La Revue des Ressources
Accueil > Création > Carnets > Carnets de Côte d’ivoire > Abidjan : la mafia rose

Abidjan : la mafia rose 

mercredi 3 août 2011, par Robin Hunzinger

J’ai rencontré Abraham le soir de mon arrivée à la maison de la Riviera 3. On était là, tous habillés, étonnés dans nos habits, tous.

Jean-Philippe dans son costume de paramilitaire occidental d’enfant en pantacourt, moi dans mon short trop grand me mettant de la crème partout, maculé de blanc et répétant sans cesse : "pas de problème, pas de problème" alors que les moustiques dévoraient nos jambes si blanches. On étaient si proches, si lointains.

Abraham lui était en retrait de cette danse.

Pas d’immaculée conception et de reflexion sur la blancheur de nos peaux. Abraham mangeait dans son coin et pendant plusieurs jours nous nous sommes juste croisés. Sur son visage la splendeur de l’inspiration.

La journée apparemment il est à l’école et étudie le soir devant la petite table et le tableau noir de la cour, les sciences physiques. Il a ce soir entre les mains un livre de "Nathan" de Première ou Terminale venant directement de France.

Je jette un coup d’oeil aux exercices et me rends compte que j’ai tout oublié.

A côté, à quelques mètres, Norbert qui s’est rebaptisé "Ange" via le christianisme céleste, parle avec un jeune disciple de sa nébuleuse synchrétique. Ange se prend très sérieusement pour un prophète. Depuis ce jour-là, la famille maternelle s’est d’ailleurs déchirée. Ange a, dit-il, des visions. Mais Ange n’arrive pas à se transfigurer. Il voit des sorciers partout et ses prophéties enveniment depuis quelques années toutes les relations familiales. Seule sa soeur vivant en France l’écoute encore ainsi que quelques damnés venant du Nigéria.

Ange ne sort de sa chambre qu’au crépuscule. Le reste de la journée il regarde TF1 via la parabole de Canal Horizon. Il doit être en manque d’inspiration. Non il attend juste les mandats de sa soeur qui vit à Asnières en banlieue parisienne en France et qui bosse de 6 heures à 20 heures 7 jours sur 7.

Norbert dit Ange me raconte l’histoire d’un type qui avait traité son propre père de sorcier et qui a fini sur ses conseils (ceux d’Ange) par revoir son père le jour ou ses affaires ne marchaient plus, afin de se repentir. Une fois repenti, le type a réussi à avoir un passeport et à repartir à Londres. D’après Ange le père est mort quelques semaines plus tard reposé.

Je pose alors quelques questions à Ange sur la femme qui l’a élevé et qu’il a traité de sorcière. Ange ne bronche pas. Je pense à la vieille (leur mère) qu’il a bannie et qu’on est justement venu retrouver.
Ou est-elle ? Vit-elle encore ? Ma compagne se pose la question depuis 8 ans. Et si on est venu à Abidjan c’est aussi justement pour la retrouver.

Abraham, lui, fait celui qui n’écoute pas nos discussions. Toujours en retrait.

Il préfère se chamailler avec la petite fille qui fait office de bonne, une cousine éloignée qui elle ne va pas à l’école. On me dit qu’elle a 11 ans. Je lui en donne 14. Je questionne, mais à chaque fois on me donne un autre âge, d’autres raisons. Cousine et bonne sans doute. Elle lave le linge, s’’occupe des enfants et se fait réprimander par la tante, Léa.

C’est d’ailleurs un sujet de discussion entre Jean-Philippe et moi cette petite fille. On n’arrive pas à définir son statut. Jean-Philippe est ingénieur du son et il vient d’arriver avec moi pour le film que je souhaite faire ici. La question de la petite le perturbe d’une manière presque mythologique.

On remarque juste, Jean-Philippe et moi, que Abraham et la petite sont complices avec le chien de la maison : Dick. Jean-Philippe est d’ailleurs vite devenu copain avec Dick. C’est son premier copain à Abidjan. Normal. Ici on se toise avant de s’approcher.

Abraham et la petite aiment faire des expériences avec le chien. Avant notre arrivée ils voulaient lui couper la queue avec un fil de fer. Leur oncle a fini par les arrêter suite aux hurlement du chiot qui réveillait tout le quartier. Mais le chien est bien loti. Il mange tous les soirs contrairement aux chats qui se font souvent manger pour le repas dominical. On me dit que leur chair est tendre. Meilleur que le lapin.

Ce soir, j’écoute, surpris par les uns et les autres. Je suis encore sans vrais repaires. Perdu. Quelques problèmes avec Dieu, le pêché. Vive la divinité de l’homme. Apprendre l’oralité. Pour le moment trop ethno, coco face à l’avalanche de prières et de louanges. Je bloque toute discussion sur Dieu en disant avec conviction que je suis protestant et calvinisite depuis plusieurs générations et que chez moi les pentecôtistes sont vus comme une hérésie, voire une secte.

Etrange besoin de se justifier alors que je les ai souvent eu au téléphone. Oui mais les voilà devant moi : Léa, Omer, leur fils qui joue avec mon fils, et Norbert dit Ange. Je chuchote "démon".

Du coup, Ange Norbert, m’évite. A force d’avoir traité la plupart des membres de la famille de sorciers, il a fini par devenir malade. Malaria me dit-on.

Heureusement il se met à pleuvoir. Norbert dit Ange rentre dans sa chambre.

Abraham lui reste toujours dehors. Loin. Caché. Il joue toujours avec le chien. Il lui apprend à mordre. Étrange jeux qui dérange mes habitudes.

Dangereux. Tourbillon. Le chien s’égare. Mon esprit s’égare.

Première soirée à Abidjan. Je tourne en dérision la faiblesse de la religion d’Ange qui consiste à faire peur et à récolter de l’argent. Je crois même que je le traite de faux prophète, de tyran alors qu’il est rentré dans sa chambre. Je tourne en dérision la faiblesse de son avidité. La bière me rend furieux. Je pense à la vieille. Je questionne Omer et Léa sur la vieille. Pas de nouvelles disent-ils à Aya.

Abraham est toujours là. Il joue avec le chien. Je finis par lui parler. Quelques mots. Abraham me parle alors de la Mafia Rose, son groupe.

Abraham a un groupe de rap, mais personne dans la famille ne croit trop en cela. L’école avant tout.

Quelques bières plus tard, et dans l’élan de ma soudaine volubilité, je finis par lui demander de me chanter un morceau. Abraham est timide. Moi aussi je n’insiste pas..

Mais trois jours plus tard il finit par céder et cherche un cahier dans la maison. Un petit cahier d’écolier, il lit plusieurs fois les paroles et enfin accepte que j’enregistre.

Première prise en vidéo :

1 Message

Répondre à cet article

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter