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Il était une fois la Baleine qui aimait le Poulpe 

lundi 1er mars 2010, par Lalie Walker

Les écrivains de polar ont récemment été alertés par Didier Daeninckx (voir ses articles sur la revue des ressources) de la publication aux Editions Baleine d’un roman de François Brigneau.

Pour rappel, F. Brigneau c’est : ancien milicien, collaborateur, co-fondateur du Front National, et de National Hebdo.

Pour rappel, les éditions Baleine affichent un catalogue riche des plus de 200 aventures de Gabriel Lecouvreur, dit le Poulpe, personnage radicalement incompatible avec F. Brigneau et sa vision du monde, et qui fut imaginé par Jean Bernard Pouy au milieu des années 90.
Le Poulpe doit en avoir les tentacules tétanisés.

Il s’ensuit que Didier Daeninckx rompt ses relations avec l’éditeur, et lance une pétition où il demande aux écrivains ayant publié chez Baleine de se positionner, et de faire jouer leur droit de retrait.

Depuis, le milieu du polar se déchire. Pourquoi ?

Se positionner pour ou contre, et se faire ainsi de nouveaux amis ou ennemis.

Mais se positionner. Soit.

Les amis et les ennemis vont et viennent tout au long d’une vie. Ce qui règle la question éventuellement affective.

Les écrivains écrivent, c’est ainsi, et ils le font via l’Internet où les commentaires ont, bien entendu, une autre résonance que si nous étions, par exemple, réunis pour discuter de ce qui constitue un sérieux problème. Comment concilier qui nous sommes et les romans que nous faisons, nos Poulpe du moins, avec la présence de F. Brigneau au sein des éditions Baleine ? Pourquoi JF Platet a-t-il choisi de publier pareil livre, en sachant forcément ce qui adviendrait ? Puisqu’il connait D. Daeninckx, et bon nombre des auteurs désormais concernés.

Mais comme nous ne nous réunissons pas, nous ne discutons pas, et tout le monde est déjà à vif et s’enflamme.

En prenant la décision et la responsabilité de publier F. Brigneau, JF Platet prend également celle de nous mettre dans une situation pour le moins inconfortable. Nous pouvions tous parier sur la réaction légitime de D. Daeninckx qui est concerné jusque dans sa chair et son histoire personnelle, puisqu’un de ses oncles doit aux amis de Brigneau d’avoir vécu l’enfer. Et d’en être mort.

Mais, par-delà la colère ou la tristesse, l’incompréhension ou la virulence, certains se sentent tout aussi légitimement mal à l’aise, indécis. Ils pensent à leur travail, à leur ancien ou futur (ou ex) Poulpe, qui est parfois leur rare ou même dernier roman à être encore disponible – le pilonnage dans les maisons d’éditions faisant rage, nombreux sont à n’avoir quasiment plus de visibilité.

Que va-t-on en déduire si untel ne signe pas la pétition et reste chez Baleine ? Qu’il ou elle fricote avec l’extrême-droite ? N’assume pas ses positions de gauche ? Qu’il ou elle ne pense qu’à ses intérêts ? Que c’est incompatible avec écrire et publier un Poulpe ?

Et dans le cas inverse ? Qu’il ou elle tient du mouton de Panurge, du redresseur de tort, du censeur ? Qu’il tue du "petit éditeur" mais pas du "grand" ? Dichotomie, pour ne pas dire légère tension schizophrénique dans le milieu.

Pour ma part, je trouve que ça ressemble à une entreprise de sabordage.
Et, comme toujours dans ce genre de situation, des parallèles, voire des amalgames, sont établis avec le passé – mais il s’agit de l’époque présente !–, et avec d’autres auteurs, Céline par exemple, qui est au catalogue des éditions Gallimard. Comme Brigneau. Comme Didier Daeninckx, et nombre d’auteurs de polar. Tiens, moi-même suis chez Folio policier.

Et d’aucun de s’étonner que D. Daeninckx ne demande pas l’application d’un droit de retrait concernant Gallimard.

