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Qu’est-ce que l’apartheid israélien ? 

Traduction en français de l’article paru le 18 août 2015 dans Mondoweiss :
« Leading Israeli journalist says Israel is an Apartheid state »

jeudi 20 août 2015, par Ben Norton, Louise Desrenards (traduction)

Le 20 août 2015 alors que le Palestinien Mohammed Allan entré dans le coma entamait son soixante cinquième jour de grève de la faim à l’hôpital où il était toujours un détenu de sécurité d’Israël, arbitrairement incarcéré comme de nombreux autres, sans charge et resté sans procès, depuis novembre 2014, le Tribunal suprême (dont la nouvelle ministre de la justice voudrait fractionner le pouvoir) a décidé, contre le gouvernement qui vient de produire des allégations de charges de dernière minute pour justifier a postériori le maintien du prisonnier sous les écrous, de suspendre sa détention administrative, alors qu’il est dans un état aux séquelles en partie irréversibles. Le communiqué de la BBC est clair [1]. (L. D.)


Un éminent journaliste israélien dit qu’Israël est un État de l’apartheid


Un éminent journaliste israélien qui écrit dans Haaretz – le plus ancien et prestigieux des quotidiens d’Israël – dit qu’ « Il est temps de l’admettre, la politique israélienne est ce qu’elle est : l’apartheid » [2].

L’auteur, Bradley Burston, un chef de rubrique du Haaretz et rédacteur en chef de haaretz.com, est bien connu dans les médias israéliens. Il a dans ses poches toute la bonne foi journalistique et des décennies d’expérience des supports accomplis. Pendant des années, Burston a servi de correspondant militaire à Gaza pour le journal israélien de droite le Jerusalem Post. Plus tard, il a fait des reportages pour Reuters, l’agence de Presse internationale renommée.

Burston écrit :

Ce que je suis sur le point d’écrire ne me viendra pas facilement.

J’ai eu l’habitude d’être une de ces personnes qui posaient la question de l’étiquette de l’apartheid appliquée à Israël. J’étais une de ces personnes sur lesquelles on pouvait compter pour soutenir, tandis que les implantations coloniales et les politiques d’occupation du pays étaient antidémocratiques, brutales, et suicidaires à un rythme lent, que le mot d’apartheid ne s’y appliquait pas.

Je ne suis plus une de ces personnes. Pas après les quelques dernières semaines.

Pas après que les terroristes aient lancé des bombes incendiaires sur une maison palestinienne en Cisjordanie, anéantissant une famille, assassinant un garçon de 18 mois et son père, brûlant sa mère à plus de 90 pour cent de son corps — et que le gouvernement d’Israël décidât purement et simplement d’exclure cette famille de l’admissibilité à l’aide financière et à la rémunération accordées automatiquement aux victimes israéliennes du terrorisme, les colons inclus.

Je ne peux plus faire semblant. Pas après que la ministre de la Justice d’Israël Ayelet Shaked ayant explicitement déclaré que les jets de pierres étaient des actes de terrorisme, ait conduit à faire passer un projet de loi rendant les lanceurs de pierres passibles de jusqu’à 20 ans de prison.

La loi ne précisait pas qu’elle ne visait que les lanceurs de pierres palestiniens — il n’y avait pas lieu.

À peine une semaine plus tard, les Juifs pro-implantations d’une colonie de Cisjordanie lançaient des pierres, des meubles, et des bouteilles d’urine sur des soldats et des policiers israéliens, et en réponse, Benjamin Netanyahu récompensa immédiatement les lanceurs de pierres juifs avec un engagement de construire des centaines de nouvelles maisons d’implantation.

Voilà ce qu’est advenu le règne de la loi. Deux séries de tables. Une pour nous, et l’autre pour le jeter sur eux. L’apartheid.

Un article comme celui publié par un éditorialiste de Haaretz (souvent décrit comme l’équivalent israélien du New York Times) est un signe — un des nombreux signes — que les attitudes politiques soient en train de changer au sein d’Israël.

Burston n’est pas un anti-sioniste. Il a servi dans l’armée israélienne en tant que médecin de combat. Burston a également contribué à établir un kibboutz. Dans un article de 2010 [3] il s’identifie comme un « partisan de l’idée d’un État juif véritablement démocratique ».

