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L’interview 

vendredi 30 septembre 2011, par Mariana Naydova

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PERSONNAGES :

TAMARE
UNE JOURNALISTE
L’HOMME

Une grande salle de séjour. Nombreux livres, un bureau, un ordinateur, un canapé. Une couverture en tricot jetée sur le canapé. Sur la table, devant le canapé, une bouteille de vin, un grand beau verre, à moitié vide. A côté de la fenêtre, une table en bois massif, avec des chaises en paille. Sur les murs, des tableaux. Appartement confortable, mais négligé, comme abandonné. C’est plutôt un refuge qu’un chez soi, peut-être à cause de la lumière que filtrent les rideaux, peut-être à cause de cette musique, de cet accordéon nostalgique, que Tamare écoutera plusieurs fois jusqu’à la fin du spectacle.
On entend des voix. Tamare et la Journaliste entrent dans la pièce.

TAMARE : Cesse de me dire « Vous » et appelle-moi Tamare. Voici mon antre. On s’assied sur le canapé ou à la table devant la fenêtre ? Sur le canapé, bon.
LA JOURNALISTE : Pourquoi Tamare et pas Tamara ? – Elle sort de son sac un petit magnétophone.
TAMARE : Pas de magnétophone, mais si tu veux, tu peux prendre des notes. Tu peux même enregistrer de temps en temps, si tu penses que c’est important.
LA JOURNALISTE : Alors, pourquoi Tamare ?
TAMARE : Récite avec aisance. – En ce temps-là, David eut un fils qui fut prénommé Amnon. Puis de Maaca, il eut une fille et un fils, Tamar et Absalom. Amnon devint terriblement amoureux de sa demi-sœur. C’est une histoire triste. Par ruse, il l’attira chez lui et la viola. Elle a résisté mais Amnon refusa d’écouter ses revendications. Etant plus fort, il l’a forcée et a couché avec elle.
LA JOURNALISTE : Et alors ?
TAMARE : D’une voix chantante. – Alors, Amnon prit Tamar en grande haine, une haine plus grande que l’amour qu’il avait eu pour elle et la fit chasser par un serviteur. Tamar répandit de la cendre sur sa tête, et déchira sa tunique bigarrée. Elle mit la main sur sa tête, et s’en alla en poussant des cris. Puis elle a vécu comme une veuve. Et elle a été vengée. Le violeur a payé de sa vie. Mon prénom est donc Tamare, même si on m’a prénommée Tamara. Nous n’avons rien à voir l’une avec l’autre.
LA JOURNALISTE : N’est-ce pas, tout simplement, la version russe de ce prénom ?
TAMARE : Qu’est-ce que tu me chantes ? Version ? Tamara, c’est l’odeur de la steppe, des bouleaux, des soupirs, des baisers volés, des lettres d’amour sous l’oreiller, des sacrifices d’amour. Alors que Tamare, c’est la vengeance de la Bible, œil pour œil. C’est pourquoi je le préfère. Tout le monde devrait expier son crime. Du vin ?
LA JOURNALISTE : Fait un signe de tête à Tamare. – C’est un joli verre ! Dans un tel verre, même le pire vin devient fin et délicieux. Où l’avez-vous … Où l’as-tu acheté ? Je n’ai vu nulle part un verre comme celui-là.
TAMARE : Il te plaît ? – Tamare sort un autre verre en cristal d’un petit placard et y verse du vin. Je l’ai trouvé chez un brocanteur. – Elle regarde le verre qu’elle donne à la Journaliste. - Voilà l’expression du luxe de masse. Le cristal, je l’ai aimé quand j’étais jeune. J’en ai aimé le poids, mais ces gravures sur le verre ne sont pas belles. Et puis, tu ne peux pas trouver quelque chose d’aussi simple et d’aussi parfait que ce verre. – Elle montre le grand verre sur la table. – C’est l’expression de l’imagination, de l’inspiration du souffleur. Celui-ci, que je te donne est partie d’une production en série, et le mien est unique. Santé !
LA JOURNALISTE : Pourquoi me reçois-tu chez toi ? Tu ne donnes pas d’interviews et tu ne te montres pas à la télévision, alors que depuis six mois ton livre est au top. Pourquoi moi ?
TAMARE : Ne te crois pas privilégiée ! ça n’a rien à voir avec toi. Tu as dit le mot juste.
LA JOURNALISTE : Quel mot ?
TAMARE : Sésame, ouvre-toi ! Ce mot dévoile des trésors, mais tu ne découvriras pas de trésor ici. Je suis ennuyeuse et aigrie. J’en suis désolée pour toi. Tu vas être submergée par ma haine, ce que je ne veux pas. Tu ne vas rien y gagner. Cet interview ne va pas te lancer. Je vois ton sourire et j’ai de la peine pour toi.
LA JOURNALISTE : Mais qu’est-ce que j’ai dit, quel mot ?
TAMARE : Avec la voix changée, qui imite celle de la Journaliste. – « Pensez-vous que vous avez fait le crime parfait » ? Tu as dit cela avec une telle naïveté, de celle qui peut faire fondre le cœur. Comme parlent les enfants. Avec cruauté, comme agissent les enfants.
LA JOURNALISTE : Mais c’est là le titre de ton livre !
TAMARE : Ne me fais pas regretter de t’avoir reçue chez moi. Ou peut-être que tu as raison. C’est vrai, c’est le titre de mon livre. C’est sur un crime parfait. Tu n’as pas peur ?
LA JOURNALISTE : De quoi ? Que tu l’aies tué ?
TAMARE : Ne sois pas stupide ! Peut-être que tu ne partiras pas d’ici, et que tu décideras de rester pour devenir mon ombre. As-tu lu Duras ?
LA JOURNALISTE : L’amant ? Qui ne l’a pas lu ? C’est du génie !
TAMARE : Seigneur ! Combien je déteste les clichés ! Où as-tu appris ce mot ? Il est si stérile. Si tu avais dit narcissique, ce serait aussi un cliché mais compréhensible. Génial ne veut rien dire. Peut-être qu’habile serait plus juste, mais qui se préoccupe de la façon dont la beauté est atteinte ? Et qu’est-ce qui est le plus important ? D’où vient cette sensualité, cette volupté de la création ? Maintenant, demande-moi pourquoi j’ai écrit ce livre !
LA JOURNALISTE : Pourquoi as-tu écrit ce livre ?
TAMARE : Je ne sais pas. Tu dois d’abord savoir d’où je viens, qui je suis.
LA JOURNALISTE : Est-ce qu’il a été ton amant ?
TAMARE : Qui ? Ah ! mais … je comprends. Est-ce que c’est autobiographique ? Tu me demandes cela ? Mais, quel livre ne l’est pas ?
LA JOURNALISTE : Donc, il l’a été ?
TAMARE : Quelle logique ! Il est mort. Ce serait lui la victime. Et bien, si c’était plutôt une délivrance ? Si je l’aimais tellement que j’avais décidé de le délivrer ! La mort est une libération, non ? C’est un autre cliché. Verse-moi du vin !
LA JOURNALISTE : Elle s’approche de la table et verse un peu de vin à Tamare. A son tour Tamare prend la bouteille et remplit son verre jusqu’à ras bord. — Pourquoi tu m’a posé ces questions sur Duras ?
TAMARE : Si tu veux, tu peux rester ici jusqu’à demain. Il est tard. Il y a une chambre là-bas, au bout du couloir, où je ne vais jamais.Tu peux y rester jusqu’à ce que tu écrives ton article. Yann Andréa, le dernier amant de Duras, est resté avec elle jusqu’à la fin. Ils se sont vus pour la première fois après cinq années de correspondance. Sais-tu ce qu’est un imago ? C’est le cocon, qui donne naissance au papillon. Yann était prêt à devenir papillon et a frappé à sa porte. Le lendemain ils sont devenus amants. J’ai besoin de quelqu’un à côté de moi. Tu peux rester.
LA JOURNALISTE : Tu veux que je devienne ton amante ?
