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Le roquet 

jeudi 28 avril 2011, par Frédéric L’Helgoualch

Je le côtoie maintenant depuis trois ans mais, malgré tout, continue d’être surpris par sa haine et sa noirceur. Critiquer, moquer, salir, ridiculiser, humilier, tout, tout le monde, tout le temps : cela semble pour lui représenter une forme avancée du bonheur. Il parle vite, très vite, comme pour ne pas laisser s’évaporer la saloperie nouvellement germée dans sa boîte à insultes. Il la balance, observe du coin de l’œil ma réaction. Je colle un sourire poli sur ma face (in petto, j’enrage de voir ma pause d’une demi-heure ainsi parasitée). Rassuré, sans doute, fier de son étron verbal, il poursuit, inlassable, jacte, jacte, jacte. Je ne relève ni n’encourage : je mâche et déglutis. Mon indifférence ne contient nullement le flot de paroles purulentes. Moi ou un autre serveur, peu lui importe. Notre présence interchangeable, notre présence physique d’auditeurs contraints, à cette table du personnel, suffit à son bonheur. Tête bêche dans le journal, il commente, taille des croupières, fait des digressions, voue aux gémonies connus et inconnus. Les sportifs malheureux sont crucifiés, les hommes et les femmes politiques de gauche sont décapités, les acteurs laminés, les chanteurs raillés, les écrivains enfoncés, les présentateurs télé balayés, les journalistes injuriés, et les quidams interrogés violemment invectivés. Son péché mignon, sa pomme d’amour à lui, demeure les faits divers. Ah, les faits divers ! Chaque jour plus scabreux, plus scandaleux ! Folie meurtrière, viols sauvages, arnaques en tout genre : il salive, accélère encore le débit. Lecture et commentaires se chevauchent puis, se mêlent, indistincts. Des « peine de mort, peine de mort ! » attendues jaillissent alors de sa bouche gourmande, comme tous les jours, à la même heure, aux mêmes pages. Un homme de rituel, cet homme-là. En l’entendant, plus qu’en ne l’écoutant, je me le représente parfois au Moyen - Age, spectateur enthousiaste d’un bûcher purificateur de l’Inquisition ou d’un écartèlement en place publique. Je l’imagine, exalté, conspuer la sorcière ou le régicide torturés (coupables ou non, là n’est pas la question), jouissant de mêler sa voix vindicative à celle d’une foule vengeresse et assoiffée de sang, légalement versé. Parfois, n’en tenant plus, moi ou un autre relève ses contrevérités, ses incohérences. Bouche tordue, yeux exorbités, il extrait alors le crâne de sa feuille de chou et balance un péremptoire et agressif : « N’importe quoi ! Vous ne comprenez vraiment rien à rien, vous. Dans quel monde vous vivez ? Celui des Bisounours ? » Puis, comme si de rien n’était, il reprend sa logorrhée exutoire. N’insistons pas, car ce primitif a tout pouvoir sur le service du soir et compte, parmi ses petits plaisirs, celui de faire craquer les garçons qui ne lui reviennent pas. Etrange créature, semblant tout droit sortie d’un essai sur les cas d’école psychotiques. Il ne cherche nullement à se faire aimer, juste à se faire craindre. Avec succès. A deux doigts de l’incompétence, professionnellement, il ne peut compter sur le respect du aux travailleurs reconnus. Alors, il choisit la peur qu’inspire à tous sa méchanceté incontrôlable. Malheur à l’inconscient qui, dans l’espoir de le lire en silence, tenterait de lui ôter son canard /défouloir — acheté par l’entreprise pourtant et, donc, commun à tous en théorie : rabrouement féroce et recadrage impitoyable en perspective. Le Diable se cache dans les détails. M. le gérant décrypte l’actualité, prière d’écouter religieusement ses explications pertinentes, spirituelles et éclairées, bande de truffes. « La détresse n’a pas de conversation, elle n’a que des certitudes », comme disait l’autre.
« Vous ne trouvez pas qu’il ressemble à un acteur, Etienne ? »
Va-t-il me laisser dîner en paix un jour ? Etienne, un acteur ? J’observe mon collègue qui redresse une table, face à nous. Corps gras, tête massive dépourvue de cou, cheveux paillasson : pas vraiment Johnny Depp.
« Non ? Mais si, voyons, l’acteur dans le ‘’ huitième jour ’’… »
Le scud est violent et inattendu. Je ne peux réprimer un pouffement. Satisfait, mon supérieur s’est replongé dans sa gazette. Un tir gratuit, pour l’amusement. La cible n’a rien senti. Ma pause est presque terminée, je vais relever Etienne. A mon tour, probablement, je deviendrai alors pour quelques instants, une énième victime du snipper fou.
