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La piste de Jack Kerouac 

dimanche 31 octobre 2010, par Rodolphe Christin (Date de rédaction antérieure : 7 janvier 2005).

S’en aller avec Kerouac, et risquer l’abordage d’horizons imprévus sur une vieille terre d’Amérique bousculée dans ses repères car traversée comme jamais. Vue, vécue, elle tremble, vacille, dépasse les bornes, dérangée par le rythme des voyages intérieurs, extérieurs. L’horizon qui appelle se rapproche ensuite, prend consistance grâce au voyage, devient palpable pour l’expérience avide de le trouver tout proche, contre elle, en elle. Celle-ci se sent suivie de très près par l’écriture, au point que l’une et l’autre se confondent, car pour Kerouac vivre et écrire c’est tout un. La vie sillonne le monde, l’écriture sillonne la vie en traduisant l’expérience en récit, dans une recherche, inlassable, toujours insatisfaite, d’une connaissance par les sens, l’esprit et, bien sûr, la lettre. Prendre la vie à la lettre, au pied de la lettre même, car, en plus d’aimer rouler, naviguer, tanguer d’un bar à l’autre, il faut aussi, quelquefois, savoir marcher. Et dormir à la belle étoile dans le désert.

Le 15 juillet 1942, Kerouac écrit une lettre à Norma Blickfelt, dans laquelle il explique : "Quel étrange appel j’entends en provenance de la mer ! Peut-être mes ancêtres, des pêcheurs bretons, s’agitent-ils dans mon sang. Peut-être suis-je fatigué d’une vie ennuyeuse et banale. Peut-être suis-je fou... mais je dois partir. Je n’ai pas besoin de te dire à quel point je suis impatient d’être parti, mais sans doute voudrais-tu savoir pourquoi je choisis de faire ça."

Partir, en mer en l’occurrence, acte d’une vie littéraire auquel Kerouac donne trois raisons dans cette lettre rédigée un mercredi soir : il veut s’engager dans la guerre - par fraternité, dit-il - avec ses frères américains et les autres, les Russes. Bavarder avec tous ceux-ci dans les brouillards de l’Arctique pour ensuite s’en retourner à l’université avec l’impression "d’avoir fraternisé avec la terre, sachant que je ne suis pas rempli de mépris dans mon petit univers douillet". Mais ça n’est pas tout. Il veut par-dessus tout écrire, écrire sur la marine et les méconnus qui existent sur les bateaux lointains, tous ces jeunes gars qui s’efforcent de vivre avec la mort dans les yeux, comment ? Enfin il y a l’argent, pour les études et le mieux-être de sa famille.

Voyager, partager, témoigner, gagner sa vie ; étroite imbrication de l’idéal et du matériel, de la vie hors les bords pour assurer les murs, au moins pour un temps.

Un détail d’importance : il espère bien en revenir de cette guerre. "Si je ne reviens pas, c’est que je n’étais apparemment pas destiné à être un grand écrivain. C’est la raison pour laquelle je vais revenir." Un sens du destin travaille sous la forme d’un désir de réalisation de soi. L’ambition littéraire est là, acharnée, non le goût de parader sur les devants culturels de la société mais une pulsion créatrice, plus érémitique dans ses profondeurs, plus confidentielle aussi (au moins dans ses délicats débuts). Publier un jour, en sachant que le temps fait une oeuvre, que les épreuves aiguisent la rage et, parfois, la pointe d’une plume talentueuse qui transforme la difficulté de vivre en art. Une alchimie subtile transforme le plomb en or.

