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L’agriculture bio à la croisée des chemins 

sur La bio entre business et projet de société de Philippe Baqué (Agone, 2012)

lundi 8 octobre 2012, par Régis Poulet

Aussi bien dans le monde qu’en France, les questions alimentaires revêtent une importance de plus en plus critique. Après la Révolution verte des années 60 dans les désastreuses conséquences de laquelle nous nous débattons et mourrons encore, et face au défi insensé d’une population mondiale surnuméraire dont un septième meurt de faim, la voie pour subvenir au premier des besoins humains est un enfer pavé d’intentions plus ou moins bonnes. L’agriculture biologique est pressée de toutes parts d’exigences contradictoires. Face aux soucis, voire aux alarmes que soulèvent les scandales sanitaires et les atteintes à l’environnement parmi les populations, l’agriculture dite biologique – et souvent réduite à la dénomination de bio – est tantôt présentée comme une niche alimentaire pour riches, tantôt comme un label de marketing de peu de réalité et tantôt comme un horizon utopique. La difficulté est que tout cela est vrai en même temps. Le livre dirigé par Philippe Baqué vise à répondre aux questions soulevées par les mutations rapides de l’agriculture biologique, qui a de plus en plus de succès après plusieurs crises sanitaires mondiales. En France, le marché bio est ainsi en forte croissance, alors que les terres cultivées en bio ne le sont pas. La raison en est à trouver du côté des lobbys de l’agroalimentaire qui ont œuvré pour que les gouvernements ne favorisent pas le développement de l’agriculture biologique – à titre de preuve, le budget pour les agrocarburants est 12 fois supérieur en France à celui prévu pour aider les agriculteurs à se convertir au bio. En outre la labellisation bio, sous la protection de laquelle le citoyen et consommateur pourrait espérer se placer, tolère même la production en masse et à moindre coût d’une agriculture bio intensive fondée sur la monoculture, la concurrence sauvage, l’appauvrissement de la biodiversité, la spoliation des terres et l’exploitation de la main d’œuvre ! C’est encouragée par la grande distribution qu’une certaine filière ‘bio’ se résout à piétiner ses valeurs, en France comme dans le reste du monde. Pourtant le monde du bio et de la bio est divers dans ses pratiques et ses objectifs, et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage que de nous en faire découvrir les contradictions, les dangers et les immenses espoirs. Au seuil de cette lecture, on comprend que la bio est à la croisée des chemins.

Le tour du monde des contradictions vivantes et des réussites de l’agriculture biologique commence par la Colombie, que l’on n’attendait pas là. Le pays s’est ainsi ‘converti’ au bio dans différents secteurs, le tout premier étant celui de l’huile de palme, cultivée sous la surveillance de paramilitaires sur des surfaces immenses par le clan Davila propriétaire du groupe Daabon. Dans ce monde bien éloigné des valeurs fondatrices de la bio, on expulse des paysans, on utilise des paramilitaires et on favorise les agrocarburants au détriment des cultures vivrières (alors que la Colombie a été autosuffisante jusque dans les années 90). La canne à sucre – notamment pour les agrocarburants – est elle aussi très largement cultivée en monoculture intensive et chimique. Flairant l’intérêt d’une production ‘bio’, les mêmes producteurs ne voient pas de contradiction à cultiver de moindres parcelles de canne à sucre bio enclavées en plein milieu des immenses champs traités au glyphosate (c’est-à-dire au Roundup) et à toutes sortes de produits chimiques ; il faut dire que ces entreprises ne s’encombrent pas des droits sociaux et syndicaux non plus. Il existe cependant de petites coopératives bio traditionnelles, diversifiées et opérant à petite échelle dans la culture du café, mais elles doivent résister à toutes sortes de pressions de la part des grands groupes (comme Nestlé) que leur indépendance ombrage… Le lecteur découvre cette jungle et se dit que la certification bio d’un organisme comme Ecocert serait de nature à séparer le bon grain de l’ivraie, si par chance l’organisme certificateur s’aventurait jusqu’en Amérique du Sud. De fait, Ecocert est présent en Colombie et certifie la ravageuse culture intensive d’huile de palme, tout simplement parce qu’il ne se fixe aucun critère social. D’ailleurs, en Colombie, la certification est de plus en plus refusée car non garante du respect écologique global, des travailleurs, des communautés, de la biodiversité et de la souveraineté alimentaire !

