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Le programme de Jean-Luc Mélenchon n’est pas un délire d’extrême gauche  

Pas étonnant que le candidat du Front de gauche soit à la hausse en France. Il offre des solutions pratiques où le néolibéralisme a échoué.

mercredi 18 avril 2012, par Elli Medeiros (traduction), Philippe Marlière


« L’éloquence est politiquement inutile quand on n’a pas de message important à faire passer. Mélenchon en a un : le néolibéralisme est un échec, il serait suicidaire de persévérer dans ces pratiques inadéquates. »


« Le programme de Jean Luc Mélenchon n’est pas un délire d’extrême gauche » et il n’est pas étonnant que le candidat du Front de Gauche soit en hausse en France : il propose des solutions réalistes là où le néolibéralisme a échoué.


Superbement ignoré par les médias jusqu’à très récemment, Jean-Luc Mélenchon est maintenant au centre du débat de la campagne présidentielle française. En vérité, tout en essayant d’expliquer sa spectaculaire progression dans les sondages — il est à 17% d’intention de vote, aux dernières nouvelles — la plupart des commentateurs n’ont pu s’empêcher de critiquer le candidat du Front de Gauche.

Une revue des principaux articles récemment publiés dans la presse britannique fournit un cas d’école particulièrement fascinant de préjugés politiques et malentendus. Mélenchon est décrit comme un « anti anglo-saxon avec une voix geignarde » (The Independent), un « populiste d’extrême gauche » (tous les journaux) et « une brute narcissique qui n’est là que pour provoquer » (BBC). Des commentaires plus sympathiques le comparent à George Galloway [1], ou le présentent comme un « provocateur d’extrême gauche », un « franc-tireur » et le « pit-bull de l’anticapitalisme ».

Il est frappant que ces évaluations plus favorables de la politique de Mélenchon restent… à côté de la plaque. Mélenchon est perçu comme un « gauchiste sympathique mais démodé ». Cette analyse ne saisit pas l’essence même de son projet politique. La percée de Mélenchon n’a rien à voir avec la « politique des années 70 » ni « la nostalgie », au contraire elle est la réponse à son positionnement très énergique face à l’actuelle crise du capitalisme. [2]. Il dit au public que la politique d’austérité appliquée partout en Europe est non seulement injuste mais encore contreproductive (même le Financial Times est d’accord avec lui). Le talent d’orateur de Mélenchon sert sa cause, et il est aussi un pédagogue cultivé : un politicien qui en toute dignité n’a jamais pris part à de vulgaires émissions de télé-réalité. De plus, Mélenchon est un républicain (« French Republican », par opposition à un Républicain américain) et un socialiste, pas du tout un marginal d’extrême gauche. Il a passé trente années avec le Parti Socialiste à plaider sans succès pour que ce soit un parti au service des travailleurs, et été ministre de Lionel Jospin.

L’éloquence est politiquement inutile si on n’a pas un message important à faire passer. Mélenchon en a un : le néolibéralisme est un échec, il serait suicidaire de persévérer dans ces pratiques inadéquates. En tant que député européen aussi il avait un programme convainquant. Dans ses discours instructifs ou ses interviews, il se démarque radicalement des politiciens conventionnels en expliquant que la crise économique est systémique, c’est à dire qu’elle est le résultat de nos mauvais choix politiques et de nos priorités erronées. Nos sociétés n’ont jamais été aussi productives et aussi riches qu’aujourd’hui, mais la majorité de la population devient de plus en plus pauvre, malgré le fait qu’elle travaille de plus en plus. Le problème n’est pas la production de richesses (comme les néolibéraux et les sociaux-démocrates de Blair voudraient nous faire croire) mais la distribution de ces richesses.

En France des pontifes déchaînés et des opposants affirment que le programme du Front de Gauche est un « cauchemar économique » ou une « fantaisie délirante ». Ne devrait-ils plutôt utiliser cette terminologie pour décrire la débâcle bancaire et la politique d’austérité à travers l’Europe ? Le nombre croissant de supporters de Mélenchon voit ce programme relever du simple bon sens salutaire : 100% d’impôts pour les revenus au dessus de 360.000€, retraite à taux plein à partir de 60 ans, réduction du temps de travail, une augmentation de 20% du salaire minimum, et la Banque Centrale Européenne devrait prêter aux gouvernements Européens avec un intérêt de 1% comme elle le fait pour les banques. Voilà quelques mesures réalistes pour soutenir des populations appauvries. Est-ce une révolution ? Non, c’est du réformisme radical ; une tentative pour stopper les formes les plus insupportables de domination économique et le dénuement dans nos sociétés. Des gros bonnets pourraient quitter la France, ils seraient remplacés par des dirigeants plus jeunes et plus compétents qui coûteraient bien moins cher. « L’humain d’abord ! » est plus que le titre d’un manifeste, c’est un impératif démocratique : une sixième république à la place de l’actuelle monarchie républicaine, la nationalisation de l’énergie (les sources d’énergie sont le bien public) et, ce dont on parle moins, la planification écologique de l’économie, le cœur du projet politique de Mélenchon.

