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Cent vingt mots minute 

vendredi 27 février 2015, par Martine Sol

Et voilà, je suis debout sur mes deux jambes. Après avoir passé les sacro-saintes dix minutes à réfléchir les yeux ouverts, je tends mon index vers un bouton où il est écrit « ON ».

« Lysiane Floquet, âgée de 87 ans a disparu ce matin de la maison de retraite de Verzon la forêt où elle était pensionnaire. Elle a laissé une lettre laconique : « toute ma vie, il m’a manqué quelque chose : quelques centimètres pour devenir hôtesse de l’air, quelques sous pour faire des études, quelques charmes pour trouver un bon mari, quelques conseils pour avancer dans la vie. Maintenant que vous dites que je n’ai plus toute ma tête, il ne me manque plus rien. Alors je vous quitte ».

Il est étonnant comment les médias arrangent la vérité. Ils parlent déjà de cette dame au passé.

Lysiane Floquet, ça me dit quelque chose. Ah oui, c’est cette merveilleuse petite femme dont je me suis occupée à la maison de retraite.

Après quelques années d’inactivité liée à la conjoncture, mon âge, le peu d’adéquation de mon métier d’origine avec la réalité du terrain, il m’était venu l’idée que puisque je m’entendais bien avec les personnes âgées, il me serait agréable de m’en occuper.

Il s’en est suivi une batterie de tests et mises en situation et je fus confortée dans cette idée. Monsieur le Hasard ne manquant pas de discernement, il mit sur ma route une association à but non lucratif qui s’occupait des personnes âgées dépendantes….

Cette association baptisée A.O.T.B. (Age d’Or et Tête de Bois), je l’ai rencontréelors d’un festival de musique des années 60 alors que j’accompagnais mon amie Mona, 82 ans, passionnée par les antiques groupes de rock comme « Les Lionceaux », « Les Chaussettes Noires » ou encore « les Chats Sauvages ». J’avoue que cette remontée dans le temps constituait ma BA de l’année. Finalement, j’ai apprécié tous ces rockers dont le rock and roll était toujours aussi tonique malgré l’odeur de naphtaline qui émanait de leurs costumes de scène. Et puis, la rencontre avec Mme Azulera ce jour-là m’a permis de trouver un travail et d’entrer dans un univers pour le moins surprenant.

Mona me présenta donc Mme Azulera, la directrice, en racontant par le menu tous les méandres de ma dégringolade sociale. Venez me voir lundi, on devrait pouvoir vous trouver quelque chose, me dit la directrice.

Durant tout le dimanche qui précéda cet entretien, je m’interdis de rêver à quoi que ce soit. Non, Mme Azulera n’allait pas me proposer un travail mais plutôt me donner des adresses de portes où frapper. Depuis trois ans que j’étais sur le carreau, j’avais l’habitude d’être reçue par tout le monde, comme une balle de squash que l’on renvoie d’un point à un autre avec plus ou moins de conviction. Au fil du temps, je m’étais forgé une méthode qui consistait à paraître étonnée devant le énième conseil, toujours le même : vous devriez contacter Untel, je suis sûr qu’il pourra vous aider. L’Untel en question avait déjà été contacté et recontacté maintes fois sans résultat.

C’est donc sans grande illusion que je me présentais le lundi suivant à 9h dans les bureaux d’AOTB. Mme Azulera était là.

« Eh bien, vous, vous êtes motivée ! Débarquer à 9h du matin est ce que vous pouviez faire de mieux. Figurez-vous que j’ai oublié que j’avais un déplacement aujourd’hui et je dois partir de suite. Mais si vous voulez, je vous emmène. Je vais à Verzon la forêt où je pourrais vous présenter un futur employeur… Vous acceptez les missions de courte durée ? »

Et voilà, j’en étais sûre ! Encore un truc bancal, un boulot de quelques heures pas déclaré ! Je rongeais mon frein en montant dans la voiture de Mme Azulera qui en profitait pour me dire que j’avais drôlement bien fait de venir en tailleur.

Une heure plus tard, après avoir traversé tout ce qui peut exister de campagne dans le coin, nous nous retrouvâmes devant une bâtisse impressionnante, comme un ancien manoir ou quelque chose comme ça.

Une plaque dorée ornait le portail : Maison autogérée des avocats en retraite.
Tiens, une maison de retraite pour avocats, c’est plutôt amusant. Je me demande quel type d’olibrius je vais trouver là-dedans !

Nous entrâmes après avoir sonné un long moment. Manifestement, il n’y avait pas d’huissier. Il nous fut précisé plus tard que si, il y avait bien un huissier, Maître Solado, mais que comme il était sourd, il ne pouvait pas ouvrir la porte lorsqu’il tournait le dos à celle-ci et ne pouvait pas voir arriver ses visiteurs…

L’espace qui s’ouvrit devant nous ressemblait à un hall de tribunal d’instance, vaste, avec des personnes en robe d’avocat circulant partout et un brouhaha de circonstance…

Une femme vint à notre rencontre.