Dès les premiers chapitres on comprend que la notion de bio recouvre plusieurs réalités parfois bien éloignées. Avant la révolution industrielle, précise Philippe Baqué, toute agriculture était bio mais la justice sociale ne faisait pas partie de ses projets. C’est ainsi que l’auteur distingue, en français, d’après le genre du déterminant, la bio qui est une agriculture biologique soucieuse de justice sociale, et le bio qui est un segment du marché couvert par un label en rapport avec un mode technique de production.

Aux sources de l’agriculture biologique se trouvent, entre le XIXe et le XXe siècles, divers fondateurs et fondatrices. L’agriculture biodynamique a été fondée par Rudolph Steiner sur l’idée d’une force cosmique primordiale avec laquelle l’homme doit être en harmonie. L’anthroposophe n’était personnellement pas opposé au capitalisme. L’agriculture organique, fondée par Albert Howard, a donné ses bases à l’agriculture bio d’aujourd’hui. Plus tard, l’agriculture organo-biologique, fondée par Hans et Maria Müller, a développé des coopératives pour protéger les paysans des excès du capitalisme et promouvoir un travail respectueux de la fertilité des sols. Encore plus récemment, l’agriculture naturelle de Manosobu Fukuoka s’appuie sur une confiance en la nature : pas de labour, pas d’intrants, pas de désherbage, pas de pesticides ; il s’agit de se libérer de la machine, de la dépendance envers l’économie marchande et envers le capital. Ces recommandations ont été reprises par Holmgren et Mollison dans la permaculture (derrière quoi il est question de culture permanente et de la permanence de l’homme sur terre).

Les points communs entre ces différents aspects de la bio sont : la fertilité du sol ; la gestion naturelle des ravageurs des cultures ; la perception de la maladie comme signe d’un déséquilibre ; l’amélioration des plantes cultivées et des animaux par un respect de l’homme envers eux ; l’opposition à l’industrie et à l’économie marchande.

Le dilemme est : faut-il changer l’agriculture pour changer la société ou changer la société pour pouvoir changer l’agriculture ?

Après la reconnaissance de l’agriculture biologique et l’apparition d’une ou de plusieurs certifications ‘bio’, la confusion et la récupération des labels par l’industrie agroalimentaire oblige à revenir à une stratégie de face à face entre producteur et consommateur, en réinstaurant de la confiance. Ainsi la notion d’agriculture écologiquement intensive est un masque pour ne pas vraiment remettre en question l’agriculture industrielle. Même les OGM y sont promus pour aider la bio à obtenir de meilleurs rendements (ex Maïsadour) : Michel Prugue, président de Maïsadour, est un pro-OGM qui préside aussi l’IAO (institut national des appellations d’origine), assurant l’application de la réglementation européenne de l’agriculture biologique. Autre exemple, Syngenta, société suisse de sinistre renommée (on lui doit par exemple le Cruiser), et son administrateur (Pierre Langolt) jouent sur deux tableaux pour se faire accepter comme favorable au bio (en Amérique du Sud) et prendre le contrôle des instances de la bio par un vrai discours ambivalent. Les éleveurs bio qui restent dans la mesure, qui refusent l’extensif et utilisent les circuits courts et pour qui la bio n’est pas qu’un marché mais un engagement sont parfois bien seuls face aux pressions de ces grands groupes, surtout que la grande distribution, notamment en France [1] a elle aussi flairé les bonnes affaires et s’est lancée dans une « opération bio » avec des campagnes publicitaires agressives. Les grandes enseignes ont développé leurs MDD (marques de distributeurs) pour du bio d’importation (surtout) sud-américaine en agriculture intensive. Pour ces grandes enseignes, les marges sont énormes… Les producteurs français bio demandent, eux, des prix encadrés, un calendrier des importations et une taxe à l’importation ; les coûts (environnementaux, de santé, etc) du bio (ou du ‘local’) des grandes enseignes doit être intégré au prix. Sans surprise, on constate l’usage d’une novlangue qui absorbe « tout espace de liberté en le vidant de son sens initial pour ne garder que son apparence à des fins commerciales et de marketing » (p. 122) : c’est ce que la grande distribution a fait avec le ‘bio’, le ‘local’, le ‘responsable’.