Pour rappel, à l’inverse de Baleine, Gallimard n’est pas réputé pour ses positions poulpesques. Car c’est bien là où ça fait mal. Nous étions convaincus de la direction prise par les Editions Baleine. N’avoir donc plus aucune certitude. Peut-être quelques amis.

Soit.

Si nous appliquons ce qui apparaît à certains comme une logique incontournable, cela donnerait dans mon cas :

Retrait du catalogue Baleine : plus de Poulpe.

Retrait du catalogue Gallimard : plus de Folio.

Là, j’en suis déjà à moins cinq titres.

Mais dans ce cas, poussons la démonstration jusqu’au plus absurde, et surtout improbable, puisqu’il ne s’agit plus d’éditeur. Mais nous pourrions être néanmoins "voisin" de… Alors, il faudrait aussi que j’applique cette logique à Priceminister et autres sites de vente de livres où F. Brigneau est au catalogue, avec de nombreux titres autoédités.

Conclusion : 0 roman après dix années consacrées à écrire et publier, ou alors peut-être juste les deux derniers romans.

Et de me demander pourquoi je suiciderais tous mes titres alors que F. Brigneau, lui, continuera tranquillement à exister et à vendre ses bouquins ? Je sais ne pas être la seule à me poser cette question.

Le vrai regret, le truc qui me colle de l’urticaire, c’est qu’on ne cesse de parler de ce F. Brigneau, et que certains vont le lire ou le relire ; lequel Brigneau est encore vivant, et peut donc jouir de voir les écrivains de gauche, ralliés à la bannière du Poulpe pour le plaisir de l’écriture et pour la défense d’un certain monde, se déchirer. Mais, de plus, il peut aussi s’exprimer librement et vendre son livre. Fallait-il vraiment le faire revenir sur le devant de la scène et lui offrir cette promo ?

Outre l’incompréhension et le choc, les insultes commencent à pleuvoir au regard des prises de position des uns et des autres. Notons néanmoins que si les auteurs sont menés à se positionner, ils le font en leur nom, au contraire de l’Internet où il se dit tout - et parfois n’importe quoi - à l’abri d’un pseudo et de longs commentaires parfois très limites. Et puis, il est simple de positionner, surtout quand le preneur de position n’est pas un auteur de polar, et encore moins auteur d’un Poulpe.

Gageons qu’à ce stade de ma démonstration, je me suis d’ores et déjà fait de nouveaux amis et autant d’ennemis.

Au bout de cette réflexion, je me dis que si Baleine maintient le livre de Brigneau, ce qui semble être le cas, que me reste-il d’autre comme choix que de partir ?

Et de me sentir manipulée.

Baleine savait pertinemment que le milieu allait réagir et que certains allaient se déchirer, que d’autres s’en iraient, peut-être tous. Alors, à quoi ça aura servi ? Tout ça, franchement, ça me chauffe les tentacules !

D’autant que j’étais ravie de faire partie du trio d’auteurs qui avait participé au retour du Poulpe. Epoque où la ligne directrice des éditions Baleine avait d’autre perspective en terme de publication.
Autre temps, autre mœurs, autre enthousiasme.

Finalement, seul F. Brigneau sort vainqueur de ces premiers rounds.

À suivre…

Même si nous savons d’ores et déjà qu’ils, la Baleine et le Poulpe, n’auront sans doute pas de nombreux enfants et ne vivront plus heureux. Et c’est bien dommage.

Amitiés poulpesques

Et pour mémoire.

Lalie Walker

2 Messages

  • Il était une fois la Baleine qui aimait le Poulpe 1er mars 2010 12:55, par Aliette G. Certhoux

    Cette femme paraît avoir raison... et ce livre n’a déjà que trop fait parler de lui. Il vient de s’offrir une campagne de promotion de Presse relayant le buzz sur Internet comme jamais il n’aurait eu autrement.