Le 25 août 1942, il écrit une autre lettre à Norma, une lettre d’amour écrite en mer. Il en rajoute. Il se précise. Il se dévoile. Plus que jamais il veut écrire. Il cherche des relations, des connexions, il traque "la véritable connaissance" qu’il commence, il le sent, à toucher du doigt. Il ne la définit pas, ne fait que l’aborder, vaguement. Forte conscience de lui-même, il bute contre les autres, qui dénigrent, méprisent, critiquent, lui reprochant quelquefois de prétendre "posséder un esprit supérieur ". A ceci faire front, s’éloigner au risque d’un isolement simultanément créateur et dévastateur. Poursuivre malgré tout son chemin. C’est-à-dire : " écrire", "étudier", "voyager ", "chanter", "aimer", "voir", "écouter ", "sentir". Les verbes se suivent, exigeant des actes. Ils ne se ressemblent pas forcément, mais s’assemblent et se renforcent en dessinant les contours d’un projet hauturier difficile à atteindre, mais dont l’espérance est déjà manière d’exister. Précision : d’exister en créateur, sachant que cette création émerge dans la rencontre, parfois problématique, d’un réel aux angles tantôt doux tantôt tranchants. Ex nihilo rien n’est possible, il faut une énergie de base, une combinaison pour que des irruptions soient possibles. Les îles ne jaillissent pas de l’océan sans le travail de forces immenses, en dessous, invisibles au marin de surface.

Cette lettre à Norma, il la termine comme ça, il est loin car il s’est éloigné : "Ecris-moi, Norma ; tu me manques." Je ne sais si Norma répondra à l’attente.

*

A Sebastian Sampas, le 25 mars 1943, il donne des conseils. Il s’adresse au poète. Il lui conseille avec insistance de ne pas demeurer enfermé en lui-même à mijoter dans l’introspection. Il lui faut travailler sa démarche, porter son regard au-dehors afin d’"observer le phénomène de la vie avec la patience et la méticulosité d’un scientifique dans son laboratoire", sachant que le laboratoire en question court les rues selon les directions cardinales sans oublier les situations intermédiaires. On pourrait discuter sur l’usage du terme de "scientifique", mais si l’on veut écouter et comprendre le propos de Kerouac il ne serait pas utile de contester ici sa parole. Alors, quoi qu’il en soit, voici l’attitude à avoir lorsqu’on est écrivain, "scientifique" et "artiste" qui plus est, selon Kerouac : "Mais si je retire la vision en moi en retirant ma propre identité singulière dans l’expérience - c’est-à-dire, si je me distille jusqu’à ne plus laisser que l’artiste - et si j’observe tout d’un oeil impartial, scrupuleux et plein de discernement, je fais plus de bien, pour ce qui est de la création, que le jeune à la Byron, Joseph Kusaila par exemple, qui s’identifie au sens du monde ou en tout cas se place au centre de son orbite et prétend tout savoir en ce qui concerne l’humanité alors qu’il a simplement souffert en s’étudiant lui-même. C’est de la pure adolescence ! Guerre et paix est formidable parce que Tolstoï a regardé autour de lui, au lieu de rester assis à se gratter le nez dans une mansarde."

Intéressant. Deux attitudes émergent : l’écrivain obnubilé par ses mondes intérieurs et l’écrivain, "artiste" et "scientifique", occupé par l’extérieur en essayant, avec plus ou moins de bonheur, de s’oublier lui-même. Quant à la mansarde, ajoutons que les deux y passent de longues heures, le jour ou la nuit, pour écrire. Mais il y a ceux qui se complaisent entre quatre murs et jamais ne les quittent, et les autres qui y retournent après avoir traîner dehors à humer l’air. Vous l’aurez compris, Kerouac plaide pour les seconds, car à ses yeux il existe un impératif : "un artiste a besoin de la vie". Sous-entendu : la vie qui se décline dans la diversité des existences, l’indispensable préoccupation de qui veut méditer le monde, au coin de la rue, au bord de la route ou sur les sommets des montagnes aux alentours de quelque part.