Le ‘bio’ intensif de la grande distribution, c’est par exemple ça : la culture, en Andalousie, de fraises bio sur 7000 ha par culture hydroponique (ou presque) et assèchement des nappes phréatiques. Cela s’accompagne, de notoriété publique, par l’exploitation d’une main d’œuvre féminine immigrée dans des conditions scandaleuses. On est un peu surpris de trouver des serres pour légumes bio qui diffèrent peu du modèle agricole conventionnel. Dans la mer de plastique d’Almeria, des parcelles bio essaient de survivre (cependant rien n’est dit dans cet ouvrage des cultures bio faites sur des sols empoisonnés par des milliers de molécules de synthèse déversées par l’agriculture chimique dite conventionnelle). Mais que fait la police du bio ? Et bien, l’organisme certificateur ne se soucie ni du social ni de l’environnement, il encourage le développement d’une agriculture biologique intensive d’exportation qui fait sa fortune.

Traversons le détroit de Gibraltar. Depuis quelques années, le Maroc poursuit son développement agricole exportateur à contre-saison vers l’Europe à travers une agriculture bio productiviste sans souci environnemental. Ainsi l’usage intensif des nappes par les serres maraîchères entraîne un déficit hydrique dans les régions d’exploitation et l’abandon de milliers d’hectares de terres agricoles. Le bio qui y est cultivé est certifié par Ecocert, mais la nappe serait polluée, si bien que fruits et légumes seraient arrosés avec de l’eau polluée… Sur le chapitre des droits des travailleurs, les accidents du travail (en transport) ne sont pas reconnus et on parle de harcèlement sexuel dans les domaines de la région de Chtouka Aït Baha, domaines comparés à un ‘marché aux femmes’. Ce n’est rien de dire que les travailleurs sont loin d’être respectés dans leurs droits. La recherche d’un développement économique à travers l’agriculture bio fait pousser des absurdités : après avoir épuisé la région du Sous, les promoteurs du productivisme bio ont convoité le Sahara (province de Dakhla) pour sa nappe. Ce qu’on y cultive est pour l’exportation, parfois même par avion ! Un autre cas emblématique, celui de l’arganier, qui fournit l’huile d’argan, la plus chère du monde, aux propriétés cosmétiques et médicales reconnues est révélateur de dérives. Pour mettre en valeur la production, il fut décidé de faire confiance aux coopératives certifiées bio par Ecocert. Le résultat du succès à l’export est que les populations locales sont dépossédées des bénéfices financiers de ce commerce lucratif ; que les coopératives n’ont pas protégé les forêts comme elles auraient dû le faire (en reboisant, en limitant le pastoralisme). Face à l’épuisement de la ressources, les récolteuses vont chercher, de façon braconnière, des noix d’argan toujours plus haut dans les montagnes. Pendant ce temps, le business de la certification édifie des fortunes...

Un des plus farouches concurrents du Maroc (et de l’Espagne) en ce domaine est Israël. La culture bio intensive et hightech en plein désert est tout à fait acceptée pour l’exportation : en vertu d’accord particuliers, Israël peut exporter ses produits bio en France et en Europe avec une détaxe à l’importation et la dispense d’une certification communautaire (à condition que ce ne soit pas dans les terres occupées). L’agriculture bio y est peu transparente et irrespectueuse des travailleurs. Consommant plus d’eau qu’elle n’en a, Israël pompe un tiers d’une eau qui ne lui appartient pas, de même qu’elle prend des terres aux Palestiniens. Et pourtant, dans les années 60, Israël fut pionnière de la bio dans les kibboutz, mais la privatisation massive de ceux-ci a changé radicalement le rapport à la terre et la bio a cédé devant le business. Ainsi la bio israélienne a-t-elle basculé dans l’agro-industrie forcenée, une bio irriguée en plein désert, non transparente, coloniale.

Sur l’autre versant, les Palestiniens cultivent l’olive bio, pratiquent une certification coopérative, promeuvent les circuits courts et les semences locales : la bio gagne du terrain dans les champs et les esprits grâce à l’agriculture baladi (‘de mon pays’) pour la souveraineté alimentaire ; c’est l’effet vertueux des restrictions et du blocus israéliens.