TAMARE : Elle rit. – J’adore quand on ne comprend les mots qu’à la lettre ! C’est juste ! Ce qui est vrai, c’est que nous pensons que derrière les mots il y a un double sens, un sens caché, mais on se trompe. Tu ne seras jamais mon amante, mais il est vrai que je serai peut-être séduite de le faire. C’est la manière de dominer autrui. Le réduire à son corps et donc le posséder. Il a pensé qu’il ne pouvait pas me dominer et a refusé de m’aimer. Je pensais qu’il mentait, que les hommes ne montrent pas leurs sentiments. Il ne m’aimait pas. Cela m’a blessée. Je me suis demandé pourquoi je n’étais pas digne de son amour ? Comme si cela semblait être une concurrence abjecte. Est ce que tu as une personne dans ta vie ? Un homme, une femme, juste quelqu’un ? As-tu faim ?
LA JOURNALISTE : Non. Je mange peu. Peut-être plus tard. S’il est resté, je parle de ce Yann, ça veut dire qu’il n’a pas pu partir. Pourquoi le vois-tu en victime ? Si je décide de rester, ça n’aura rien à voir avec toi. Peut-être seulement avec moi-même. Tu aurais pu arrêter, t’en aller. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ? Tout cela n’était pas sa faute. Tu n’as pas voulu le laisser partir. Moi, j’ai quelqu’un, un homme, néanmoins je suis seule.
TAMARE : Elle a mis un disque. De l’accordéon. – Tu me plais.Tu n’as pas accepté aisément, il t’a fallu du temps pour te reprendre. Il y a des fruits dans le placard. Apportes-en quelques-uns. Peut-être du raisin. J’ai le sentiment que tu ne vas partir de sitôt. Il serait bon que tu manges quelque chose. Tu es mince. J’aime les maigres comme toi. Vous paraissez moins vulgaires, moins charnelles, vous êtes comme des symboles. Mon amant, comme tu l’appelles, lui, il aimait la chair. Davantage. Il en voulait davantage, pour y laisser jouer ses doigts. Faire l’amour avec lui, c’était rapide et sans beaucoup de détours.
LA JOURNALISTE : Elle apporte quelques fruits, un couteau, des assiettes. Elle pèle une pomme, et la coupe en morceaux. – La mélodie est belle, simple et sans prétention. Cela signifie-t-il que c’était agréable de faire l’amour avec lui ? Tu peux de ne pas me répondre. Je n’en parlerai pas dans mon article.
TAMARE : Elle prend du raisin et met un grain dans sa bouche, comme si c’était un jeu sensuel. Et pourquoi ne l’écrirais-tu pas ? Il m’a fait prendre conscience de mon corps. Et maintenant qu’il est mort, je n’ai plus de corps. De plus, nous n’avons couché ensemble que quelques fois.
LA JOURNALISTE : Pourquoi n’as-tu pas frappé un matin à sa porte ? Il pouvait te laisser entrer et maintenant ne serait pas mort.
TAMARE : Il ne m’aurait pas permis d’entrer. Tu sais, il m’a fait cadeau du parfum de sa maîtresse. Après, il m’a dit que j’étais jalouse.
LA JOURNALISTE : Comment pouvais-tu le savoir ?
TAMARE : Aucunement. Je ne le savais pas. Te souviens-tu, dans l’Amant, de la jeune fille avec le chapeau ? Elle pénètre dans la chambre où elle va faire l’amour avec son Chinois. Elle va faire l’amour pour la première fois. Elle prend le membre de l’homme dans sa main et est simplement étonnée. A ce moment, elle est encore loin de l’excitation que donne la volupté à l’odeur de mort. La fille découvre juste dans ses mains quelque chose de nouveau, d’agréable. Ecrire, aborder tout cela avec l’innocence de la première fois. Je ne le peux plus, du moins, depuis qu’il est mort. Quant au raisin, il me rappelle cette agréable nouveauté, je ne sais pourquoi. Peut-être à cause de sa peau lisse, qui résiste à mes dents si voluptueusement. Et puis le goût du jus, la douceur qui éclate dans ma bouche. Pourquoi rougis-tu ? Mon Dieu ! Tu as honte ! Quelle pudeur ! J’aurais pu être vulgaire, je n’ai dit qu’un tas de banalités douceâtres. Et tu as honte ! Elle augmente le son de la musique et fait quelques pas de danse. – J’aime l’accordéon. Il déchire le cœur, mais doucement, sans brutalité. Aimes-tu l’accordéon ?
LA JOURNALISTE : Je ne sais pas. Là, ce que j’entends me plaît bien. Même beaucoup. Je pense que sa place est dans la rue, n’importe où. Son son m’emporte au-loin, quelque part… à l’intérieur… en moi. Et je n’ai pas honte. Tu as parlé avec volupté et j’ai ressenti physiquement cette luxure délicate. La jouissance. C’était beau, ce que tu as dit.
TAMARE : Le téléphone sonne. Elle fait un signe de la main à la Journaliste et répond. – Oui… C’est moi… Non, je ne peux pas demain, ni jusqu’à la fin de la semaine. Oui… Je ne sais pas… Je ne suis pas certaine… Je ne crois pas que se soit possible. De l’argent, vous dites une bonne somme ? Je ne sais pas… Du temps ? Oui, j’ai besoin de temps. Bien. Oui. La semaine prochaine… Oui ! – Elle raccroche, se tourne vers la Journaliste et avec une voix pensive. – Tu as dit, luxure délicate ? C’est la beauté des mots. On peut les faire briller, comme on fait briller une poêle étamée. Je ne crois pas qu’il existe quelque chose comme une luxure délicate, quoiqu’il me l’ait fait découvrir. Sa volupté m’a blessée. Ma blessure était plus profonde que celle que la femme d’Hercule lui infligea, avec sa jalousie. Elle me rongeait, me rongeait, en m’empoisonnant lentement, sûrement. Tu crois que je pouvais toujours partir ? Non, je ne pouvais pas. Je vais remettre ce morceau. Je n’aimais pas l’accordéon. Pas du tout. Elle remet le morceau. Elle se balance le verre à la main. Elle attire vers elle la Journaliste, mais celle-ci se retire, raide, et se verse du vin.
LA JOURNALISTE : Et pourquoi ?
TAMARE : Pour la même raison que je ne rougis jamais. Rien ne peut me faire rougir comme tu l’as fait, toute troublée, un peu excitée. Ah, comme tu as rougi ! C’est parce que tu n’as jamais vu les dessins au fusain qui sont sur les murs des toilettes. Le losange avec une petite ligne au milieu, c’était mon vagin. Là, j’ai perdu ma honte. Encore enfant, je me suis trouvée face à cette vulgarité. Puis, les accordéons ont joué des tchastouchki russes, pendant les fêtes des komsomol. La volupté m’a toujours semblé un peu sale, avec une odeur de pourriture, de cloaque et de nudité au son des fanfares. Tu es jeune, tu ne peux pas avoir connu ça. Moi, je suis de l’époque des graffitis dans les toilettes publiques. Quelle intimité répugnante, non ?
LA JOURNALISTE : Qui t’a appris ça ? A fuir ? On tourne en rond. Tu ne me dis rien. Moi, je suis de l’époque des films pornos, tu le sais, non ? Tu crois que c’est moins sale que tes tchastouchki ?
TAMARE : Pour moi, oui ! ça te choque ? Mais tes films pornos ne laissent aucune place à l’imagination parce qu’ils ne jouent pas avec les tabous et semblent donc moins sales ! Qu’est-ce que veux-tu savoir exactement ?
LA JOURNALISTE : Où vous êtes-vous rencontrés ? Pourquoi l’as-tu abandonné dans cette maison ? Que signifie de se pardonner ? Est-ce que tu t’es pardonnée ? Que sentait le parfum de sa maîtresse ?
TAMARE : Mais tu dois être folle ! Tout cela n’est que littérature. On dit que c’est de la fiction, de l’imagination. Du blabla ! Personne ne veut de la vérité. La vérité ne vaut rien. On vient à l’instant de m’appeler. Ils veulent faire un film, basé sur mon livre. Tu l’as entendu ? Ils m’ont parlé d’argent. Tout le monde se fout de l’histoire de la maîtresse délaissée qui veut se venger. Mais faire l’amour jusqu’à la mort ! Au pied de la lettre, comprends-tu ? La baise qui l’emporte aux cieux ! Là, pour ça, les gens payent ! Questionne-moi sur mes projets ! Ou ce que je pense de la corruption dans le pays, sur les fonds européens, même sur le problème des autoroutes. Ou bien, pour qui j’ai voté. Sur le concours des dix mères les plus sexys. Est-ce que j’ai des fantasmes érotiques dans les ascenseurs ou avec les hommes en uniforme. Et puis sur le structuralisme, la psychanalyse, sur Freud. Tu me demandais quoi ? Où je l’ai rencontré ? - Elle parle d’une manière pensive, romantique avec tristesse et envie. Son parfum sentait la taïga, l’orchidée, la rose et le bois vert, la fleur de prunier, le miel. Elle devait être très belle, avec des épaules rondes et des seins comme des grenades, pour avoir choisi ce parfum-là. Encore un peu de vin ?
