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La « raison » dans la philosophie 

Le Crépuscule des idoles (3)

lundi 26 mars 2012, par Friedrich Nietzsche

1.


Vous me demandez de vous dire tout ce qui est idiosyncrasie chez les philosophes ?... Par exemple leur manque de sens historique, leur haine contre l’idée du devenir, leur égypticisme. Ils croient faire honneur à une chose en la dégageant de son côté historique, sub specie aeterni [1], — quand ils en font une momie. Tout ce que les philosophes ont manié depuis des milliers d’années c’était des idées-momies, rien de réel ne sortait vivant de leurs mains. Ils tuent, ils empaillent lorsqu’ils adorent, messieurs les idolâtres des idées, — ils mettent tout en danger de mort lorsqu’ils adorent. La mort, le changement, l’âge, tout aussi bien que la procréation et la croissance sont pour eux des objections, — et même des réfutations. Ce qui est ne devient pas ; ce qui devient n’est pas... Or ils croient tous, même avec désespoir, à l’être. Mais comme ils ne peuvent pas s’en saisir, ils cherchent des raisons pour savoir pourquoi on les en prive : « Il faut qu’il y ait là une apparence, une duperie qui fait que nous ne pouvons pas percevoir l’être : où est l’imposteur ? » « — Nous le tenons, s’écrient-ils joyeusement, c’est la sensualité ! Les sens, qui, d’autre part, sont tellement immoraux... les sens nous trompent sur le monde véritable. Moralité : se détacher de l’illusion des sens, du devenir, de l’histoire, du mensonge, — l’histoire n’est que la foi en les sens, la foi au mensonge. Moralité : nier tout ce qui ajoute foi aux sens, tout le reste de l’humanité : tout cela fait partie du « peuple ». Être philosophe, être momie, représenter le monotono-théisme par une mimique de fossoyeur ! — Et périsse avant tout le corps, cette pitoyable idée fixe des sens ! ce corps atteint de tous les défauts de la logique, réfuté, impossible même, quoiqu’il soit assez impertinent pour se comporter comme s’il était réel !... »

2.


Je mets à part avec un profond respect le nom d’Héraclite [2]. Tandis que le peuple des autres philosophes rejetait le témoignage des sens parce que les sens sont multiples et variables, il en rejetait le témoignage parce qu’ils présentent les choses comme si elles avaient de la durée et de l’unité. Héraclite, lui aussi, fit tort aux sens. Ceux-ci ne mentent ni à la façon qu’imaginent les Éléates [3] ni comme il se le figurait, lui, — en général ils ne mentent pas. C’est ce que nous faisons de leur témoignage qui y met le mensonge, par exemple le mensonge de l’unité, le mensonge de la réalité, de la substance, de la durée... Si nous faussons le témoignage des sens, c’est la « raison » qui en est la cause. Les sens ne mentent pas en tant qu’ils montrent le devenir, la disparition, le changement... Mais dans son affirmation que l’être est une fiction Héraclite gardera éternellement raison. Le « monde des apparences » est le seul réel : le « monde vrai » est seulement ajouté par le mensonge...


3.



— Et quels fins instruments d’observation sont pour nous nos sens ! Le nez, par exemple, dont aucun philosophe n’a jamais parlé avec vénération et reconnaissance, le nez est même provisoirement l’instrument le plus délicat que nous ayons à notre service : cet instrument est capable d’enregistrer des différences minima dans le mouvement, différences que même le spectroscope n’enregistre pas. Aujourd’hui nous ne possédons de science qu’en tant que nous nous sommes décidés à accepter le témoignage des sens, — qu’en tant que nous armons et aiguisons nos sens, leur apprenant à penser jusqu’au bout. Le reste n’est qu’avorton et non encore de la science : je veux dire que c’est métaphysique, théologie, psychologie, ou théorie de la connaissance. Ou bien encore, science formelle, théorie des signes : comme la logique, et cette logique appliquée, la mathématique. Ici la réalité ne paraît pas du tout, pas même comme problème ; tout aussi peu que la question de savoir quelle valeur a en général une convention de signes, telle que l’est la logique. —


4.