De façon peut-être plus inattendue – étant donné les clichés qui ont cours en France sur les États-Unis d’Amérique – même si les pionniers de l’agriculture bio ont été suivis par l’industrialisation et l’arrivée des gros distributeurs, et alors que certains partisans du bio avaient cru à une chance historique avec l’augmentation de la demande (qui a finalement donné du poids à la grande distribution), parallèlement, une nouvelle génération de petits producteurs pratiquant la vente directe dans le respect des principes des fondateurs connaît un vif essor, notamment en raison de la relative prise de conscience des populations des effets néfastes du système alimentaire dominant sur la santé, l’environnement et le climat. Mue par l’objectif d’arriver à une souveraineté alimentaire, la relocalisation alimentaire rencontre beaucoup de succès, jusqu’à développer des jardins urbains (comme à Detroit) et prôner une « démocratie alimentaire ».

En Bolivie, le débat est vif entre partisans d’une agriculture bio uniquement marchande et imposée par les pays industrialisés et les défenseurs d’une agriculture écologique permettant la souveraineté alimentaire et préparant une société respectant les hommes et la nature. Il faut dire que la pratique de l’agroécologie en Bolivie est fondée sur le respect des éléments et des cycles annuels à partir de pratiques ancestrales. Par comparaison, il y a trois fois plus d’agriculteurs y pratiquant l’agrobiologie qu’en France, alors que la population bolivienne est six fois moindre [2]. Dans un pays où le respect de Pachamama (la Terre mère) est essentiel, le capitalisme a fait péricliter la gestion collective de la terre : malgré une évolution lente, il y a un tiers de l’agriculture biologique menacée par l’agro-industrie aux mains de riches familles. La conséquence immédiate en est, là aussi, la perte de la souveraineté alimentaire puisque l’agro-industrie travaille pour exporter. La monoculture intensive mais ‘bio’ du quinoa pour l’exportation se fait au détriment d’une agriculture vivrière et variée ; le quinoa devient trop cher pour les Boliviens qui doivent importer du riz de Thaïlande pour se nourrir… La certification, ici comme ailleurs, que ce soit par SGP [3] ou label ‘bio’ ou ‘équitable’ pose problème et apparaît comme un outil de marketing au service des grandes entreprises (seuls 10% du prix du produit bio ou équitable revient au producteur de café ou de quinoa).

Comment en est-on arrivé là ? Quelle attitude les acteurs historiques de la bio adoptent-ils ? « C’est au début des années 1990 qu’une partie de l’agriculture biologique, la bio, est passée d’un marché de niche à un marché de masse : apparaissait le bio – masculinisation marchande d’un terme alors riche de sa relation harmonieuse avec la nature. »(p. 150) La tendance bio-business a pris le dessus sur la bio de niche (en coopérative, par vente directe, etc.) ; son symbole est le salon mondial BioFach, à Nuremberg. Pour résumer l’opposition entre les deux branches de l’agriculture bio, l’une est AMA (argent – marchandise – argent) et l’autre MAM (marchandise – argent – marchandise). Le bio business a l’argent pour finalité, l’agriculture bio a la marchandise pour objectif. Les moyens et les fins sont inverses, même s’il y a diverses situations en fonction des acteurs.



Tour d’horizon des acteurs du bio


ProNatura  : a commencé petit à Cavaillon puis s’est agrandi et a développé ses relations avec des exploitations bio intensives (ex : les fraises de Bionest en Andalousie) et la grande distribution ; ces dérives seraient en passe d’être corrigées pour un retour aux valeurs de la bio... En revanche l’aspect social lui reste étranger.

Rapunzel : société allemande qui a lancé le sucre rapadura ; fondateur écolo des milieux alternatifs allemands, qui affirme une volonté d’éthique avec le commerce équitable ; sa réussite a encouragé une concurrence plus ou moins régulière ; mais Rapunzel est une compagnie qui, en Turquie, a des pratiques non équitables contrairement à ce qu’elle prétend.

Ecocert : à partir de 1991 le nouveau règlement européen impose le contrôle des produits bio par les seuls organismes certificateurs agréés ; Nature&Progrès refusa la marchandisation de la certification. La même année naissait Ecocert, devenu depuis une multinationale puissante qui intervient auprès de 70% des opérateurs français. Régulièrement mise en cause pour ses écarts à l’éthique (sociale, environnementale), elle reste cependant dominante dans le monde.