LA JOURNALISTE : Et pourquoi n’as-tu pas pensé que cette odeur de miel pouvait être la tienne ? Et as-tu des fantasmes ?
TAMARE : Juste des craintes !
LA JOURNALISTE : Je ne comprends pas. Pourquoi ?
TAMARE : De ne pas voir écrit sur un mur « Tamare est une pute ».
LA JOURNALISTE : Je comprends. C’est la théorie du censeur des toilettes publiques. Et si tu voyais « Tamare l’a assassiné ».
TAMARE : Etre un assassin ne fait pas de toi un être que l’on écrase, qu’on traîne dans la boue, un rien, une complète nullité, usée. Il a profité de moi ! Mange ! Tu n’as rien mangé !
LA JOURNALISTE : Personne ne peut profiter de toi, à moins de te laisser faire.
TAMARE : Tu es touchante et tu me rappelles les colonies de vacances des pionniers. Au rapport, camarades ! Au drapeau ! Tu as tellement d’assurance, et tu as réponse à tout. Tu es attendrissante et me fais rire. Ne sais-tu pas que le pénis et le vagin sont en guerre depuis l’aube des temps ?
LA JOURNALISTE : Arrête Tamare ! Tu vas me demander maintenant si j’ai regardé mon vagin dans le miroir. Et bien oui, je l’ai regardé.
TAMARE : Mon dieu ! Arrête ! Tu vas me faire mourir de rire. Tu m’attaques, pleine de certitude et de crainte. Tu ressembles à un moineau, le plumage hérissé de peur. Allez, demande-moi ! Demande-moi, lâche ! Tu veux savoir si je l’ai tué ?
LA JOURNALISTE : Pourquoi as-tu quitté la maison, pourquoi n’es-tu pas revenue ? Si tu étais revenue, il serait peut-être encore en vie ?
TAMARE : Est-ce que tu n’as pas lu mon livre ? Tout y est dit. C’est juste une fiction. Tu questionnes une menteuse pathologique, as-tu oublié ? Est-ce que tu sais comment on nous a initié à la féminité ? À l’école, et toutes les filles en rangs. Dans la salle de gym. Il y avait un livre, puis un film. Un seul livre, sur le vagin. Dehors, les garçons de l’école ont cassé les branches des arbres, pour pouvoir voir la jeune fille nue sous la douche. Ce n’était qu’un film sur l’hygiène de la jeune fille, mais avec tout le mystère qui l’entoure, ce fut en fait une sorte d’initiation, nous plaçant à un rang supérieur. C’était le moment de nous séparer du monde du pénis. On nous a dit aussi que ceux-ci, avec les pénis, jamais, jamais ne pourraient nous comprendre, celles du losange avec la petite ligne au milieu. Ils avaient raison ! Je pense que le monde n’a pas beaucoup changé depuis lors et que ton losange est aussi seul que mon vagin. Cette guerre est sacrée, hein ? Qu’est-ce que tu en dis ?
LA JOURNALISTE : Il faut que je téléphone. Tu m’as dit un tas de bêtises, auquelles tu ne crois pas. C’est ta défense. Tu es comme une seiche. Tu craches de l’encre noire autour de toi, pour que je ne puisse pas te voir. Vagin, pénis, du blablabla ! Il me semble que je ne partirai pas d’ici avant le matin. Tu l’as aimé. Lui, non ! Au moins, tu l’as cru. Il faut que je passe un coup de fil.- Elle retire de son sac à main un téléphone portable et sort. Elle compose le numéro. On entend sa voix dans les coulisses. Vagins ! C’est pas toi, c’est moi qui vais mourir de rire ! Bonjour. Oui, c’est moi.
TAMARE : Elle regarde vers le coin de la scène où apparaît lentement la silhouette d’un homme. Je ne veux pas t’entendre, je ne veux pas, je ne veux plus. Elle semble tellement innocente. Je perçois le mensonge dans cette naïveté. Je peux flairer le mensonge. Et toi, pourquoi as-tu couché avec moi ? Tu as couché avec Tamare. Pars ! Va-t-en ! Je ne veux pas t’écouter ! Je ne veux pas ! – Elle fait des gestes de rejet. Elle rit. – Je ne crois pas aux Érinyes. Les dieux n’existent pas, et les déesses de la vengeance non plus ! Tu comprends, non ? Et je ne suis pas coupable. Tu n’as eu que ce que tu méritais !
L’HOMME : Arrête ! Je ne t’accuse de rien ! Tu deviens de plus en plus aggressive, et tout çà sans raison ! D’accord, j’ai couché avec toi, mais pas seulement poussé par mes hormones. C’était plutôt pour le jeu de la complicité et de l’amitié entre nous-deux. Ce jeu qui constamment flirtait avec les limites de la tolérance, avec les lignes de l’admissible, et qui, inévitablement, se devaient d’être franchies. Ce que nous avons fait. Faire l’amour avec toi fut plus un plaisir intellectuel que charnel. J’ai donné corps à nos fantasmes, avec lesquels nous avions tant joué. Toi aussi, tu t’en es amusé, Tamare, ne l’oublie pas ! Et oui, après qu’on ait pris la liberté de l’amour physique, par la suite, on aurait pu s’en passer. C’était simple. Et toi tu parles de passion, de serments, de jalousie. Ne joue pas maintenant la virginité bafouée. Tu m’as demandé de coucher avec toi !
TAMARE : Tu m’embêtes ! Je ne veux pas t’entendre. Quelle hypocrisie. Ta voix suppliante, pour que je m’allonge, et que je m’ouvre pour toi ! Tu pouvais ne pas le vouloir ! Tu savais qu’il n’y aurait pas de retour pour moi. Mais que si je voyais sur un mur les mots : “Tamar est une pute !" ? Tu ne comprends pas ?
L’HOMME : Bien sûr que nous aurions pu ne pas le faire, ne pas dormir ensemble. Mais c’est seulement ainsi que nous pouvions alors nous appuyer sur quelque chose de concret. C’est compliqué. Et toi, tu es comme une furie, tu ne te calmes pas ! Je ne suis plus là, non ? Détends-toi, alors ! – Pensivement et avec sollicitude, il embrasse Tamare. – Méfie-toi de cette jeune fille qui est dans le couloir ! Quant à moi, tu sais que j’ai toujours été transporté par les mots que tu dis, et alors j’ai essayé de donner à cette émotion une sorte d’alibi physique, et c’est pourquoi j’ai couché avec toi.
TAMARE : En me prenant sans un seul baiser, comme si je n’étais rien, comme si je n’étais qu’un chemin glissant vers ta jouissance, hein ? Juste un trou où tu as enfoui ton désir gonflé ! Et est-ce que tu as tringlé comme cela la belle du parfum ?
L’HOMME : Quand nous fîmes l’amour dans ma maison, au bout du village, j’étais bien conscient que c’était là la seule manière que j’avais de te mettre dans la situation de femelle et ainsi de te dominer. Quels baisers possibles dans cette brutalité. C’était là un rituel, dans lequel toi, la vestale, a été sacrifié au Minotaure. Tu n’as pas compris cela, c’est pourquoi tu me parles d’amour et de parfum. Je n’avais pas d’amante, mais bien sûr, j’en ai eu, et pas qu’une seule. Et en te donnant ce parfum, je partageais avec toi ma faiblesse. Et toi… tu as oublié le gaz ouvert. Je te pardonne, tu sais. Laisse-moi, à la fin ! – L’homme se verse du vin. – Ton vin est bon, mais n’en abuse pas. Je sais bien que l’alcool peut aider, mais le mieux est que tu me laisses m’en aller.
LA JOURNALISTE : Elle entre, toujours le téléphone à la main. – Tu es seule ? Il m’a semblé que tu parlais avec quelqu’un.