L’autre idiosyncrasie des philosophes n’est pas moins dangereuse : elle consiste à confondre les choses dernières avec les choses premières. Ils placent au commencement ce qui vient à la fin — malheureusement ! car cela ne devrait pas venir du tout ! — les « conceptions les plus hautes », c’est-à-dire les conceptions les plus générales et les plus vides, la dernière ivresse de la réalité qui s’évapore, ils les placent au commencement et en font le commencement. De nouveau c’est là seulement l’expression de leur façon de vénérer : ce qu’il y a de plus haut ne peut pas venir de ce qu’il y a de plus bas, ne peut en général pas être venu... La morale c’est que tout ce qui est de premier ordre doit être causa sui [4]. Une origine à partir d’autre chose est considérée comme objection, comme contestation de valeur. Toutes les valeurs supérieures sont de premier ordre, toutes les conceptions supérieures, l’être, l’absolu, le bien, le vrai, le parfait — tout cela ne peut pas être « devenu », il faut donc que ce soit causa sui. Tout cela cependant ne peut pas non plus être inégal entre soi, ne peut pas être en contradiction avec soi... C’est ainsi qu’ils arrivent à leur conception de « Dieu »... La chose dernière, la plus mince, la plus vide est mise en première place, comme cause en soi, comme ens realissimum [5]... Qu’il ait fallu que l’humanité prenne au sérieux les élucubrations de ces cerveaux malades ! — Et elle a dû payer cher pour cela !...


5.



— Établissons par contre de quelle façon différente nous (— je dis nous par politesse...) concevons le problème de l’erreur et de l’apparence. Autrefois on considérait le changement, la variation, le devenir en général, comme des preuves de l’apparence, comme un signe qu’il devait y avoir quelque chose qui nous égare. Aujourd’hui, au contraire, aussi loin que le préjugé de la raison nous force à supposer l’unité, l’identité, la durée, la substance, la cause, la réalité, l’être, nous nous sentons empêtrés dans l’erreur, obligés de recourir à l’erreur, tant, par suite d’une vérification sévère, nous sommes certains que l’erreur se trouve là. Il n’en est pas autrement que du mouvement de l’astre du jour : là nos yeux sont l’avocat continuel de l’erreur, tandis qu’ici c’est notre langage qui plaide sans cesse pour elle. Le langage appartient, par son origine, à l’époque des formes les plus rudimentaires de la psychologie : nous découvrons un grossier fétichisme si nous prenons conscience des conditions premières de la métaphysique du langage, c’est-à-dire, en un mot, de la raison. Alors on voit partout des actions et des choses agissantes : on croit à la volonté en tant que cause en général : on croit au « moi », au moi en tant qu’être, au moi en tant que substance, et l’on projette la croyance, la substance du moi sur toutes les choses — par là on crée la notion de « chose »... Partout l’être est imaginé comme cause, substitué à la cause ; de la conception du « moi » suit seulement, comme dérivation, la notion de l’« être »... Au commencement il y avait cette grande erreur funeste qui considère la volonté comme quelque chose qui agit, — qui voulait que la volonté fût une faculté... Aujourd’hui nous savons que ce n’est là qu’un vain mot... Beaucoup plus tard, dans un monde mille fois plus éclairé, la sûreté, la certitude subjective dans le maniement des catégories de la raison vint (avec surprise) à la conscience des philosophes : ils conclurent que ces catégories ne pouvaient pas venir empiriquement, — toute l’expérience empirique n’est-elle pas en contradiction avec elles ? D’où viennent-elles donc ? — Et en Inde comme en Grèce on a commis la même erreur : « Il faut que nous ayons demeuré autrefois dans un monde supérieur (au lieu de dire dans un monde bien inférieur, ce qui eût été la vérité !), il faut que nous ayons été divins, car nous avons la raison ! »... En effet, rien n’a eu jusqu’à présent une force de persuasion plus naïve que l’erreur de l’être, comme elle a par exemple été formulée par les Éléates : car elle a pour elle chaque parole, chaque phrase que nous prononçons ! — Les adversaires des Éléates, eux aussi, succombèrent à la séduction de leur conception de l’être : Démocrite, entre autres, lorsqu’il inventa son atome... La « raison » dans le langage : ah ! quelle vieille femme trompeuse ! Je crains bien que nous ne nous débarrassions jamais de Dieu, puisque nous croyons encore à la grammaire...