Bio Breizh : jadis en lutte contre l’agriculture chimique de la coopérative agricole Cerafel, les petits producteurs bretons luttent désormais contre la reconversion d’exploitations chimiques en biologiques pour l’excellente raison que sont maintenues les pratiques intensives permises par la réglementation européenne et notamment l’épandage de lisier ; mais face à la concurrence de la grande distribution, ils font des concessions environnementales.

Nature&Progrès : née en 64, l’association est restée fidèle à ses principes agronomiques, environnementaux et sociaux. Opposée à la certification par un tiers en arguant que les organismes certificateurs vivent de ceux qu’ils contrôlent, surtout des gros... elle assure l’application de son cahier des charges par des systèmes participatifs de garantie (SGP) et des commissions mixtes d’agrément et de contrôle. N&P est venue au social dans les années 90 durant la lutte contre l’AGCS, contre l’OMC et les OGM. N&P est bien plus exigeante que le cahier des charges européen. Elle exige de ses producteurs plus que le respect des règles de l’agrobiologie, il leur faut être en accord et appliquer la charte de l’association qui définit les fondements d’une société humaniste, écologique et alternative.

Déméter : autre référence dans la bio. Implantée dans une cinquantaine de pays (depuis 79 en France) pratique la biodynamie (sorte d’autarcie de culture) ; pas d’engagement de respect social ou environnemental dans la charte même si le cahier des charges est très exigeant. De plus en plus de viticulteurs passent en biodynamie, mais en monoculture, ils ne peuvent la respecter : ils sont attirés par l’image et les performances de la biodynamie.

Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) : seul réseau professionnel agricole à vocation syndicale spécialisé en agriculture biologique en France. La Fnab défend un projet de société : « la bio, c’est la base d’un contrat social qui dit que l’agriculture est là pour nourrir les populations localement, dans des circuits courts. » Selon elle il faut intégrer la charte éthique de l’Ifoam [4] de 1972 (inspirée par N&P) dans la nouvelle réglementation européenne. La marque Bio Cohérence lancée en 2010 a pour but (N&P ni Déméter ne s’y sont associées) de se démarquer clairement du bio industriel.

Biocoop  : au départ réseau d’associations, Biocoop tend de plus en plus à imiter, pour se développer tout en gardant ses valeurs autant que faire se peut, la grande distribution : course au développement, inspiration des marques de distributeurs à travers des produits génériques ; campagnes promotionnelles et/ou sécuritaires/sexistes ; hiatus entre le discours sur l’approvisionnement local et de saison et la réalité (notamment les légumes d’Andalousie ou du Maroc issus d’une agriculture bio industrielle ; huile de palme de Colombie) ; centralisation et abandon des structures associatives pour les magasins.

On comprend bien que se livre là le combat du pot de terre contre le pot de fer. Aussi, plutôt que de recourir au pot, pourquoi une relation de la main à la main ne déborderait-elle pas la grande distribution ? On constate un essor des groupements d’achat non hiérarchisés, qui doivent rester de petite taille pour garder leur éthique. Ils constituent un acte politique : « ne plus subir mais agir par la consommation », telle est la devise du consom’acteur. On peut avoir le souci de manger bio mais pas forcément labellisé, ce qui peut être plus abordable. En fait, ces groupements qui ont du succès sont sur les traces des coopératives de consommateurs des années 80, qui ont donné naissance à Biocoop, illustration que le risque du développement est de perdre ses principes…

De plus en plus de citoyens s’organisent pour choisir leur alimentation ou pour se réapproprier des pans entiers du commerce, domaines laissés pour compte des luttes militantes et que la grande distribution a investis sans scrupule, aidée par les gouvernements qui ont remplacé la revalorisation des revenus par une augmentation du pouvoir d’achat, lequel s’appuie sur une massification de la consommation et l’aliénation des petits producteurs. Les producteurs aussi s’organisent pour court-circuiter la grande distribution : les ventes directes représentaient 12% des ventes de bio en France en 2009. Citons encore Longo Maï, réseau international de coopératives agricoles, artisanales et de petites industries, qui promeut une expérience communautaire : auto-subsistance, autogestion de l’énergie et des besoins de base, inspirés par l’expérience de Jean Giono en 1930 ; il y a sept coopératives en France, qui s’échangent des produits ; pour eux agriculture bio, vente directe et défense des ouvriers agricoles sont des actions contre le capitalisme global.