TAMARE : Tu peux vérifier les squelettes dans le placard. Parfois, je parle à voix haute. C’est à cause de la solitude. Elle regarde vers le coin de la pièce, où l’homme prend une gorgée de vin et lit le livre de Tamare.
L’HOMME : C’est bien écrit. Est-ce que j’ai dit que je ne t’aimais pas ? C’est étrange, mais je ne m’en souviens pas. J’ai dû le dire. Quand je t’ai vu pour la première fois, scintillante comme un poisson qui fraie, j’ai eu envie de te faire du mal, de te prendre et puis de t’abandonner, et toi, de te voir me supplier. Tu exhalais tellement de sensualité et de chasteté qu’il ne m’était pas possible de t’aimer. L’amour est quelque chose de simple, mais avec toi, rien n’est simple.
TAMARE : Il ne m’a pas aimée.
LA JOURNALISTE : Et c’est pourquoi tu l’as tué ?
TAMARE : Je n’ai tué personne. J’ai été la main qui suivait sa volonté. Je n’y étais pour rien.
LA JOURNALISTE : Comment as-tu pu quitter le village sans que personne ne te voit ?
TAMARE : Nous allions là-bas la nuit. Il m’enfermait dans sa chambre et nous partions au petit matin. La gare était tout à côté. Cette nuit-là, je suis montée dans le train sans prendre de billet, et personne ne m’a contrôlée. Et si cela avait été, il y a plein de resquilleurs, alors ça m’était égal. Je l’ai laissé dormir. Tout le reste, c’est de la littérature. Je pleurais tout le temps.
LA JOURNALISTE : Le monde est plein de renards, mais pour être heureux, on a besoin d’en apprivoiser un seul. Il t’avait apprivoisée.
TAMARE : Quelle inepsie ! Parle-moi aussi de Winnie l’Ourson ! Je ne suis pas fan, ni du Petit Prince, ni de l’Ourson. Ce sont là des histoires pour les enfants. Pour les adultes, le monde est plein de renards à essayer. Il avait déjà goûté à de nombreuses renardes, mais moi, je lui suis restée en travers de la gorge.
LA JOURNALISTE : Tu aurais dû savoir ce qui t’attendait. Tu étais pleine d’illusions.
TAMARE : Qui n’en a pas ? Toi, tu es ici parce que tu crois pouvoir être plus maligne que moi, mais tu n’y parviendras pas. Quand on écrit des livres, on écrit des mensonges, qui sont plus que de la mystification. C’est la foi dans le rêve, le courage de se mettre à nu, d’aller au-delà de la décence. Comment pourrais-tu rompre cette force en moi ! C’est pourquoi tu ne peux pas me déjouer. Cet homme n’est rien d’autre que de la littérature. Il n’a jamais existé, pas plus que la maison du village, le robinet du gaz ou le grand lit de plumes.
LA JOURNALISTE : Quand as-tu compris qu’il ne t’aimait pas ?
TAMARE : Quand il m’a dit que ses molécules n’étaient pas attirées par les miennes, bien que mon corps l’ait excité. Comment supporter cela, après qu’il ait été sur toi ?
LA JOURNALISTE : Pas facile. Mais pourquoi ne l’as-tu pas quitté ?
TAMARE : Tamare est une pute ! Est-ce que c’est ça que tu veux me dire ? Je n’ai pas pu ! Il ne fallait pas qu’il me dise que j’étais unique, et qu’il écrive ensuite sur le mur au fusain que je n’étais rien.
LA JOURNALISTE : Intransigeante ! Tu aurais dû lui donner un peu d’air.
L’HOMME : Tu n’es pas rien. Tu es folle de dire cela. Tu es mon amie. Comment peux-tu ne pas le comprendre ? Nous avons joué quelques fois aux amants et c’est vrai, j’ai aimé faire l’amour avec toi. Mais pas jusqu’à la fin de mes jours, ça non !
TAMARE : Allez ! Dis-le moi encore ! Comme si tu n’avais creusé avec un couteau ce discours dans mon cœur ! Vers la Journaliste. – Sais-tu comment il me parlait ? Toujours la même chanson. Qu’il ne m’aimait pas. Mais alors, qu’est-ce qu’il a cherché entre mes jambes ? Quoi ?
LA JOURNALISTE : Mais n’as-tu jamais couché avec quequ’un juste parce que tu étais triste ou ivre ou trop seule ? Ou rien que pour le plaisir ? Es-tu donc membre d’une secte ? Qu’a-t-il dit exactement ?
TAMARE : Est-ce que je lui ai demandé quelque chose ?
L’HOMME : Pourquoi ? Eh bien, parce que je ne t’ai pas aimée. J’ai eu de l’amitié pour toi, mais pas de l’amour. Et ce n’était pas à cause d’un quelque défaut de ton corps ou de ton intelligence ! Pas du tout ! Je pensais que tu étais d’accord pour ce jeu entre nous, mais ensuite, pour toi, c’est devenu plus que sérieux ! Et si tu crois que ça me faisait plaisir de te parler ainsi, tu te trompes !
LA JOURNALISTE : Tu dis qu’il a nié être coupable ? Et bien, et si c’était vrai ? Il n’a pas demandé ton dévouement, ni la gravité des mots qui deviennent pour toi des serments. Il a vécu comme cela ses amours de nombreuses fois avant toi, et il a fait la même chose avec toi. De quoi le trouves-tu coupable ?
L’HOMME : Coupable ? Mais cela arrive à tant d’hommes et de femmes. L’amour a besoin de complicité, alors que mes molécules ne sont pas attirées par les tiennes ! Je te le redis encore. C’était dommage pour nous deux. J’aurais préféré ne plus être seul et avoir une femme à côté de moi la nuit. Au lieu de cela, je devais m’endormir avec ma solitude.
TAMARE : C’aurait été plus simple s’il m’avait fait part de sa théorie des molécules avant de coucher avec moi. Amnon a demandé à Tamare de lui faire des beignets. Il a fait semblant d’être malade et l’a appelée dans sa chambre. Elle lui a apporté les beignets et alors, il l’a violée. Puis, il l’a jetée à la rue. Comme tu peux voir, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il me disait que j’étais cruelle de ne pas céder à ce feu qui brûlait en lui. Et j’ai cédé. Il n’y avait pas besoin de beignets. Ensuite, il s’est endormi. Et moi, je me suis mise à pleurer.
LA JOURNALISTE : Il a dû avoir peur, et s’il a dit qu’il n’y avait pas d’autre femme, c’est qu’il n’y en avait pas. Où vous êtes-vous rencontrés ?
TAMARE : S’adressant à l’homme. – Qu’est-ce que je peux lui dire ?
L’HOMME : Mais cela n’est pas un secret. Tu l’as écrit dans ton livre.
TAMARE : J’étais seule et je séjournais dans son village, à quelques kilomètres de la mer. Je marchais sur un petit sentier poussiéreux, écrasé par la chaleur. Il était allé nager. Il m’a rejointe et nous avons commencé à bavarder.
L’HOMME : Je vous regarde vous mouvoir comme si vous aviez un chat en vous. Je le vois s’étirer, se déplacer et choisir avec soin l’endroit où il va poser sa patte. J’ai toujours pensé que les femmes qui marchent comme vous le font pour les autres. Mais vous n’avez pas de public, et cependant vous faites comme si vous étiez sur scène.
TAMARE : Et puis il m’a invitée dans sa maison. Je séjournais tout près de chez lui. Nous avons bu du vin dans la cour, sous le noisetier. C’était au début de septembre, il n’y avait personne sur la plage, et le noisetier était déjà couvert de noisettes. Je regardais ses petites taies, ornes de ruches vertes.
LA JOURNALISTE : C’est alors que vous avez fait l’amour ?
TAMARE : Non ! C’est un an plus tard. Il était venu me chercher à la gare à neuf heures du soir et le lendemain matin je suis partie très tôt. Personne ne m’a rencontrée là-bas, ni même les autres fois. A chaque fois que je partais, je pensais que je ne reviendrais pas. Et je revenais toujours. Le téléphone de la Journaliste sonne. Elle décroche. Non ! Ça n’est pas possible. Pas ce soir. Aucun progrès. Je ne le pense pas. Non Je n’en suis pas sûr. Bien sûr, je vais essayer. Que crois-tu que je fasse, j’essaie. Elle raccroche. Vers Tamare. – C’était l’homme dont je viens de te parler. Il est impatient.