6.


On me sera reconnaissant de condenser en quatre thèses, une idée si importante et si nouvelle : je facilite ainsi la compréhension, je provoque ainsi la contradiction.

Première proposition. Les raisons qui firent appeler « ce » monde un monde d’apparence, prouvent au contraire sa réalité, — une autre réalité est absolument indémontrable.

Deuxième proposition. Les signes distinctifs que l’on a donnés de l’ « être » véritable « des choses » sont les signes caractéristiques du non-être, du néant ; de cette contradiction, on a édifié le « monde vrai » par opposition au monde réel : et c’est en effet le monde des apparences, en tant qu’illusion d’optique morale.

Troisième proposition. Fabuler à propos d’un « autre » monde que celui-ci n’a aucun sens, à moins que nous n’ayons pas en nous un instinct dominant de calomnie, de rapetissement, de mise en suspicion de la vie : dans ce dernier cas, nous nous vengeons de la vie avec la fantasmagorie d’une vie « autre », d’une vie « meilleure ».

Quatrième proposition. Séparer le monde en un monde « vrai » et un monde des « apparences », soit à la façon du christianisme, soit à la façon de Kant (un chrétien perfide, en fin de compte), ce n’est là qu’une suggestion de la décadence, un symptôme de la vie déclinante... Le fait que l’artiste estime plus haut l’apparence que la réalité n’est pas une objection contre cette proposition. Car ici « l’apparence » signifie la réalité répétée, encore une fois, mais sous forme de sélection, de redoublement, de correction... L’artiste tragique n’est pas un pessimiste, il dit oui à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien...

P.-S.

Traduit de l’allemand par Henri Albert, traduction révisée par Jean Lacoste, Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles ou Comment on philosophe au marteau, in Œuvres, tome II, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1993, pp. 962-966.

Notes

[1« Du point de vue de l’éternité ». Formule de Spinoza.

[2Sur Héraclite d’Éphèse, le penseur du devenir, cf. la quatrième des Considérations inactuelles « Richard Wagner à Bayreuth », § 9 et Ecce homo, « La Naissance de la tragédie », § 3.

[3Ecole philosophique grecque, fondée vers 540 av. J.-C. par Xénophane de Colophon, à Élée, en Grande-Grèce. Les thèses de ses principaux représentants, Parménide et Zénon, sur l’être et le non-être sont exposées et critiquées dans les grands dialogues platoniciens que sont Parménide et Le Sophiste : « On ne pourra jamais par la force prouver / Que le non-être a l’être. Ecarte ta pensée / De cette fausse voie qui s’ouvre à la recherche. « Le Sophiste, 237 a (cité dans Les Ecoles présocratiques, éd. J.-P. Dumont, Parménide B VII).
Nietzsche écrit dans La Philosophie à l’époque tragique des Grecs, après avoir opposé parmédide à Héraclite : « La pensée de Parménide ne porte nulle trace du parfum sombre et enivrant de la pensée indienne qui n’est peut-être pas tout à fait indiscernable chez Pythagore et chez Empédocle. Ce qui étonne dans cet événement (…), c’est bien plutôt l’absence de parfum, de couleur, d’âme, de forme, le manque total de sang, d’esprit religieux et de chaleur morale, c’est l’abstraction et le schématisme – chez un Grec ! —, mais c’est avant tout la redoutable énergie de l’élan vers la certitude dans une époque de pensée mythique, douée pour une imagination très vive » (Écrits posthumes 1870-1873, p. 249).

[4« Cause de soi » (définition de Dieu).

[5« Être le plus réel » (c’est-à-dire Dieu).

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