Un exemple caractéristique

Le lait est un aliment depuis le néolithique, c’est-à-dire depuis la sédentarisation des humains et leur conversion au binôme élevage/agriculture. Il est lui aussi un exemple frappant d’une concurrence systématisée qui fait que la plupart des producteurs et des éleveurs sont devenus dépendants de l’agrobusiness. La logique est d’abaisser les prix pour obtenir des marges importantes chez les transformateurs et les distributeurs, si bien que les petits éleveurs ont disparu.

Les consommateurs paient trois fois le lait conventionnel : les subventions à la production (le matériel est très cher), les impôts pour réparer les dégâts environnementaux et de santé dont les vaches sont les premières victimes : gérées par des ordinateurs, nourries artificiellement, percluses d’antibiotiques, elles vivent cinq ans au lieu de dix. Les vaches sont des machines à lait et à viande. On pense évidemment à Descartes, mais il s’agit surtout d’une manifestation du nihilisme qui réduit tout à sa valeur d’échange (Vattimo) et dont le capitalisme est la manifestation contemporaine la plus flagrante et déflagratrice. Quant à la filière du lait bio : on y distingue là aussi la bio intensive et la bio respectueuse de l’éthique (dont sociale). Mais le lait bio supportant mal le transport, la filière du producteur au consommateur est encore faible et 80% du lait bio est distribué par les grandes surfaces qui encouragent une guerre des prix (avec leurs marques de distributeurs) en important du lait européen. Les producteurs essaient de s’organiser pour créer des filières équitables de producteurs bio en luttant contre la mainmise des grands groupes de l’industrie agroalimentaire : c’est ce qu’a fait Biolait, cependant critiquée pour travailler aussi avec la grande distribution qui fragilise les prix. En fait, c’est le marché qui est l’acteur principal dans le lait bio en France, en Europe et dans le monde ; il faudrait que les producteurs gèrent collectivement les structures de transformation et de distribution en sortant de leur corporatisme pour se rapprocher des citoyens.


Une des pistes les plus roboratives et encourageantes évoquées dans cet ouvrage est celle des AMAP, les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne. Avec ou sans la certification les Amap sont en bio [5]. Plus que sur le label, qui fait débat, c’est sur son intégrité que le producteur s’engage vis-à-vis de consommateurs qui font des efforts à l’égard de son travail. Il est en effet prévu, dans les textes de l’association, que le producteur s’engage à fournir les fruits ou légumes biologiques (voire des produits transformés) à date et lieu fixes sans intermédiaire et que l’amapien (ou consom’acteur) s’engage à payer à l’avance [6] le prix juste pour un revenu équitable et à accepter l’impact des aléas climatiques sur la qualité et la quantité de son panier hebdomadaire/bi-mensuel. On le constate, c’est un lien d’interdépendance et de respect qui doit pouvoir s’instaurer entre des citoyens qui, en France, ont pour la plupart une ascendance paysanne à moins de trois générations, et des paysans qui font l’effort de comprendre les attentes d’une population dont ils se sont progressivement éloignés. Quelques milliers de paysans et cent mille familles sont déjà en Amap : beaucoup d’agriculteurs ont été sauvés par ce système. Même si le calcul du revenu équitable et du prix juste est parfois délicat, les Amap permettent de faire renaître un tissu de fermes familiales indépendantes, peu capitalisées, très diverses et écologiques. Désormais, le changement d’échelle est le futur défi des Amap : en faire un modèle économique et social crédible qui puisse s’étendre à la société. C’est en tous cas le credo des auteurs :

« (la charte) des Amap traduit notre aspiration collective à une économie fondée sur l’agriculture, à une vie plus proche de la nature, à des relations sociales plus riches, plus équitables et plus chaleureuses. Appuyée sur ce programme, la proposition des Amap marie l’action militante et politique avec l’échange économique le plus basique, le plus trivial, le plus universel, celui de la nourriture quotidienne. Ce faisant, elle dédramatise cet engagement et l’ouvre indistinctement à tous les mangeurs et à tous les paysans. S’appuyant sur la légitimité irréfutable de son objet et sur une affirmation d’autonomie tout aussi légitime, elle permet de doubler sans combat frontal le système économique, bureaucratique et politique qui étouffe cette aspiration depuis des décennies et se contente de simuler sa prise en compte par quelques mesures symboliques. » (p. 281)