Si le grand jour, en rendant visibles les apparences, est un allié pour l’écrivain, la nuit tient aussi son rôle dans la démarche. Kerouac aimait les nuits de fêtes et de débauche. Il n’est évidemment pas le seul à avoir pratiqué "le dérèglement de tous les sens" histoire de sentir et savoir ce qui se passe sur les autres bords, à l’ombre de soi-même et dans les fonds nocturnes de la société. Qu’est-ce qui s’éveille quand le reste dort ? Sans doute, des découvertes sont à faire dans la nuit, avec les yeux ouverts. Théorie de la débauche, esquissée dans une lettre à John Macdonald, début avril 1943 : "...tu vois, Ian, la débauche est la libération des contraintes qu’un homme s’impose. En un sens, chaque moment de débauche est une insurrection privée de brève durée contre les conditions statiques de la société." Ou comment s’approcher d’un antipode, nocturne, que l’ordinaire évacue dans l’ombre tardive où s’allument des lieux aux portes fermées, alcôves, maisons closes mexicaines, bars et quartiers louches, boîtes de jazz, quartiers réservés au fond des rues étroites, hôtels borgnes, bouges, réunions dans l’opacité des fumées où l’ivresse et l’extase se font buts pour les uns et simplement sésames pour les autres.

Sortir, donc, encore.

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Kerouac était un gars plutôt complexe, il sait qu’en lui s’associent des contraires dont les discussions ne parviennent pas toujours au point d’harmonie.
En effet, Kerouac parle, dans une lettre du 7 avril 1943 destinée à George J. Apostolos, de la complexité de son esprit divisé en deux parties. L’une est normale, explique-t-il, l’autre, qu’il appelle "schizoïde", l’est moins. La seconde correspond à son côté introverti, méprisant le monde, déprimé, tandis que la normale s’exprime dans son côté "arrière de football - amateur de putains - buveur de bière - roi de la plonge - paquet de nerfs - critique de jazz - un moi qui appelle une Amérique puissante et coriace ; qui exige la compagnie de complices fougueux à sang chaud..."

Plus loin il poursuit, expliquant comment, depuis de longues années, il tient ensemble ces deux extrémités, avec, dans le monde extérieur de l’amitié, Sebastian Sampas à un bout (le poète introspectif déjà évoqué, souvenez-vous des conseils qu’il lui donnait) et Apostolos à l’autre. Ces deux amis, Kerouac les envisage tels des symboles de sa propre psychologie. Je rappelle qu’il fut renvoyé de la marine pour cause d’"indifférence caractérisée" ; il semble que sa part schizoïde soit de temps à autre capable de prendre cruellement le pas sur l’autre. Et Kerouac n’aime pas ça. Sur son échelle de valeur, tant psychologique qu’artistique, c’est le coureur qui prime. Cependant Kerouac fait de cette association funambule un principe explicatif de son attitude dans le monde : "Peut-être cela servira-t-il à expliquer bien des choses ; je ne sais pas. C’est le prix que j’ai à payer pour avoir une personnalité aussi malléable. Elle prend la forme nécessaire dès qu’elle est en contact avec une personnalité différente." De cette complexité interne, finalement, Kerouac fait une arme, une force artistique de révélation associée à une force existentielle d’adaptation. Kerouac bénéficie parfois du surplus d’universalité d’une identité poreuse.

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Kerouac était une conscience exotique. Son écriture, il l’envisageait comme plus-value de l’expérience, elle traduit une forme de connaissance. Tout essayer, tout vivre, tout éprouver, sortir de soi, abattre ses propres murs et tendre vers l’universel afin d’y puiser l’inspiration nécessaire à l’écriture. L’artiste a besoin du monde pour en affirmer l’expression. Branchée au cœur de l’existence, l’écriture souffle la vie sur les pages et cueille des instants fondateurs - l’image, l’évènement, l’idée, la sensation, tous ces inspirateurs minuscules - pour un exposé qui manifeste en grand son pouvoir de révélation. Le programme est immense, tout y est toujours possible, puisque tout reste à refaire tant que la terre tient bon sous la route du trappeur disposant du langage dans son sac, histoire de capturer des instants de vie, des fragments d’une réalité toujours inépuisée dans la diversité des points de vue.

P.-S.

Première publication : 7 janvier 2005

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