Sa malveillance inexpiable outrage et fascine tout autant. Que lui ont-ils donc fait subir, enfant, pour atteindre aujourd’hui un tel niveau de rancœur et de mal-être ? Toute son énergie, du matin au soir, semble concentrée non sur son travail, très peu pour lui, mais sur l’élaboration de jeux de mots cruels, d’attaques ad hominem, de pièges tordus pendant le service, destinés à rendre la journée des garçons invivable. Les nouveaux venus craquent régulièrement (à la grande satisfaction du pervers), s’offusquent que personne n’ait encore eu le courage d’écraser le nez de la vipère. Leurs poings serrés n’en demeurent pas moins dans leurs poches, lorsqu’ils s’en vont, une fois leur liasse de billets comptée. Non pas que ce caqueteur passe-partout impressionne physiquement, au contraire. Mais garder ses nerfs, pendant les treize heures du service, face aux entourloupes des collègues, aux caprices des clients, à la pression abusive exercée par les autres membres de la direction et, personnellement, à ce sentiment désespérant de perdre mon temps et, chaque jour un peu plus, de passer à côté de ma vie, garder ses nerfs, donc, y parvenir toute la journée, dans l’attente de cette satanée paie, ce n’est pas pour, dans le dernier couloir, s’écrouler face à un nabot si incroyablement, si extraordinairement, caricatural. Beaucoup s’en vont, déconfits, répandant une image désastreuse de cette boite de toqués dans le milieu des garçons de café. Mais, le ‘cheptel’ (selon la formule raffinée de la direction) reste inépuisable. De nouvelles bobines en quête d’argent frais se présentent à la vitesse de l’éclair, cv en mains, dès qu’une place se libère. De nouveaux rats dodus offerts à notre petit reptile excité.
Du fond de sa nuit intérieure, il affine et perfectionne ses techniques d’approche des recrues du jour. Expression rassurante, blagues potaches, encouragements protecteurs, sous les regards incrédules des plus anciens. En aparté, il exécute en règle la direction, anecdotes avilissantes à l’appui, histoire d’incarner le camp des employés-opprimés. La confiance gagnée, il pousse alors à la confession les extras les plus naïfs. Vie matrimoniale passée au laser, expériences professionnelles malheureuses, addiction à l’alcool, dettes éventuelles, tout, tout savoir, n’importe quoi, sans plus de rapport aucun avec le poste proposé, tout connaître ou percevoir des faiblesses de tel ou tel afin de concocter au mieux un venin personnalisé, prêt à l’emploi dès le début du service, le mieux étant en plein rush. A la première bourde, si le nouveau venu a eu la bêtise d’évoquer son penchant pour les petits verres, le lutin hargneux lui saute dessus, le visage maintenant déformé par une expression de dégoût abyssal : « Vous ne savez pas prendre une commande ? Vous n’êtes pas bien réveillé ? Vous vous êtes torché la gueule toute la nuit, c’est ça ? D’ailleurs, vous sentez encore la bière ! Embauché ici, c’est mal barré. »
Allusion au divorce en cours, aux impôts non-réglés, à la perte de la garde des enfants, aux difficultés financières : le crotale s’adapte mais, mord toujours dans les plaies les plus à vif.
Le type, K.O debout, n’en revient pas de s’être fait berner comme un bleu. Il est tenté quelques secondes d’expédier un salubre coup de tête mais, non, comme les autres, il ne le fait pas. Comme les autres, il accepte l’inacceptable. Car cette hyène est son supérieur, car il est à l’essai, car il a un besoin urgent d’argent, car ce cloporte ne mérite même pas cela. Le responsable fixe sa proie du moment, intense, habité tout entier par son plaisir malsain à la domination et à l’abaissement. « Allégeance ! Allégeance ! », semble-t-il hurler intérieurement, tel un adolescent détraqué en plein jeu de rôle, se cherchant des limites introuvables.