Il est cependant un dernier combat important à souligner dans le domaine de l’agriculture : celui des semences. Les semences paysannes sont produites et reproduites par les paysans dans le cadre d’une agriculture paysanne, garante de leur diversité [7]. Dans ce cas la semence est considérée comme un bien commun qui s’échange gratuitement, contrairement aux semences industrielles. Autre différence, alors que ces dernières existent en petit nombre pour des terroirs très différents, ce qui implique que le terroir doit s’adapter – par des artifices techniques et très onéreux : les société qui contrôlent les semences contrôlent aussi le marché des pesticides – la diversité des semences permet l’adaptation aux terroirs sans agresser le milieu. La stratégie des multinationales consiste à discréditer la semence paysanne au nom de la science ; à tirer parti de la ‘modernisation de l’agriculture’ pour s’imposer car l’autoproduction de semence serait du temps perdu face aux exigences du marché agroalimentaire ; à rendre les semences industrielles impropres à être ressemées ; à faire promulguer des lois contre l’utilisation des semences paysannes. Une semence bio doit être issue de plantes bio depuis une génération au moins (cahier des charges européen) ; ne doit pas être OGM ; mais ces deux points posent problème car les semences utilisées en bio sont surtout fournies par les multinationales et leur production est incompatible avec la bio (seule la dernière génération est cultivée en bio pour respecter le cahier des charges). En fait, seules les semences paysannes sont bio, mais elles ne sont utilisées que marginalement (surtout dans les pays du Sud). Le carcan réglementaire est très fort pour changer la donne (surtout en France depuis la loi du 8 déc 2011 [8]). Le problème est tel que l’Ifoam n’ose pas se prononcer clairement de peur de brouiller l’image de la bio. Il faudrait exiger que le cahier des charges bio officiel exclue tous les OGM et pas seulement ceux issus de transgenèse ; il faudrait rendre au paysan et au commerçant toute leur liberté d’utiliser et d’échanger des semences naturelles.

Dans différentes régions du monde, en Europe et en France, des paysans s’organisent : en France, ils sont réunis au sein du réseau Semences paysannes où se côtoient paysans, chercheurs et agents des institutions réclamant une conservation in situ des semences, plutôt que dans les banques (comme celle de Svalbard fondée en 2008) : « la bio ne sortira pas de cette crise sans affirmer haut et fort que la semence doit redevenir, dans son intégralité, une prérogative paysanne » (p. 331).

Afin de distinguer une agriculture bio de moins en moins séparable de ses dérives, d’une agriculture répondant au projet global de la bio des origines [9], les auteurs insistent sur l’agroécologie. Contrairement à l’agriculture bio, l’agroécologie intègre les dimensions sociales, économiques et politiques dans une approche globale qui veut que les agroécosystèmes issus de la modification anthropique du sol se maintiennent le plus proche possible du ‘naturel’ [10] en s’appuyant sur les pratiques paysannes ancestrales. Les fondements de l’agroécologie consistent en une interpénétration des sciences dures et des sciences sociales, des savoirs traditionnels et des connaissances modernes : il s’agit de comprendre que les techniques et les pratiques culturales sont ancrées et contextualisées dans un terreau culturel et physique. C’est ce qui assure leur succès [11]. La transition agroécologique d’un système (ferme ou région) demande d’étudier l’histoire agronomique et sociale d’un territoire donné, les caractéristiques des sols et de la biodiversité, de prendre en compte les mouvements sociaux, les marchés et les rapports de pouvoir. Des centres d’étude existent aux USA et en Espagne, mais la mise en application de l’agroécologie s’est surtout faite en Amérique latine : au Brésil par le Mouvement des sans-terre puis la Via Campesina ; au Mexique, l’EZLN du commandant Marcos a intégré l’agroécologie dans son projet.

Conclusion

L’agriculture bio est en passe de se retrouver intégrée dans le concept d’AEI (agriculture écologiquement intensive, selon la novlangue libérale) avec l’abandon ou la simplification du labour, mais aucune interdiction des intrants chimiques ou des pesticides de synthèse ou même des OGM n’y figure ! C’est le même problème qu’avec la consommation de viande dans les pays riches et les agrocarburants qui ont des répercussions négatives sur la faim dans le monde et sur l’environnement : tout se tient. Une autre dérive, en France, est à signaler : l’agriculture à ‘haute valeur environnementale’ promue par France nature environnement (FNE) sans aucune considération sociale ni critique de l’intégration de l’agriculture dans le marché mondial.