    Il n’y a pas d’affects dans la Presse qui meurt — comme l’édition intéressante — il y a un système celui des media, une machine, qui marche avant tout à la nouveauté — pour renouveler l’information — et à l’événement — pour justifier l’intérêt du public. Dans le cas de l’ouvrage de Brigneau il y a les deux. Mais l’événement ne serait pas survenu du livre (qu’il fut bon ou mauvais) s’il n’avait été instruit de toute pièce depuis la réaction publique de Daeninckx.

    Les auteurs auraient du se consulter avant, et adopter peut-être l’attitude solidaire de mettre à diposition gratuite du public pendant un jour ou deux, en pdf, un de leur ouvrage du Poulpe, cela aurait été autrement intéressant que ce débat autodafé (en fait auto-autodafé de la série car le résultat est que l’autre livre se porte bien).

    Qui pourrait croire que le motif de l’éditeur fut autre que publier un ouvrage de fiction bien vendable — avec son poids de polémique actuelle et son franc-parler populiste ?

    Et pendant ce temps nous sommes sous le dictat d’interdiction d’expression de la critique de la guerre et la menace des procédures ou de la garde à vue, etc... Que ceux qui avancent la morale réfléchissent bien qu’en morale il n’y a pas deux poids et deux mesures, c’est comme l’événement. La morale, elle est toujours absolutiste et à droite — elle mènera toujours à renforcer la droite. Ce n’est pas l’éthique, qui pose les questions relatives.

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  • Il était une fois la Baleine qui aimait le Poulpe 2 mars 2010 13:50, par Laurence Biberfeld

    Salut Lalie.
    Au risque de paraître futile par rapport aux empoignades tragiques en cours, j’aimerais bien rappeler un détail : si Platet ne publie pas le texte de Brigneau à cause de ses idées -de cela on peut être certains- il le publie à cause de son style. C’est, dit-il, un roman d’atmosphère. Il est grossier, sexiste, raciste et violent (je reprends ses mots). La question essentielle qui se pose pour moi, qui bien qu’anar et féministe enragée adore le roman dit d’atmosphère, c’est pourquoi ce genre est si souvent accaparé par les pires réactionnaires ? Quel consensus veut que ce mélange de langue verte, de grossièreté, de paillardise et de bonne humeur soient confisqué par l’extrême droite ou la droite dure ? Est-ce que l’argot est facho ? merde alors, je n’en crois rien. Est-ce qu’on peut être paillard et cru sans être misogyne ? J’en suis convaincue. Quand on utilise l’argot, on est tout de suite identifié à la facilité (ce qui est sans fondement) et à une sorte de populisme forcément bas de gamme. Un peu comme si on décidait que la farce est un genre mineur au théâtre. Mais en censurant l’argot on se prive de toute une palette en tant qu’écrivain, un outil, un registre, et donc de tout un champ d’expression. Au lieu d’assommer Platet parce qu’il publie un facho, on ferait mieux de tenter un roman d’atmosphère féministe et antifacho, par exemple. Atelier d’écriture ! San-A a montré, si besoin était, qu’en plus on peut néologiser en argot comme des mitraillettes. L’argot est violent, imagé, certaines langues orales comme la Romani en sont saturées, c’est ce qui les rend très vivantes, avec l’utilisation constante de métaphores. Pourquoi on cracherait dessus ? C’est à mes yeux une vraie question.
    À part ça, je persiste, quoi qu’un certain nombre de mes ascendants aient connu un sort funeste lors de la dernière guerre mondiale, à défendre une liberté d’expression inconditionnelle. Je trouve beaucoup plus angoissante l’idée que certains petits éditeurs pourraient, à l’avenir, se livrer à une prudente autocensure en faisant fi des goûts littéraires qui devraient être, en la matière, leurs seuls guides, que celle qu’un charognard se soit glissé dans une famille que nous lui croyions fermée. Plus angoissante, et beaucoup plus dangereuse. Je partage l’antifascisme des pétitionnaires. Pas leur méthode, qui si elle a le malheur d’être efficace pourrait bien faire jurisprudence et s’élargir. Les antifascistes, est-il besoin de le rappeler, n’ont pas fait que lutter contre les fachos, même dans les années trente et quarante. Ils se sont aussi entretués.

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