devenu Thiers, et puis Karl Marx. Pourquoi Karl Marx ? Le numéro « 5 » s’était mué en « 21 ».

Alors, un après-midi d’Octobre, je suis vraiment partie en voyage. J’ai emporté mon appareil photo. J’étais émue en attendant la correspondance de l’omnibus en gare d’Argenteuil. Il suffisait donc de changer de quai pour que la ligne se transforme. Ma ligne.

Le train dans lequel je suis montée ne songe pas à faire oublier les villes traversées : il les révèle. En descendant en gare de Colombes, j’ai remarqué que le quai décrit une courbe légère que la vitesse avait toujours effacée. Les villas blanches sont là, à mes pieds, en contre bas, sur la droite. Mon premier réflexe, c’est de lire le nom de la rue où ce lotissement a été construit, car de toute évidence il s’agit d’un lotissement, comme celui de Monet, d’une décision de la ville, d’un choix d’architecte, d’un rêve de vie, d’un nouveau confort au bord de la route et du rail. La rue s’appelle Saint-Lazare. On n’avait pas été cherché bien loin, « Saint-Lazare », la gare qui rapprochait le cœur de la périphérie… Je me suis engagée dans la rue, à cette heure entièrement dans l’ombre, je compte les villas, huit, elles forment un bloc qui donne de l’autre côté sur la rue Saint-Hilaire, un îlot préservé de la destruction, témoin d’un temps où l’on brisait le blanc des murs par des incrustations de briques rouges et ocres. Les petits jardinets sont bien entretenus. Des vies s’y vivent. Je poursuis mon chemin vers le centre : Colombes a sa grand’rue, rue Saint Denis, semi piétonne, le vieux cinéma à côté de la gare a été transformé en Franprix, mais on n’a pas détruit l’arrondi de sa façade, on a seulement cloué un grand panneau rectangulaire pour effacer son nom. La forme a résisté. Au « Cadran », le bistrot-tabac-journaux du carrefour, j’achète de vieilles cartes postales de la ville, quand il y avait encore un passage à niveau à la place du viaduc. Quant au bistrot, il n’a changé ni de nom, ni de forme. Levant les yeux, je m’aperçois qu’on n’a pas détruit non plus le balcon de bois, ni la grande verrière à petits carreaux qui éclairait le premier étage, on a même peint la façade en rouge vif, pour mieux faire ressortir le blanc des bois de fenêtres. Je remonte lentement la rue Saint-Denis, je suis ailleurs : je suis une touriste qui se rend au musée d’Art et d’Histoire. Ces villas m’ont trop longtemps obsédée pour que je continue à en ignorer leur auteur : il s’agit de George Lisch, le fils de Juste, l’architecte de la gare Saint-Lazare… Je peux reprendre le train. Boucle bouclée.

Pas tout à fait. Posant le pied sur le quai d’Argenteuil pour prendre ma correspondance, je décide de sortir de la gare. Le boulevard Karl Marx est à gauche, longeant les voies. La maison est bien là, au numéro 21, moins blanche que les villas de Colombes, un peu triste, coincée entre un immeuble en meulière et une grande maison à double pignon cachée derrière un vieux cerisier, construite à la même époque. Une plaque noire est apposée sur la façade : Karl Marx y aurait vécu en 1882. Quatre ans après le départ de Monet. L’office du tourisme a bien fait son travail : devant le 21, une petite affiche résume « L’impressionnisme à Argenteuil », avec quelques reproductions de tableaux. Je décide de marcher jusqu’à la Seine. Elle est tout près. Cent mètres, peut-être deux cents. Inaccessible. Deux autoroutes à trois voies m’en séparent. Le fleuve coule derrière un rideau d’arbres d’or. Six heures du soir : les voitures ne s’arrêtent jamais. J’aperçois un feu rouge au loin – un grand détour. Peu importe. Je veux voir l’eau derrière les arbres, imaginer les voiliers sous le pont. Le rideau est serré, la berge inabordable. J’insiste. Soudain, entre deux saules, je distingue les vestiges d’un escalier dissimulé sous les feuilles ; il conduit à une petite plage où s’accumulent des ordures laissées par le courant. Je me trouve presque dans l’alignement de la maison de Monet : sur l’autre rive, dans un immense garage à ciel ouvert, s’accumulent les containers illuminés par le soleil couchant. Leur couleur brique est la même que celle de la coque du voilier de Monet. Sur l’eau, le temps n’est pas passé, la nacre s’y dépose à la même heure. Et soudain j’aperçois, fonçant droit sur le soleil, à contre jour, la silhouette de deux rameurs propulsant à toute vitesse leurs longs bateaux effilés. Déjà, ils sont sous le pont, deux petites taches sur le ciel rose.

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