— Vous auriez pu me dire ma chère que vous étiez accompagnée, je n’ai pas mentionné de visiteur sur le journal de séance. Je me présente, Melle Lemignon, greffière de la Maison des Avocats en Retraite. A qui ai-je l’honneur ?

— J’accompagne simplement Mme Azulera, dis-je tout en sentant bien que ce n’était pas la réponse attendue.
— Enfin, déclinez votre identité que je puisse vous consigner dans le registre !

Après cet intermède houleux, nous entrâmes dans le pavillon principal de la maison de retraite.

Mme Azulera se dirigea vers une chambre dont la porte arborait la photo d’une belle femme en robe d’avocat, et son nom Maître Lysiane Floquet, Avocat au barreau de Paris.

Mme Azulera marqua un temps d’arrêt et me dit :

- Ce que vous allez voir ici n’a pas de sens commun. N’en cherchez pas et tout ira bien. Si vous pensez pouvoir répondre à la demande de Mme Floquet, alors vous êtes engagée.

Le mystère a toujours été pour moi source d’angoisse et là, j’étais servie.

Nous entrâmes dans la chambre de Maître Floquet et là, je vis une petite femme fragile et recroquevillée dans un magnifique fauteuil club en cuir marron, levant des yeux embués vers nous. J’eu l’image d’une petite fille chétive protégée par les bras d’un ours brun réconfortant.

Manifestement, nous sortions Mme Floquet de ses pensées, mais à quoi pouvait-elle bien penser ?

— Mme Floquet, je vous présente une personne qui pourrait bien correspondre au profil que vous recherchez. Elle s’appelle Lysiane comme vous, ça sera facile à retenir, non ?

Mme Floquet ne répondit pas et me dévisagea avec un certain intérêt.

— Elle sait prendre en sténo ?

— Oui, je pense, répondit Mme Azulera tout en me faisant une mimique signe de ne pas m’en faire.

— Combien de mots minute ?

— Cent vingt, hasardais-je. Apparemment, la réponse fut satisfaisante…

Mme Floquet se redressa sur son siège et me dit :

— Alors, mon petit, on commence tout de suite. J’attends de vous une certaine discrétion, de la retenue et comment dit-on déjà… bien sûr un professionnalisme indéfectible. Pour ce qui est de la tenue, votre vêtement convient parfaitement. Vous êtes là pour transcrire mes récits, et nous nous passerons de vos commentaires. Pour ce qui est du salaire, à combien est le revenu minimum maintenant ? Oh, voyez plutôt ça avec le chef du personnel, je n’entends décidément rien aux affaires d’argent !

— Mme Floquet, je dois m’entretenir avec Lysiane en privé. Je vous la rends dans 5 minutes, dit Mme Azulera. Au revoir, et n’oubliez pas que Lysiane est à votre disposition une fois par semaine, le jeudi de 14 h à 16 h . Nous ne pourrons pas aller au-delà.

— Ah oui, à ma disposition, mais pour faire quoi ? dit Mme Floquet.

Et c’est comme cela que pendant un an et demi, chaque jeudi, j’allais rendre visite à Mme Floquet, en tailleur, armée d’un bloc sténo et d’un crayon à papier. Mme Floquet me racontait sa vie passionnante d’avocate, entrecoupée de grand blancs où elle cherchait manifestement ses mots. Moi je m’efforçais de reconstituer des phrases pleines de trous… Après chaque plaidoirie racontée à sa manière, elle me disait :

— Ne notez pas cela, ce n’est pas la peine, ce n’est pas très intéressant.

Le soir, rentrée à la maison, je retranscrivais scrupuleusement mes notes, dans l’espoir d’en faire un ouvrage.

Seulement, un jour, Mme Azulera m’appela pour me dire qu’il n’était plus possible que je continue à visiter Maître Floquet. Elle avait définitivement perdu la parole et ma mission n’avait plus lieu d’être.

Afin de ne pas partir comme une voleuse, j’avais adressé à Maître Floquet une lettre de remerciements pour tout le temps précieux passé auprès d’elle. A tout hasard, j’avais indiqué mon adresse et avait attendu secrètement une réponse qui n’est jamais venue.
Aujourd’hui, Maître Floquet a disparu. Si seulement je savais où la trouver. Je suis sûre qu’on pourrait terminer ce que nous avons commencé ensemble. Rédiger sa biographie à travers ses plaidoiries…

Je me pris à rêver et ce fut la sonnette de mon appartement qui me réveilla.

On sonnait avec insistance. Lorsque j’ouvris la porte, je me retrouvais face à une petite femme fragile et recroquevillée, levant des yeux embués vers moi. Elle restait muette et me fixait avec un visage souriant. Elle avait une lettre dans sa main. A quoi pouvait-elle bien penser ?

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