TAMARE : Les hommes s’impatientent quand tu ne leur donnes pas ce que tu leur as promis. Fais attention à ce que tu promets.
LA JOURNALISTE : Je n’ai rien promis, sauf d’être impartiale.
TAMARE : Voilà une promesse intéressante. – Vers l’homme. – Qu’en penses-tu ? Il fait un signe de tête et hausse les épaules avec compréhension. Comme si tu étais un juré. Seulement, quel mot ! Impartiale !
LA JOURNALISTE : Je voulais dire que j’aurais dompté mes passions. Rien de plus. Les hommes répugnent à montrer leurs sentiments. Ils aiment les femmes fortes, mais féminines, ce qui signifie qu’elles doivent être un peu comédiennes, car une femme forte ne semble jamais assez féminine. Peut-être qu’ils veulent que la femme paraisse légère, mais pas dépendante. Qu’elle ne téléphone pas sans cesse pour lui demander s’il a pris ses pilules, s’il a mangé, s’il a encore mal à la tête ? Avec quoi l’as-tu effrayé, de quoi a-t-il eu peur pour qu’il t’oppose sa théorie moléculaire ?
TAMARE : Tu me fatigues avec ton raisonnement. Il semble logique, mais il ne l’est pas. Qu’est-ce qui l’a effrayé ? Mais quelles sont ces conneries, que tu me demandes ?! La question est de savoir pourquoi il en a eu marre de moi ? Parce que, des lettres que je lui écrivais, coulait mon désir. Parce que, quand il m’a montée, je mouillais, glissante comme la mousse dans la forêt, après la pluie. Parce que je voulais qu’il me monte à nouveau ! Parce que je n’avais personne à qui parler, sauf à lui. J’étais seule. Je suis une solitaire, et les hommes ne veulent pas d’une femme complexée comme moi, qui les prendra à la gorge. Les hommes veulent une femme douce, sans le fardeau des enfants, et oublier l’argent, le travail, les vieilles blessures d’amour ! Ils en cherchent une qui soit joyeuse, légère, prête pour un nouveau départ. Quels imbéciles, non ? Mais quelle femme, douce comme le globe duveteux du pissenlit, perdrait son temps à lécher leurs plaies ! J’ai mené une vie clandestine avec lui, et j’ai été blessée, comme lui, d’ailleurs. Nous avons mené une guerre de partisans. Nous avons attaqué, puis nous avons signé un armistice. Jusqu’à cette nuit-là.
LA JOURNALISTE : Qu’est-il arrivé exactement ?
TAMARE : J’ai arrêté les hostilités. Je suis partie, tu le sais. Que crois-tu qu’il se soit passé ?
L’HOMME : J’ai fait l’amour avec toi. Puis je me suis endormi. Plus tard je me suis réveillé ici, où j’ai l’impression d’être coincé, parce que tu ne me laisses pas partir, Tamare.
TAMARE : Tu t’habitueras ! Maintenant, c’est moi qui commande ! Tu t’habitueras ! Je t’aimais tant ! – Vers la Journaliste. – Quand j’ai pris le train, il pleuvait. Il était presque trois heures du matin. Je me souviens seulement que mes cigarettes étaient humides. Un homme m’a parlé et m’a ensuite offert une cigarette. Je l’ai allumée, mais le tabac était mauvais et je n’ai pas pu la fumer jusqu’au bout. Sous les ongles de cet homme, il y avait de la saleté, une boue noirâtre. Il m’a demandé où j’allais, et je lui ai répondu. Puis j’ai fondu en larmes et il m’a laissée. J’ai été pincée par le froid quand je suis rentrée chez moi. J’ai pris de l’aspirine, une douche et je suis allée me coucher. Il ne répondait pas à mes coups de téléphone. Toute la semaine je l’ai appelé, mais il n’a jamais décroché.
L’HOMME : J’étais mort, bébé. Mort ! Je tournais autour de toi. Je regardais ton corps, si fluet ! J’aurais pu l’écraser en montant dessus. Tu ne semblais pas souffrir lorsque je le faisais. Ton visage s’est fermé. Je suis peiné de te voir ainsi. Je suis chagriné et ce chagrin ne ressemble-t-il pas à de l’amour ?
LA JOURNALISTE : Comment as-tu appris qu’il était mort ?
TAMARE : Par les chroniques judiciaires.
L’HOMME : Je ne suis pas mort.
TAMARE : Tu es mort, et comment ! – Elle ouvre un tiroir et en sort un flacon. Vers la Journaliste. – Ce parfum a une odeur de vieux bordel. Je t’ ai menti quand je t’ai raconté toute cette insanité poétique. Je me demande pourquoi je ne l’ai pas jeté dans la poubelle ? Sa maîtresse n’était en rien féminine, et ses seins n’étaient pas comme des grenades. Elle était jeune, et ses cuisses ressemblaient à des colonnes de marbre. Ses seins étaient durs et remplissaient ses mains, et elle sentait comme cela. Quelle saleté, non ?
LA JOURNALISTE : Elle sent le parfum. – L’odeur me plaît et toi, tu ne te livres pas facilement.
L’HOMME : Et bien quoi ? Qu’y a-t-il ? Elle ne sentait pas comme ça ! Son parfum avait ton odeur. Tu lui avais donné un sens et c’est pourquoi je te l’ai donné.
TAMARE : Je me souviens qu’il m’a dit qu’il ne s’excuserait pas de ne pas m’avoir aimée, que l’amour s’imposait de lui-même. Qu’il lui fallait une femme qui soit primaire et simple, qui puisse supporter ses colères. Qu’il avait déjà été abandonné, et qu’il ne voulait plus jamais revivre cela. Qu’il avait choisi la tranquilité plutôt qu’un ravissement amoureux avec moi. Qu’il n’était pas stupide et qu’il savait qu’un jour je le quitterais, ou alors que je tournerais autour de lui comme une folle. Que mon corps était maigrelet, affolant, et combien il aimait me faire mal. Et c’est ce qu’il a fait. Maintenant, j’ai mal.
L’HOMME : Tu es affreusement femme ! De toutes les femmes que je connais, tu es la plus féminine et cela me pousse encore davantage à te faire mal ! Je me suis réveillé cette nuit-là dans notre grand lit vide de toi. Il pleuvait à torrents. J’ai mis une bûche dans la cheminée pour me réchauffer. Tu ne décrochais pas le téléphone et j’ai bu du rhum. J’ai fini la bouteille. Je me suis endormi sur le canapé. Cette jeune fille, qu’est-ce qu’elle veut de toi ?
LA JOURNALISTE : Le robinet du gaz était défectueux ? C’est ce qu’ont écrit les journaux.
TAMARE : Pourquoi est-ce que je l’ai tué, d’après toi ?
LA JOURNALISTE : « Tamare est une pute » ! ça me semble être une raison suffisante.
L’HOMME : Ne lui répond pas ! Ton visage a perdu son éclat. Si tu ne m’avais pas tué, je t’aurais étranglée. Tu es une tricheuse. Tu es une femme, est-ce pourquoi tu mens ? Ton amour théâtral était-il une duperie ?
TAMARE : Je l’ai tellement aimé ! Cela ne te semble-t-il pas la meilleure des raisons ?
LA JOURNALISTE : Je ne crois pas.
TAMARE : Il savait que le gaz s’échappait. Et s’il était si désespéré, s’il avait voulu mourir ?
L’HOMME : J’ai cru que c’était ce que tu voulais. Sinon, pourquoi serais-tu partie ?
TAMARE : Que tu es stupide ! Pour toi j’ai été le pain et le vin.
LA JOURNALISTE : Jalousie ? Et si ce que tu aimais le plus en lui n’était que toi-même ?
L’HOMME : Ne l’écoute pas !
TAMARE : Il est évident qu’en lui je n’aimais que moi-même, si c’est ce que tu veux dire. Mais, chérie, n’est-ce pas la définition même de l’amour ? Ne me regarde pas avec ces yeux innocents. Si tu as des doutes c’est que tu as encore beaucoup à apprendre. Il m’a donné la fantaisie et le plaisir, et la peur de le perdre. Pourquoi a-t-il fallu que je fasse ça avec ce satané robinet à gaz ? N’ai-je donc fait que préparer ma propre exécution ? Comment pouvais-je ne pas me réveiller, clouée devant mon clavier d’ordinateur ne pensant qu’à lui ? J’étais comme un galérien et lui se reposait sur le pont, savourant le soleil de ma sensualité. Il était le dieu unique de mon culte. Comment tuer un dieu ?
