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Accordéon belge 

vendredi 11 décembre 2009, par Nicolas Boldych

Du train j’aperçois des maisonnettes de briques qui à demi enfoncées dans la terre, la terre verglacée ou sautillent quelques corneilles que le froid rend ivres, forment un tableau à la Brueghel, déserté pour l’occasion par ces personnages dodus aux joues roses et aux brailles généreuses ; puis de maigres immeuble aux balcons en fer forgé et aux toits noirs de suie, épaules contre épaules, sortent courageusement leur tête de cette brume bleutée qui monte de la terre comme une mer laiteuse et c’est Bruxelles -ville ouverte-, Brusselle, devrait-on dire et écrire, comme une étoile posée sur la plaine du Plat pays, Brusselle fine écume de l’histoire, où l’Europe qui est histoire s’accumule de manière anarchique en plusieurs parlures, langues et architectures, Pastorana, Poelaert, Hankar, sans qu’on ait eu le temps de tout lire, traduire, classer, restaurer, où elle se déplie comme un vieil accordéon lumineux et poussiéreux ; entre bazars et carrefours, dans ce théâtre du centre tout en plis et détours où pointent parfois leur nez les Ducs de Bourgogne, Charles Quint, Ensor, Magritte ; « Ceci n’est la Belgique », et pourtant le Roi, le roi des Belges préside quotidiennement au mariage des Germains et des Latins, entre vaudeville du Théâtre de la Monnaie et Mystère moyenâgeux au pied de la cathédrale ; cette cathédrale où tout s’harmonise dans une apothéose géométrique trempée de cette lumière qui enchanta Rodin ; Brusselle brabançonne, espagnole, italienne, française, batave, impure et baroque, garde aussi en elle, dans ces grands parcs,

le souvenir de la Gaule chevelue et des chasses de Charlemagne dans les échancrures des Ardennes, à la suite de Saint Hubert qui est encore le nom d’une galerie marchande, où l’on va pour se protéger l’hiver d’une pluie fine mais incessante, tout à fait anglaise. Des Ardennes a surgi aussi Godefroi de Bouillon maîtrisant à grand peine son destrier en haut du Mont de Arts ; des Ardennes, cette unique muraille de verdure entre Belgique et France, sont venues des armées de gueules noires dont on peut, voir au musée Royal bien loin des précieuses draperies des Anversois Van Dyck et Jordaens, les longs masques inquiétants, les grands masques primitifs , peints, ou plutôt taillés il y a un siècle par le flamand Permeke, plus hallucinés que tristes ; tandis dans le sous-sol on expose pour une foule internationale les coups de pinceau du russo-wallon Alechinsky , dehors de frêles nuages apportent les dernières poussières de Charleroi, Charlewé aux impuissantes tentacules qui remuent encore dans le noir économique, Charlewé où les nuages regardent tristement, en passant au dessus de la ville noire, les hommes immobilisés dans une attente qui n’attend rien . Sur le Mont des Arts alors que pointe le crépuscule noir et jaune et que les palais de la monarchie se fondent avec les églises dans un même ordre de béton, marbre et pierre, Brusselle a tout d’une Madrid du Nord, mais d’une Madrid rattrapé par la Germanie et le Septentrion, rattrapée par le noir ; Brusselle ville germaine, ville du Nord, villes de beffrois gothiques ; ville du Soir qui continuera

pourtant à paraître en français, la langue de Michaux Dotremont, Alechinski ces descendants des kabbalistes, scribes hérétiques sectateur des béguines, ou enlumineurs du moyen âge, ces spécialistes belges de l’encre ont produit une poésie noire, aussi superbe et fascinante que ces ombres brusseloises découpés dans la dentelle des architectures brabançonnes ; en descendant du Mont des Arts ces ombres donquichottesques n’en finissent de monter vers le ciel se libérant d’un trop plein de richesse, de matière, d’abondance ; architectures qui balisent ce dédale qu’est Brusselle et peut être la Belgique toute entière, cette Belgique où les gens avant de communier dans les kermesses de la Grand-place, de la place de la Bourse, ou d’Anderlecht, doivent se faire une place dans une village global

sur lequel veille ici une triple échevinage, vlams, wallon, « european », car c’est souvent en anglais que l’Europe parle, il suffit pour s’en rendre compte de se balader un peu dans le « european district » et la triomphante hérésie sautera aux oreilles. Ici le dédale s’éclaircit percé de grandes avenues droites où se succèdent de transparents immeubles et Bruxelles tout entière s’allège, tout en perdant de sa substance et de sa chair. Et des palais de verre et d’acier prennent forme, et la tour de Babel monte dans le ciel où se croisent se recroisent les avions du monde entier qui dans le ciel de Bruxelles forment des A, V, X du plus bel effet. L’accordéon se déplie de plus belle, en hongrois, estonien, grec, portugais, de nouveaux masques encadrés de chevelures blondes, rousses ou d’une noir de jaie,

se croisent et se recroisent dans les couloirs modernes des administrations où on essaie de mettre de l’ordre dans tout ça, dans l’Europe qui ressemble malgré tout à la Belgique, dans l’Europe qui ressemble malgré à Brusselle, dans Brusselle qui reste un accordéon plein de plis, à déplier interminablement, de plis dont j’espère par le présent texte avoir fait un peu saisir la nature, saisir l’ombre-lumière baroque, germano-latin, saisir en un mot la « belgitude ».

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