Burston n’est pas non plus un gauchiste convaincu. Dans une rubrique de 2011 [4] il a critiqué les « progressistes » pour ce qu’il prétendait être leurs doubles standards envers Israël. Si l’on devait faire une généralisation, les vues de Burston pourraient être largement considérées comme représentatives de celles de nombreux Israéliens libéraux.

Néanmoins, comme beaucoup de sionistes libéraux, Burston commence à voir de plus en plus d’indices du rêve sioniste libéral métamorphosé en cauchemar.


Le glas du sionisme libéral

De nombreux sondages avaient prévu que la coalition de l’Union sioniste libérale allait gagner l’élection israélienne de mars 2015. Au lieu de cela c’est Netanyahu, le Premier ministre de la droite dure, qui fut réélu pour un quatrième terme. Quand Netanyahu achèvera son mandat actuel, il sera le Premier ministre détenant le plus d’ancienneté dans l’histoire d’Israël, ayant même gouverné plus longtemps que le fondateur David Ben-Gurion, souvent décrit comme le « Père moderne d’Israël » [5] .

Netanyahu a été réélu sur la promesse explicite que les Palestiniens n’aient jamais d’Etat indépendant. Il a aussi rempli son gouvernement d’extrémistes de droite :
– Ayelet Shaked, qui avait appelé au génocide des Palestiniens [6], a été nommée Ministre de la Justice.
– Eli Ben-Dahan, qui sert maintenant comme ministre adjoint de la Défense Nationale d"Israël, revendique que les Palestiniens « ne soient pas des humains » et les qualifie d’« animaux » [7]. Selon Ben-Dahan, « un Juif même homosexuel a toujours une âme beaucoup plus haute qu’un Gentil ».
– Miri Regev, nouveau ministre de la Culture d’Israël, maintient que les demandeurs d’asile africains en Israël (où ils font face à une intense discrimination) [8] « sont un cancer dans notre corps » [9].

« Il fut un temps où je faisais une distinction entre les politiques de Benjamin Netanyahu et ce pays que j’ai aimé depuis si longtemps », remarque Burston, « Plus maintenant. Chaque jour nous nous réveillons pour une nouvelle atrocité ».


L’apartheid « en termes israéliens »

En matière d’exemples de l’apartheid israélien, l’éditorialiste de Haaretz écrit :
Que signifie l’apartheid en termes israéliens ?

L’apartheid signifie le clergé fondamentaliste fer de lance de l’approfondissement de la ségrégation, de l’inégalité, du suprématisme, et de l’assujettissement.

L’apartheid signifie Avi Dichter, député du Likoud et ancien chef du Shin Bet, demandant, dimanche dernier, la séparation distincte des routes et des autoroutes respectivement pour les Juifs et les Arabes en Cisjordanie.

L’apartheid signifie que des centaines d’attaques par les colons ciblant la vie, les moyens de subsistance, et les biens palestiniens, sont réputés sans preuves, sans charges – ou suspectes. L’apartheid signifie que d’innombrables Palestiniens sont emprisonnés sans procès, ont été abattus sans procès, abattus sans juste cause d’un tir dans le dos tandis qu’ils fuyaient.

L’apartheid signifie que les fonctionnaires israéliens utilisent l’armée, la police, les tribunaux militaires et les détentions administratives draconiennes, non seulement pour protéger du terrorisme, mais pour amenuiser quasiment toutes les voies de protestation non-violentes qui sont à la disposition des Palestiniens.

Le mois dernier, passant outre les protestations explicites de la direction de l’Association de la médecine et des groupes israéliens des droits humains contre la torture, Israël a promulgué la loi du gouvernement « pour prévenir les dommages causés par les grèves de la faim ». Si la vie du gréviste est en danger la loi prévoit le gavage du prisonnier même s’il refuse.

Gilad Erdan, ministre de la Sécurité publique du gouvernement Netanyahu, qui a durement poussé pour le passage du projet de loi, a qualifié les grèves de la faim des prisonniers de sécurité palestiniens, emprisonnés pendant des mois sans charge ni procès, de « nouveau type d’attaque-suicide terroriste à travers lequel ils vont menacer l’État d’Israël ».

Il n’est que dans un système aussi distordu que l’apartheid, qu’un gouvernement ait besoin d’étiqueter et de traiter la non-violence à l’égal du terrorisme.

Burston est loin d’être la seule personnalité connue qui décrive la politique d’Israël envers les Palestiniens autochtones comme un système d’apartheid.