Mon ancienneté me garantie une tranquillité relative dans mes rapports avec ’le roquet’ (son surnom officieux). Bien entendu, je reste sur mes gardes en sa présence prédatrice et garde un œil attentif sur ses faits et gestes lorsqu’il rôde dans mon rang. Non content d’être néfaste, son incapacité professionnelle m’a plus d’une fois coûté. Erreur d’encaissement, de tables, etc... « Trop bête pour être patron, trop fainéant pour être garçon ». Un peu facile, cet adage sur les gérants mais, pas totalement faux, je dois l’admettre. ’Le roquet’ ne s’attendrit pas avec le temps, non, mais il évite, au bout d’un moment et ce, malgré ses instincts destructeurs, de trop s’acharner sur vos mollets. Par calcul, bien entendu, et non par sympathie tardive. Gérant du soir, il devient dès 18h autorité suprême de la brasserie, débarrassé de son encombrant collègue et de sa hiérarchie. Au vu de son manque d’intérêt pour son job et de ses dérapages compulsifs, tout garçon dépassant le mois de présence peut se prévaloir possesseur d’un solide dossier compromettant. Bévues, insouciance, racisme, homophobie, goujaterie, agressions, insultes envers les clients et même vol. Vol des clients, non de l’entreprise : chien fou mais pas sans collier. Malheur au péquin tête en l’air qui égare son numérique, sa caméra ou son portefeuille ! Que dire de cette famille espagnole perdant sur une banquette du restaurant l’enveloppe de cash nécessaire à son séjour dans la capitale, et, une fois le drame découvert, revenant ventre à terre, en sueur, implorante ? Avec un aplomb infernal, il soutient le regard paniqué des touristes, nie en bloc, se paie le luxe d’une leçon de morale avant de ranger l’objet ’trouvé’ dans son sac, après l’avoir exhibé devant nous. Il ne se cache pas, joueur jusqu’au-boutiste, fournissant lui-même les armes à qui veut les saisir. Que dire de ce couple d’ Indiens accueilli par un : « Tiens ! L’équipe de nuit est en avance ! », de ce groupe d’amis efféminés démolit par un : « Je te foutrais tout ça dans une chambre à gaz, moi, ce serait rapide ! », de cette femme obèse traitée de « monstre répugnant » ? Les femmes belles sont des putes, les autres, des boudins ; les Noirs, des Bamboulas ; les Asiatiques, des Niakoués ; les fumeurs, des malades ; les gens qui boivent un apéritif, des poivrots ; ceux qui font du vélib, des truffes ; les Provinciaux, des ploucs ; les Parisiens, des m’as-tu-vu ; etc, etc... Le même catalogue illogique et sans fin tous les soirs, le même chapelet interminable, et pour cause : le monde entier est haïssable. Rien d’inattendu ne sort de cette sacoche modèle du petit facho, mais, tout de même : ses pensées pourraient n’être que grotesques (et, tristement, plutôt communes, dans ce milieu sans éducation) s’il ne les exprimait pas à quelques centimètres seulement de ses jouets, parlant assez fort pour être entendu mais, pas suffisamment pour ne pas instiller le doute. « Ai-je bien compris ? Non, ce n’est pas possible, je suis paranoïaque. » Le mal est fait : pas de réaction ; l’idée est plantée ; la fin du repas est un calvaire. Lui, il sourit, heureux. En plein cœur de Paris, la Terre entière, bariolée, multiple, se balade sur les trottoirs, sous nos yeux, source d’envie pour moi, vivier infini de boucs-émissaires pour lui. Ce type abject, bâti sur du pus, n’est jamais sérieusement inquiété. La direction le voit comme un plaisantin expert de la petite phrase acerbe, de la moquerie facile, mouche du coche des serveurs paresseux. Elle ne veut voir que cela, consciente que la teigne, au fait des tripatouillages plus ou moins légaux des recettes, effectués au bureau, n’est pas du genre à quitter la place les poches vides. Quant au gérant du matin, guignant la place de directeur, avoir pour collègue un quasi-incompétent – fut-il un tantinet excessif – n’est pas pour lui déplaire. « Serais-je dénoncé ou vais-je encore une fois passer à travers les mailles du filet, telle une habile anguille ? Prenez en compte ma capacité de nuisance, réfléchissez. Au moins, avec moi, le soir, nous fermons plus tôt. Vous pouvez aller fumer quand vous voulez. Ce n’est pas l’armée, contrairement à l’ambiance GI de l’après-midi... » Sa capacité à circonvenir qui bon lui semble est impressionnante. Chercher les limites, toujours et encore, en nous salissant tous par la même occasion, en nous entraînant avec lui dans son monde ténébreux, en nous forçant à dévoiler notre lâcheté, notre manque de valeurs, de par notre mutisme, de par notre patience, sous le prétexte facile de protéger notre poste et de sauvegarder les rares avantages offerts par son management putride ; sous le prétexte fallacieux du réalisme.

Car, l’indifférence, je le perçois maintenant, face à ce déferlement quotidien de bile, est une défense obsolète. Chaque jour davantage, cette connerie sans fond s’attaque à mes derniers lambeaux d’honneur.


1 Message

  • Le roquet 30 avril 2011 19:03, par lagrenouille

    Merci pour ce portrait ! Aussi bien écrit que cet homme est laid.

    repondre message

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