LA JOURNALISTE : En cessant de croire en lui.
L’HOMME : Tu as perdu la foi, c’est vrai. La petite n’est pas si stupide.
TAMARE : Si j’avais été un naufragé sur une île déserte, j’aurais voulu avoir seulement un dictionnaire pour que je puisse lui écrire des lettres dans une bouteille. C’est seulement comme cela que j’aurais pu survivre. De quelle foi me parlez-vous ? Vers l’homme. – J’aurais dû deviner que tu serais quelque part à m’attendre. Sans toi, je n’étais plus rien, je ne suis rien. – Vers la Journaliste. – Quant à toi, tu l’as ton imbécile d’interview. Il aurait été préférable que tu lises le rapport de la police. Tu y aurais trouvé mon témoignage. Il montrait que je pouvais être impliquée. Ils ont trouvé mes lettres qui ont fait de moi la principale suspecte.
L’HOMME : Dis-lui que tu souffres, que tu regrettes.
TAMARE : A la Journaliste. – Et si tu attends que je te dise que je suis désolée, tu attends inutilement. Il m’a fallu beaucoup de temps pour me pardonner à moi-même. Je suis même allée voir une psychanalyste. La culpabilité peut être accablante, mais j’ai appris à vivre avec elle. Tu aurais tort de croire que, cette nuit-là, dans la pluie, j’aurais dû revenir sur mes pas. Je ne pouvais pas. J’avais choisi. Je t’ai dit que je suis allée voir une psychanalyste et cela m’a été profitable.
LA JOURNALISTE : Comment ça s’est passé chez la psychanalyste ?
TAMARE : Comment ? Belle pièce, musique sympa. Elle, des manières, un parfum cher. On a commencé par parler de choses et d’autres, et finalement, rien ! Elle était comme une saucisse desséchée, comme du fromage fissuré, comme une pomme flétrie. Comment pouvait-elle me comprendre ? Elle a entamé un long discours, qui n’en a pas fini, et finalement m’a stupéfiée, en me disant que je pratiquais les formules de mon évasion de ma nature innées et les stratégies légitimes de ma survie. – Tamar se met à pleurer. L’homme l’embrasse avec tendresse. Tamare le repousse doucement.
L’HOMME : Allez ! Ne pleure pas, je suis là.
TAMARE : Elle l’embrasse et lui frappe la poitrine avec ses poings. – Je ne faisais que lui répéter combien je t’aimais, et combien je pleurais. Je la regarde toucher ses cheveux, tirer nerveusement sur ses bas pour en effacer les plis, mettre un peu de salive sur son doigt pour effacer une tache sur la pointe de sa chaussure. Ensuite, mon sang s’est figé et j’ai cessé de pleurer. Mes larmes étaient des aveux, l’aveu de notre intimité, si tu veux, tandis que la psychanalyste discourait sur la dénaturation et la déshumanisation de ma perception de la nature humaine. Mais finalement, cela m’a tout de même soulagée et je lui donné un billet de 100 euros, elle l’avait bien mérité. En partant, je lui ai seulement demandé, je voulais juste savoir depuis combien de temps elle n’avait pas fait l’amour et si son moi caché prenait son pied quand elle gémissait sous le mec en en redemandant. Elle a seulement tendu ses bas et m’a répondu que notre séance était terminée.
LA JOURNALISTE : Arrête ! Tu te noies dans les mots !
TAMARE : Tu devrais lire ses lettres. Les miennes sont détenues par la police. J’ai fait un autodafé des siennes. Cela a fait un bon feu, tu sais. – Elle rit. – Après, j’ai regretté. Je lui ai demandé de me les renvoyer. Il avait dû les garder dans son ordinateur, mais il a refusé.
L’HOMME : Tu ne comprends pas. Je n’avais gardé que tes lettres, pas les miennes. Je ne pouvais donc pas te les renvoyer. Et pourquoi devrais-je garder des lettres ? Les lettres ne sont que des objets privés de vie. Surtout quand elles ne sont pas écrites à la main. J’avais gardé les tiennes, mais pas parce que je voulais les relire. Si je les compare avec les miennes, les tiennes sont plus intéressantes parce que moi je ne me livre pas comme toi, pas à un tel degré. Sauf peut-être quand j’écris des poèmes. J’aurais peut-être dû t’envoyer des poèmes, mais cela m’aurait renvoyé à une autre époque, quand je courtisais une jeune femme, comme je te l’avais raconté. Je cherchais à lui plaire et je lui ai écrit un poème. Ecoute, toutes les histoires commencent par des mots. Les mots nous éblouissent et toi tu ne comprenais pas que, pour moi, les mots n’ont plus de valeur. Ils ne sont que la fulgurance de flèches empoisonnées, des songes, des rêves.
TAMARE : A la Journaliste. – Il fallait que tu entendes cela. Ses paroles étaient pur poison, et moi, comme une sotte, je cherchais et recherchais un sens à ce poison verbal. Mais il n’y en avait pas. Il tuait, mais peut-être ne devrais-je pas employer ce mot. Elle rit. – Avec moi, il tuait le temps. C’est ce qu’il m’a dit cette nuit-là, quand il s’est retiré de moi, après avoir gémi de plaisir. Mon Dieu ! Moi j’étais ouverte comme la terre à la pluie pendant que lui, il tuait le temps. Me dire cette ordure après qu’il m’ait prise comme un fou !
L’HOMME : Je pensais que ça te plaisait, mais on ne peut jamais savoir. Peut-être as-tu pris une sorte de plaisir masochiste avec ce rituel de la pénétration. Une fois dans l’année, en septembre. Maintenant, il n’y aura plus personne pour cueillir les noisettes dans la cour. Tu peux y passer.
LA JOURNALISTE : Ce jeu de maître et esclave a dû vous séduire. Vous vous êtes bien amusés, tous les deux ?
TAMARE : Arrête, petite ! Cesse de répéter sans réfléchir tous ces mantras. Quand l’homme est sur toi, il ne te reste rien d’autre à faire que de le recevoir en toi. Après cela, je l’ai laissé dormir, je parle de cette nuit-là. J’ai eu envie de fumer et j’ai allumé la cuisinière à gaz. J’ai allumé ma cigarette, puis j’ai éteint la cuisinière. J’ai refermé avec soin le robinet du gaz, en serrant très fort, à en avoir mal aux doigts. Il m’avait dit plusieurs fois que le gaz pouvait fuir, j’ai donc été très prudente. Peut-être que j’ai forcé un peu trop, comment savoir ce qui s’est passé, je ne suis pas plombier. Je fumais en espérant qu’il se réveille, et me piège encore sous son corps, me maintienne prisonnière, mais il a continué à dormir. Alors je suis partie et ai plongé dehors, dans la pluie. Je voulais simplement rentrer chez moi.
L’HOMME : Sais-tu que quand j’étais jeune, je rêvais d’avoir une femme sourde et muette. De la sorte, je pouvais lui parler sans qu’elle ne m’entende, ni qu’elle ait à me répondre. D’une certaine manière, étrangement, tu as assouvi mon fantasme. Tu ne m’entendais pas. Mes lettres… quant à elles, je constate qu’elles ont laissé des traces en toi. Alors, la poésie aurait été préférable, car elle ne vient jamais du coeur, malgré ce que tout le monde croit bêtement. Tu ne m’entends toujours pas ! Je te dis que dans mes lettres, c’était mon coeur qui parlait ! Mais toi ! Toi tu voulais un amour sans fin. Comment pourrais-je te le donner ? Alors, je ne t’ai pas écrit de poème. Les poèmes sont trompeurs, car ils proviennent de l’au-delà ! Ne pleure pas, ma chérie ! Et je sais que tu as tourné ce maudit robinet, sans le faire exprès… peut-être. Et je te pardonne.
TAMARE : Maintenant il me parle, et me parle, mais c’est trop tard et je ne veux plus l’écouter.
LA JOURNALISTE : J’étais amoureuse et lui, il était particulier.
TAMARE : Qui ne l’est pas ? Mais que veux-tu dire ?
LA JOURNALISTE : Tamare, cesse de jouer cette pièce ridicule. Tu as envie de crier la vérité pour te soulager. Comme dans le conte Peau d’âne. De la vérité peut naître un arbre, dont seront faits des sifflets, ou des flûtes et le monde entier saura notre souffrance.