Mélenchon a rendu encore un fier service à la démocratie française : au cours d’un débat télévisé mémorable [3] il a, pour la première fois depuis trente ans, écrasé l’extrême droite . Passant en revue le détail de la politique du FN, Mélenchon démontra que le programme de Marine Le Pen était rétrograde par rapport aux femmes. De plus, il a réduit en morceaux le mythe du FN qui « aurait à cœur les intérêts de la classe ouvrière ». Le Pen, mal à l’aise, en est restée sans voix.

La campagne de Mélenchon politise la jeunesse. Il attire la classe ouvrière qui, contrairement a ce que certains prétendent, s’était beaucoup écartée de Le Pen et choisissait l’abstention. Pour la première fois depuis des décennies, Mélenchon est en train d’aider la gauche à se reconnecter avec les classes populaires. Pour Mélenchon, le libéralisme ne fonctionne pas et inflige une souffrance inutile au peuple. Aucun autre politicien européen n’est mieux placé que lui pour argumenter sur ce point de manière convaincante.

Philippe Marlière


Publication avec l’autorisation de l’auteur.

Source : © Philippe Marlière, Jean-Luc Mélenchon’s policies are no far-left fantasy, The Guardian, Comment is free, April 15th 2012.

Voir aussi :
Mise en scène néolibérale de l’élection présidentielle française à la BBC (5 avril 2012) ; et Jean-Luc Mélenchon redonne à la gauche sa dignité (29 mars 2012).

Remerciements : Louise Desrenards


Creative Commons License
Le programme de Jean-Luc Mélenchon n’est pas un délire d’extrême gauche by Philippe Marlière (auteur), Elli Medeiros (traductrice) is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 3.0 Unported License.
Based on a work at www.larevuedesressources.org.


P.-S.

Pour mémoire de la traduction

« Vous êtes sur ma page Facebook 4 999 amis, pour la plupart ce qu’il est convenu d’appeler « virtuels »... mais virtuel ne veut pas seulement dire « irréels », le nuance « possible » est beaucoup plus jolie... peut être que nous ne nous rencontrerons jamais autrement que dans le monde immatériel du net, mais vous êtes nombreux avec lesquels je partage ma France d’adoption que j’aime... donc par amitié, par fraternité (comme dans « égalité fraternité liberté », des bonnes idées non ?) je vous invite à lire cet article... plutôt que de se contenter d’agiter des épouvantails (de toutes façons périmés, il serait bien qu’ils n’entraînent pas tout le monde dans leur chute). Bonne lecture ! Amicalement. Elli Medeiros »

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Le logo est un portrait de l’auteur extrait de son blog dans Mediapart :
http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-marliere

L’icône est extraite du site du Front de Gauche, Place au peuple.

Notes

[1George Galloway est un homme politique de gauche au Royaume Uni, ancien membre du Labour dont il a démissionné pour protester contre la guerre d’Irak, il est actuellement le seul député du Parti du respect siégeant à la Chambre des Communes ; activiste engagé dans les causes sociales et humanitaires, il est internationalement connu pour avoir animé le mouvement Viva Gaza, contre l’embargo, et s’être exposé à la tête de ces caravanes à travers le Royaume Uni, la France, l’Espagne, l’Afrique du Nord, l’Égypte, jusqu’à Gaza. (voir l’article éponyme qui lui est dédié dans fr.wikipedia).

[2Mark Weisbrot, économiste, co-directeur du Centre for Economic and Policy Research, à Washington DC, explique son point de vue dans un article du Guardian, Comment is free, « Jean-Luc Mélenchon has what France needs. Sarkozy and Hollande do not » — en français dans Marianne2 : « Un chroniqueur du Guardian défend Mélenchon ».

