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Voyage à la frontière 

Chronique

mercredi 27 août 2003, par Laurent Margantin

Strasbourg, de Tübingen, ce sont deux heures sur l’autoroute qui passe vers le nord à Stuttgart puis vers Baden-Baden, ou bien trois (voire quatre en hiver) par Freudenstadt sur une nationale qui traverse la Forêt-Noire.

Dans une des villes de Gutenberg, il est normal d’aller d’abord dans quelques librairies, surtout lorsqu’on n’a pas si souvent l’occasion d’aller en France : Strasbourg est pour moi la destination où je sais que j’achèterai tel ou tel livre, avec l’espoir de me laisser surprendre par une découverte.

Il faisait beau ce dernier samedi d’août - inespéré après les averses sur la route, les lourds nuages d’automne qui nous viennent de l’Atlantique après des semaines de ciel saharien.

La place et la statue Gutenberg

A la librairie Kléber, pleine à craquer, j’ai pu trouver au rayon poésie quelques livres de Joël Vernet que je cherchais, et j’ai choisi La nuit errante chez Lettres vives. Bonheur de devoir chercher, sans l’assurance de les trouver, les livres d’un auteur qui écrit et publie presque dans le secret. Dehors j’ouvre et tombe sur ces lignes à la seconde page : "Plus qu’un savoir véritable, il s’agissait là d’une minuscule intuition : on vient sur terre pour aimer et être aimé. Et si l’essentiel nous manque, alors nous avançons dans une vie bancale. Notre vie ne danse que sur un seul pied, à l’image de certains oiseaux dont l’existence nous paraît totalement figée, immobile. On se débat de nos deux pauvres épaules entre les ronces et nous marchons en égarés par les cols et par les montagnes sans jamais atteindre la mer, non plus l’eau fraîche des sources ni les joues de l’Aimée où prend naissance le soleil".

Pourquoi passer ensuite à la Fnac en face ? Cela faisait quelque temps que je n’y étais pas allé, et je dus constater la dégradation rapide des grandes surfaces prétendument littéraires : un tiers de la surface envahi par des BD (rien contre, mais il y a des limites), un autre gros tiers pour les romans de la rentrée, le reste un mélange science fiction/sciences humaines/Beaux-arts/tourisme. Je cherche le rayon Poésie en vain, fais deux trois fois le tour, puis finis par demander à un vendeur. "C’est là-bas au fond, à droite". Je cherche encore une étagère, puis finis par trouver : le "rayon poésie" est sous une table, essentiellement constitué de "Poésie-Gallimard". Voici donc l’époque où il faut lire la poésie à quatre pattes, dans dix ans, certainement couché, éventuellement sous terre.

La cathédrale

Goethe, en 1771, est venu étudier à Strasbourg, et c’est de ses écrits sur l’architecture gothique et de ceux de Herder sur Shakespeare qu’on date la naissance du mouvement littéraire "Sturm und Drang". Sa découverte de la cathédrale de Strasbourg l’amène à écrire De l’architecture allemande où il fait l’éloge de l’art gothique, contre le mépris du classicisme pour cette forme de démesure dont on ne distingue par l’ordre sous-jacent. Goethe révèle la beauté gothique qui combine diversité et unité.
Le fait qu’il qualifie d’"allemande" cette période de l’art est amusant lorsqu’on sait que l’art gothique s’est développé dans le nord de la France... Il écrit en effet : "C’est l’architecture allemande, notre architecture, l’Italien ne pouvant prétendre en avoir aucune, encore moins le Français". À travers l’art débutait l’âge du nationalisme moderne, qui fit tant de dégâts. En sommes-nous sortis ? A Strasbourg pourtant, entourés de gens parlant allemand ou français, et d’autres langues, on se sent en Europe plus qu’en France, comme si plusieurs géographies et histoires pouvaient cohabiter à une même époque : dans certains espaces, la vieille rhétorique nationale, ailleurs, dans quelques enclaves, un domaine supranational (appelons-le européen faute d’un autre mot moins ennuyeux).

Sinon, Goethe profita de son séjour à Strasbourg pour lutter contre le vertige en montant plusieurs fois en haut de la cathédrale, à 142 mètres d’altitude, et pour assister à des dissections de corps humains afin de vaincre son dégoût du "sanguinolent"... Ce qui n’est pas sans rappeler certains des épreuves et exorcismes d’un Henri Michaux !

Sur le quai des bateliers, au bord du canal, il y la librairie "Quai des Brumes". C’est là que j’ai trouvé un petit livre paru aux éditions Grèges basées à Montpellier, Voyage en France de l’écrivain romantique Friedrich Schlegel, que je me suis empressé d’acquérir. Traduites et postfacées par Philippe Marty, ces quelques pages éclairent bien ce que recherchaient politiquement les romantiques allemands : le cosmopolitisme, à une période particulièrement agitée de l’histoire européenne. C’est en 1802 que Schlegel, installé à Paris, écrit sur les relations futures de la France et de l’Allemagne : "Quiconque veut réfléchir sur l’état actuel du genre humain en Europe, trouvera peut-être bien des raisons pour désirer que ces deux nations si estimables par leurs qualités intellectuelles et morales, n’en formassent qu’une ; ou du moins qu’elles fussent liées de l’amitié la plus intime".

Dans une rue

La même année, Hölderlin célébrait dans son poème "Friedensfeier" la paix de Lunéville. Un siècle et demi de guerres allaient suivre ces oeuvres...

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