TAMARE : Est-ce que je dois comprendre que tu es prête à me dire ton sale secret ? Nous avons tous notre arrière-cour où on joue à cache-cache. Mais quels soins nous prodiguons aux fleurs qui embellissent la façade. On les arrose tous les jours, pour que les passants les admirent et nous envient. Tu parais si mignonne, tu es comme un pelargonium anglais, toute fleurie et tu n’as pas peur du soleil !
LA JOURNALISTE : C’était un homme bizarre. Il faisait des expériences avec des peintures diverses et des vernis. Il sentait toujours l’acétone.
L’HOMME : Bien. J’aime l’idée de la petite allongée nue sous le pinceau de cet expérimentateur !
TAMARE : Rien de bon ne sortira de cette histoire. Ne serait-il pas préférable que tu ne me la raconte pas ?
LA JOURNALISTE : Pourquoi ? Elle est intéressante. Tu ne vas pas la croire, tellement elle est ridicule ! Il a incendié sa maison !
L’HOMME : ça dû être un beau feu, avec toutes ces peintures !
TAMARE : Assez ! Pas ça ! Tu veux m’ammener à avouer mon secret ?
LA JOURNALISTE : Allô, la Terre appele l’Espace. Ici, vivent des êtres humains, et certains parmi eux ont aussi leur histoire. Tamare ! Réveille-toi, Tamare ! Il était malade. Je l’ai appris alors que je l’avais déjà quitté. Il fumait beaucoup trop, et respirait cet air empoisonné. Je ne l’ai croisé après qu’une seule fois. Par hasard. Il avait l’air diminué, pitoyable et pathétique, et toujours la cigarette à la main. Après cela, il a recommencé à me téléphoner, mais je ne lui ai pas répondu. Il a mis le feu à son appartement avec une cigarette, bien sûr. Est-ce à dire que je dois me sentir coupable ? Si j’étais restée avec lui, qu’est-ce qui se serait passé, tu sais ? Pourquoi tout simplement ne me dis-tu pas que tu as, toi aussi, quitté ton bourreau.
L’HOMME : L’homme est le sexe faible, c’est ce que je n’ai pas encore entendu. Tamare, remets le disque ! Le silence ici est assourdissant ! Je peux même entendre les battements de vos petits cœurs vindicatifs. Je t’ai parlé des molécules, oui, et alors, où est le mal ? Ce n’était rien de plus qu’un moment de faiblesse, de haine, si tu veux, pour te faire mal, te voir rompue. Mais toi, tu hissais si souvent le drapeau de ton implacabilité, toute entière revêtue de dignité, que je ne voulais, ne désirais que te voir pleurer ! Pauvre alchimiste !
LA JOURNALISTE : Je crois qu’on s’aimait et que nous étions bien ensemble, quoiqu’il ne m’ait jamais fait de promesse. Quant à moi, je venais juste de rompre avec un homme qui ne se posait pas de question pour utiliser contre moi des arguments autres que des arguments verbaux. Nos désaccords m’écrasaient, au sens propre. Mon alchimiste voulait que je devienne sa nourrice, pour le réconforter et tout le reste. On était fatigués, moi de son éternelle dépression, lui, de ma peur de la violence. Et puis nos chemins se sont séparés. Après lui, j’ai rencontré un poète et cette fois-ci, c’est moi qui lui ai brisé le cœur. Puis, l’incendie. Maintenant, je me sens coupable, mais pouvais-je faire autrement ?
TAMARE : Oui, et c’est ce que j’ai fait. Quand il ne m’a plus appelée au téléphone, parce que je l’aurais détruit et pris tout son temps, j’aurais dû arrêter. Quand il m’a récité son poème, là, j’aurais dû arrêter. J’aurais dû arrêter la guerre ! Pourquoi fallait-il que je paye pour les fautes de cette femme qui était avec lui avant moi, payer pour sa muse ? Chaque jour, il lui écrivait un poème, pour qu’elle pense à lui. Quant à moi, je n’avais conscience de rien d’autre que « Tamare est une pute », et cette pensée me giflait le visage, me giflait pendant qu’il dormait à côté de moi après avoir labouré mon corps. Il dormait et j’attendais l’aube, le train de huit heures, le compartiment avec les fumeurs, le froid de la gare, tellement poisseux et humide. Ce soir-là, je me suis dit que je n’aurais jamais dû coucher sous son corps, comme si je n’étais rien. Je voulais le voir mort. Je trouvais étrange d’avoir ce sentiment, mais j’ai tourné le robinet du gaz et j’ai décidé que c’était ce que je voulais vraiment. J’ai tourné et tourné encore jusqu’à ce que j’entende le gaz siffler en sa langue de serpent. C’était comme un gémissement silencieux, un soupir de corps sans chair. Il s’est glissé, invisible, glissé sous les portes, muet comme une femme qui va, pieds nus, vers son amant. – A l’homme. – Le gaz a déployé son corps au-dessus du tien. Je t’ai voulu dompté. Et bien te voilà soumis pour toujours. Ensuite j’ai pris le train et je suis partie, et cette fois-ci, c’était pour toujours !
LA JOURNALISTE : Elle récite un poème. Un jour, je serai le héros de la fête. Ton voile noir, à mes côtés. Ce sera ma dernière défaite et mon plus bel été.
TAMARE : Je vois que tu t’es bien documentée ! Tu es au courant de l’affaire. Elle n’était pas sa dernière défaite. C’était moi, après. Cet été a dû être atroce, au moins autant que l’état de son cœur, à elle. Il m’a dit tout cela et qu’il avait été très amoureux. Elle devait être belle et intelligente. Pourquoi fallait-il qu’il me raconte tout ça après avoir couché avec moi ?
L’HOMME : Peut-être, après tout, que j’ai bien mérité ce qui m’est arrivé, car je sais bien que je n’ai jamais été sage. Combien de fois j’ai essayé de te dire que, pour moi, “maintenant” n’existait pas, et que je vivais dans le passé, qui était pour moi la seule réalité. Pourtant, je te vois encore marcher dans la poussière du chemin, et comment je t’ai rejointe. Notre histoire aurait dû s’arrêter là, sous le noisetier, et, mieux encore, elle n’aurait même pas dû commencer. Ainsi, l’avenir ne serait possible que dans nos fantasmes. C’est ce que je croyais, mais tu ne m’écoutais pas, tu ne voulais pas m’entendre. Tu nous as privé de notre avenir, Tamare, en voulant que je couche avec toi ! Tu m’as contraint à le faire ! Je n’ai pas pu te le refuser. Comment aurais-je pu, moi qui t’ai toujours donné ce que tu voulais ! Et puis tout a commencé à se déliter ! A la Journaliste. – Ne lui dis pas ! Non ! Elle ne
comprendrait pas ! – A Tamare. – Quant à toi, ne l’écoute pas !
LA JOURNALISTE : Tu es stupide, Tamare, vraiment stupide. Il a écrit ce poème pour moi. Et mes cuisses ne sont pas comme des colonnes de marbre, ni mes seins comme des globes de pierre ! Quant à cette histoire à l’eau de rose que je viens de te raconter, ce n’était que de la fiction, ou presque. Je me demande comment tu as pu me croire alors que ça fleure le roman de gare, mais tu t’es laissée prendre. Es-tu bête, Tamare ! Et maintenant, tu veux que je joue le rôle du destin. Parce que tout le monde doit accepter le sort qu’il a mérité, et que toi aussi, tu dois accepter le tien. Tu veux que ce soit ma main qui rende la justice, c’est pourquoi tu m’as choisie, pour jouer le rôle du destin. Pas seulement à cause du parfum. Tu savais tout et tu as tout combiné. C’est pourquoi tu m’as reçue chez toi. Et lui, il était doux et faible. Qu’est-ce que tu attendais de lui ? Regarde-moi ! Je l’ai quitté mais sans douleur. Mais le doux venin de ses paroles imprègnent mon cœur, et quoi encore ? C’est mon passé. Est-ce que je ne suis pas une femme ? Et toi aussi ? Que sommes-nous sans notre passé ? Il n’avait pas besoin d’une femme, ne l’avais-tu pas compris ?! Du moins pas d’une femme en chair, et toi, tu l’as tué ! Il me manque, Tamare, le sais-tu ? Il te manque aussi, je le sais. C’est pourquoi je suis ici. Le téléphone sonne.