Si la prétention de l’agriculture chimique à nourrir toute l’humanité achoppe sur le constat qu’un milliard d’humains sont affamés et qu’en outre l’environnement est fortement dégradé, il faut éviter de s’accrocher à la bouée d’une bio labellisée par les riches et fabriquée par les pauvres !

La bio industrielle ne peut qu’accroître les inégalités sociales et le pillage des pays du Sud ; la certification vise à stimuler le commerce international au profit des pays riches, car les paysans pauvres continuent à se nourrir avec des céréales souvent importées, de moindre qualité et dont la culture chimique est destructrice. En revanche, les auteurs affirment avec Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, que la bio et l’agroécologie peuvent nourrir le monde car elles ont d’autres valeurs que le marché, la concurrence, le profit. Cela dit, et pour éviter tout enthousiasme démobilisateur, il faut prendre en compte un monde à la démographie galopante et à l’urbanisation effrénée qui détruit les terres agricoles. En 2009, Minga et N&P avaient proposé aux candidats, lors des élections européennes, sous la bannière « Alimentons l’Europe » (renouvelé en 2012 à l’occasion des présidentielles et législatives) un modèle d’agriculture n’épuisant pas les sols, adaptée à chaque territoire, peu gourmande en eau, capable de nourrir ses agriculteurs et les populations avoisinantes, en créant en Europe deux millions d’emplois dans l’artisanat, le commerce de proximité, en plus du million d’emplois de paysans. Qui en a entendu parler ?

Pour conclure, afin d’éviter que la bio n’induise un apartheid alimentaire toléré par des consommateurs peu enclins à une lutte sociale et pour nourrir toute la population mondiale, il faut remettre en cause les fondements de l’économie capitaliste et libérale à l’origine des inégalités : la bio a un rôle fondamental à jouer dans la transformation nécessaire d’un monde confronté au changement climatique et à l’accroissement des inégalités et des tensions qui en résultent, parce qu’elle est porteuse d’un projet de société.

P.-S.

La bio entre business et projet de société(Agone, 2012, 432 p.) Philippe Baqué (dir.)

Notes

[1] La France est le pays à la plus forte densité d’hypermarchés par habitant ; leur succès dans notre pays leur a permis un brillant développement international : ainsi le chiffre d’affaire cumulé des 5 groupes français de distribution est équivalent au PIB du Venezuela.

[2] Pour les chiffres, cela fait : 65 000 producteurs pour 10 millions d’habitants en Bolivie, alors qu’en France il n’y en a que 20 000 pour 60 millions d’habitants.

[3] « Les systèmes de garantie participatifs sont des systèmes d’assurance qualité orientés localement. Ils certifient les producteurs sur la base d’une participation active des acteurs concernés et sont construits sur une base de confiance, de réseaux et d’échanges de connaissances. »(définition de l’IFOAM).

[4] International Federation of Organic Agriculture Movements.

[5] Même si la plupart des paysans des Amap sont labellisés AB ou N&P.

[6] Le paiement peut varier : mensuel, semestriel, annuel mais avec des encaissements généralement mensuels.

[7] Il existe ainsi près de 150 000 variétés de riz !

[8] « Présentée comme un simple ajustement technique destiné à harmoniser les législations françaises et européennes, la loi du 18 décembre 2011 limite le droit de ressemer à 21 espèces, en le conditionnant au paiement de royalties à l’obtenteur ; elle permet au pouvoir réglementaire de taxer de manière effective les semences de ferme. Elle s’attaque à l’autoproduction et aux échanges de semences paysannes qui se développent depuis une dizaine d’années dans un espace juridique encore non réglementé. » (note 1 de la page 321)

[9] C’était, souvenons-nous en, la raison avancée pour distinguer la bio et le bio en début d’ouvrage.

[10] On peut regretter, mais le livre ne s’y prêtait guère, que le concept de nature ne soit pas questionné dans l’ouvrage.

[11] Ainsi, une étude a prouvé que pour un rendement équivalent il fallait cultiver 1.73 ha de maïs seul quand 1 ha suffisait avec le système mexicain traditionnel associant maïs, haricot et courge.

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