Le leader anti-apartheid sud-africain Desmond Tutu a insisté sans mâcher ses mots : « je sais de première main qu’Israël a créé une réalité de l’apartheid dans ses frontières et dans les territoires occupés. Les parallèles avec ma propre Afrique du Sud bien-aimée correspondent amèrement, en effet » [10].

Des femmes en vue, indigènes et féministes de couleur, y compris des érudites comme la célèbre Angela Davis et Barbara Ransby, visitant Israël en 2011, rappelèrent : « on voit par nous-mêmes les conditions dans lesquelles les Palestiniens luttent contre ce que nous pouvons maintenant qualifier avec certitude comme le projet israélien d’apartheid et de purification ethnique ». Plusieurs membres de la délégation ont grandi pendant l’apartheid en Afrique du Sud , au sud des États-Unis sous les lois de Jim Crow [11], – ou dans des Réserves indiennes américaines, et ont été les témoins de situations saisissantes communes à leurs expériences personnelles propres [12] [13].

Le savant légendaire Noam Chomsky, l’un des penseurs de l’histoire humaine les plus cités [14], soutient depuis un moment que la politique d’Israël envers les Palestiniens autochtones est dans les faits « bien pire que l’apartheid ». « La nommer apartheid est faire un cadeau à la violence d’Israël », dit-il [15].


Le 18 août 2015, Ben Norton, pour Mondoweiss Source : http://mondoweiss.net/2015/08/israeli-journalist-apartheid.
Remerciements : Traduction publiée avec l’autorisation de l’auteur.


Il s’agit d’une recension situationnelle de l’article du Haaretz du 17 août 2015 par Bradley Burston
http://www.haaretz.com/blogs/a-special-place-in-hell/.premium-1.67153
dont une version française intégrale traduite par MO est accessible depuis le 18 août
dans le site de l’Association des universitaires pour le respect de la Palestine.


Creative Commons License
Un éminent journaliste israélien dit qu’Israël est un État de l’apartheid by Ben Norton trad. L.D. is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives 4.0 International License. Based on a work at http://www.larevuedesressources.org/qu-est-ce-que-l-apartheid-israelien,2856.html.

Notes

[1Pour mémoire, c’est au soixante sixième jour de sa grève de la faim que Bobby Sands mourut, le 5 mai 1961.

[2Cette remarque constitue le titre à la Une de l’article du 17 août 2015 par Bradley Burston dans le journal Haaretz, extrait des premières lignes de son texte.

[3Bradley Burston, « Rethinking Israel Boycotts, Thanks to the New York Mosque », Huffington Post (3 août 2010).

[4Bradley Burston, « What Does ’Death to Israel’ Mean to You ? », blog éditorial « A special place in hell »,
Haaretz (3 novembre 2011).

[5Anita Shapira, « ‘Ben-Gurion : Father of Modern Israel’ », rubrique « Sunday Book Review » , The New York Times (21 janvier 2015).

[6Ben Norton, « Netanyahu appoints Ayelet Shaked—who called for genocide of Palestinians—as Justice Minister in new government », [7] Tamar Pileggi, « New deputy defense minister called Palestinians ‘animals’ », The times of israel (11 mai 2015).

[8Ben Norton, « Israel has granted refugee status to 0.07% of African asylum seekers », Mondoweiss (24 février 2005).

[9Harriet Sherwood - in Jerusalem : « Israelis attack African migrants during protest against refugees », The Guardian (24 mai 2012).

[10« Desmond Tutu : U.S. Christians Must Recognize Israel as Apartheid State », Haaretz, éditorial du 17 juin 2014.

[11Lois ségrégationnistes qui dans certains États persistèrent jusqu’à 1964, année de l’Acte des droits civils.

[12Annie Robbins, « ‘Shocked’ by tour of occupation, 11 feminists led by Angela Davis ‘unequivocally’ support BDS », Mondoweiss (12 juillet 2011).

[13Ndt : Le 18 août 2015 dans le cadre de la commémoration de l’attaque meurtrière Bordure Protectrice par Israël contre Gaza l’an passé, Angela Davis et mille activistes et leaders Noirs connus, artistes, et universitaires, ont lancé un appel au boycott désinvestissement, sanctions, (BDS), dans une longue déclaration publiée par le magasine Ebony.

[14« Chomsky Is Citation Champ », MIT News (15 avril 1992).

[15« Noam Chomsky : Israel’s Actions in Palestine are "Much Worse Than Apartheid" in South Africa », Democracy Now (8 août 2014).

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