L’HOMME : A la Journaliste. – Ne décroche pas. A Tamare. – Tamare, tu ne comprends rien ! C’est pourquoi tu étais jalouse de ce parfum. A cette époque, cette jeune femme, Il s’adresse à la Journaliste. – je parle de toi, à Tamare. – appartenait déjà au passé et toi, Tamare, tu étais mon présent. Mais le présent, dans le moment même où il nous envahit, commence à s’effriter. Et toi tu désirais tellement ardemment que ce scintillement ne cesse jamais. J’ai voulu que tu conserves ce sentiment délicieux, parce que tu étais amoureuse de lui, pas de moi. Pour cette raison, on ne se voyait qu’une fois dans l’année, afin que cette rencontre ait quelque chose d’irréelle. Et je la programmais pour qu’elle ressemble à une sorte de rituel. Et cette nuit-là, je t’ai entendue t’en aller, te battre avec le robinet, et pleurer. J’étais tellement épuisé que je désirais tout arrêter et que tu acceptes enfin. Mais tu n’as pas trouvé la paix. Même maintenant que je suis mort, tu n’es pas en paix. Tu m’es si précieuse, si douce et si stupide, et tu es là, dans mon cœur.
LA JOURNALISTE : Tout cela n’est-il pas étrange ? Cette rencontre avec lui et toi, Tamare, qui rend la justice. Œil pour œil. Nous sommes liés comme si nous étions des amants. Nous le sommes. Tamare, aide-moi maintenant ! Je veux que nous tranchions ce nœud enfin !
L’HOMME : A Tamare. – Cette nuit-là a été courte. Je me suis réveillé ivre et plein de remords. A 3 heures du matin l’ivresse s’était dissipée, et j’étais très fatigué.
Le téléphone de la Journaliste sonne.

TAMARE : Ne vas-tu pas enfin décrocher ton idiot de téléphone ?
L’HOMME : Ne décroche pas ! Pas encore ! Je n’ai pas pu me rendormir et je me tournais et retournais dans le lit pendant que Tamare faisait du bruit dans la cuisine et gémissait comme un chiot perdu. Puis j’ai pensé à toi, bébé. Je t’imaginais à mes côtés, dans le lit, et puis encore à Tamare. La jeune et la moins jeune. Sa folie et ta froide rationalité. Elle, ou toi. Ses points forts, tes faiblesses et inversement ! Comment choisir ? Les courbes de ton corps et les siennes. J’ai réalisé que je ne souhaitais plus rien. J’avais atteint le terme de ma sagesse. Vous deux m’étiez devenues indifférentes, et encore plus, le désir. Je n’avais plus de désir. J’aimais mieux évoquer l’étreinte d’une prostituée que vous deux. Tamare a cassé le robinet, et j’ai fermé les yeux. A ce moment-là, je voulais tellement que tout finisse, que j’ai fermé les yeux et commencé à attendre. Je sais que c’est triste. Et je sens bien que maintenant vous êtes alliées. Pourtant, je n’étais pas votre ennemi. Quant à toi, S’adressant à la Journaliste. – peut-être parce que tu étais plus jeune, tu as compris et tu es partie. Mais Tamare ! Mon Dieu ! Nous parlions tous les jours, sans qu’il soit nécessaire de se voir. Elle était mon monde chimérique et quand elle a voulu devenir réelle, sa magie a disparu. – A la Journaliste. – A toi, je n’aurais jamais pu dire ce que j’écrivais à Tamare. A Tamare. – Cette réalité que tu as mises dans ma vie m’a ôté l’usage de la parole. Aussi, dans ce village, dans la maison, je me suis tu. Je n’avais rien à dire à cette inconnue, à cette chair qui ne voulait rien de plus qu’être prise, pétrie de mes doigts, pénétrée et blessée. C’est ce qui s’est passé quand tu m’as transporté dans la réalité. Pour toi, je suis devenu aveugle et muet, parce que là, au lit, tu avais disparu et notre relation, à ce moment, est devenue ordinaire, alors que, auparavant, elle était comme éthérée. Tu étais irréelle, Tamare ! Tu m’as entraîné dans la banalité, et c’est pour cela que tu dois payer. Tu payes maintenant, non ? Le téléphone de la Journaliste sonne. – Décroche ce téléphone ! J’ai fini. Je n’ai plus rien à dire !
LA JOURNALISTE : Oui, c’est moi, qui d’autre ? C’est difficile à dire. Tu n’as pas enregistré la conversation. Rien du tout ? Pourquoi ? Pour moi, tout est bien. Le microphone ? Quoi, le microphone ? Non ! Pas du tout ! ça a l’air d’être un accident. Non ! Elle ne semble pas très bien, mais je ne suis pas là pour la consoler. Elle aurait pu rester, mais elle ne l’a pas fait. Donc, je pense qu’on ne met personne en prison. O.K. C’est ainsi. A Tamare. – L’homme dont je t’ai parlé, il est de la police.
L’HOMME : A la Journaliste. – Non ! Pas ça ! Tu n’as rien compris de ce que je t’ai dit. Elle ne me laissera jamais sortir d’ici. Pourquoi, ma douce ? Ton parfum ? Des bêtises ! Quoi ? Dis-lui qu’elle peut garder le silence et que tout ce qu’elle dira pourra être utilisé contre elle. Dis-lui, chérie ! Je n’aimais que toi ! Elle ? Et son amour, lourd et sombre, avec un bruit de chaînes ! Non, je veux être libre, petite ! Dis-le lui ! A Tamare. Pourquoi, Tamare ? Pourquoi ?
TAMARE : Je dois comprendre que tu as fait ton choix. Restes-tu ?
LA JOURNALISTE : Ma langue ne ment jamais. Même quand je le veux, elle ne peut pas le faire. J’ai appris à dire la vérité. Et pourtant, tout de suite, au téléphone, j’ai menti avec une telle légèreté ! Je l’ai fait pour toi, Tamare, parce que tu penses que tu sais tout. Te rappelles-tu la légende de l’homme de boue. C’est une légende juive. Sur son front était écrit le mot « emmeth », qui signifie « vérité ». C’était le sens de sa vie. Mais il suffisait de changer une seule lettre et le mot « vérité » devenait le mot « mort ». Elle regarde l’Homme. — Il a peut-être voulu que tu sois celle qui aurait effacé de son front le mot ridicule de « vérité », parce qu’il lui était impossible de vivre avec elle. Il n’avait soif que de sa fantaisie. Et toi, tu as été si pressée que tu as bousculé les lettres. Et maintenant il est mort. Mais je crois que, en quelque sorte, c’était aussi son désir. Oui, je reste. Au moins pendant un certain temps, je vais rester.
L’homme embrasse trendrement Tamare, et disparaît. On n’entend plus que sa voix.
L’HOMME : C’est ainsi, chérie. On dirait bien que ça s’est passé comme ça. Aussi, je n’ai rien à te pardonner.
TAMARE : A la Journaliste. – Allez, remets le disque ! La Journaliste remet le disque avec l’accordéon et s’installe à la table qui est devant la fenêtre. Elle sort son carnet de notes. Verse un peu de vin ! As-tu du papier, un crayon, un stylo ? Assied-toi là ! Oui, à la grande table, c’est bien. Je veux que tu enregistres ce que je vais te dire. Ecris : "Toutes les histoires d’amour commencent par des mots, mais ses paroles étaient un pur poison”. Cigarette ? Dans la salle de bain il y a une brosse à dents et de la pâte dentifrice. Elles sont à toi. Dans la chambre, tu trouveras encore une chemise de nuit. On a beaucoup de travail qui nous attend, et n’aie pas peur de l’homme qui, parfois, voudra que tu lui montres comment sortir d’ici. Tu le connais. Il trouvera bien la porte tout seul. Un jour. Ou peut-être que non. Quoi, quoi ?! Il va peut-être décider de rester avec nous ? Moi, j’ai besoin de quelqu’un. Toi, tu me parais petite, tu ne devrais pas prendre trop de place, aussi tu devrais êtres supportable. Donc, où en étions-nous ?
LA JOURNALISTE : Assise à la table et prête à enregistrer. Ses paroles étaient un pur poison…
On entend la même musique, l’accordéon est triste, puis le rire des femmes.
Rideau.

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