[3Débat visible en deux parties sur Youtube.

4 Messages

  • Jean-Luc Mélenchon c’est l’ Armageddon des oligarques

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  • Mélenchon est social-démocrate, oui. Les socio-démocrates qui se respectent n’ont pas peur de parler de Marx, oui. C’est quand même fou l’amnésie politique des gens.

    A propos de constat face à la crise phynancière, un petit extrait tiré de Daniel Guérin (à l’époque où il appartenait à l’aile gauche de la SFIO) pour montrer que ni les recettes, ni le lexique des "libéraux" ne changent : "Mais dans la période actuelle (1936), dans la phase du déclin du capitalisme, la classe dominante est amenée à mettre dans la balance les avantages et les inconvénients de la "démocratie" ; perplexe comme l’âne de Buridan, elle regarde les deux plateaux et elle hésite. Dans certains pays et dans certaines circonstances, il arrive que les inconvénients lui paraissent l’emporter sur les avantages. Quand la crise économique (cyclique et chronique à la fois) sévit d’une manière particulièrement aiguë, quand la taux du profit tend vers zéro, elle ne voit d’autre issue, d’autre moyen de remettre en marche le mécanisme de profit que de vider jusqu’au dernier centime les poches - déjà peu garnies - des pauvres bougres qui constituent la "masse". C’est ce que Joseph Caillaux, ce grand bourgeois au verbe fleuri, appelait chez nous la "grande pénitence" : brutale réduction des salaires, des traitements et des charges sociales, augmentation des impôts - des impôts de consommation en premier lieu. Avec le produit de cette rafle dans les poches du bon peuple, l’état renfloue les entreprises au bord de la faillite, les soutient artificiellement à coups de subventions et d’exonérations fiscales, à coups de commandes de travaux publics et d’armement ; l’état en amont, se substitue à la clientèle privée, à l’épargne défaillantes." Daniel Guérin, Sur le fascisme, 1936, chapitre I : Les bailleurs de fonds.

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  • Autour de Mélenchon 18 avril 2012 20:38, par Jean-Pierre Gillard

    à Philippe Marlière,

    Parler stricto sensu de programme et de solutions au néo-libéralisme à propos de ce que Jean-Luc Mélenchon a exprimé depuis le début de la campagne des présidentielles me semble extrêmement exagéré. Ce qui fait que je ne poursuivrais pas sur le thème du délire d’extrême gauche, quoique !
    "Place au peuple !" dit-il. Une sorte d’expression dont je suis assez, understatement, méfiant.
    La seule chose qui me semble juste et bien vu dans votre article, ça n’est pas sa capacité de repolitiser la jeunesse (il ne parle jamais de la jeunesse et de ses problèmes spécifiques), c’est peut-être éventuellement de redonner courage aux classes populaires, mais ce serait autrement exprimé sa capacité de parler dans une campagne électorale avec des connaissances historiques, voire philosophiques, qui font remonter le niveau de la discussion.

    Bien cordialement,

    Jean-Pierre Gillard

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    • Autour de Mélenchon 19 avril 2012 10:54, par PM

      Bonjour,

      Quand vous lisez le programme du Front de gauche, il est pourtant clair qu’il propose des solutions concretes, et je dirais credibles, a la profonde crise economique et environnementale que traverse la France et le monde "developpe".

      Ce n’est pas loin s’en faut le programme parfait mais c’est celui qui combine le mieux, selon moi, une exigence de reformes radicales de gauche et une prise en compte de l’etat actuel du rapport de force politique (c’est-a-dire que meme avec la victoire de Hollande et Melenchon a 15-18%), la France ne serait evidemment pas au bord du basculement socialiste).

      Entre ce reformisme dur, a gauche, porteur de victoires futures et le repli sectaire autour d’un discours revolutionaire qui n’est pas entendu du peuple car il ne correspond pas a l’etat de la societe et des consciences actuelles, je choisis sans hesitation Melenchon, car mieux vaut des reformes qui ont du souffle que la poursuite de la reaction sarkozyste ou un Hollande qui se tournerait vers Bayrou (ce qu’il aurait fait si Melenchon n’avait pas fait cette percee remarquable).

      Je suis d’accord avec vous : Melenchon nous redonne du courage et fait de nouveau croire a la force de notre action collective. Ca aussi, c’est une belle victoire que personne d’autre a gauche n’aurait pu arracher.

      Bien cordialement,

      PM

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