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Moi aussi j’ai embrassé un cheval à Turin 

mardi 10 novembre 2009, par Michel Tarrier

Nietzsche s’effondre le 3 janvier 1889 à Turin. Alors qu’il croise une voiture dont le cocher fouette violemment le cheval, il s’approche de l’animal, enlace son encolure et éclate en sanglots : Nietzsche a définitivement quitté l’humanité.

En 1879, il écrivait, dans Humain, trop humain :

« Rapports avec les animaux. — On peut encore observer la formation de la morale dans la façon dont nous nous comportons vis-à-vis des animaux. Lorsque l’utilité et le dommage n’entrent pas en jeu, nous éprouvons un sentiment de complète irresponsabilité ; nous tuons et nous blessons par exemple des insectes ou bien nous les laissons vivre sans généralement y songer le moins du monde. Nous avons la main si lourde que nos gentillesses à l’égard des fleurs et des petits animaux sont presque toujours meurtrières : ce qui ne gêne nullement le plaisir que nous y prenons. (...) Quand les animaux nous portent préjudice nous aspirons par tous les moyens à leur destruction ; et ces moyens sont souvent bien cruels, sans que ce soit là notre intention : c’est la cruauté de l’irréflexion. Si, au contraire, ils sont utiles, nous les exploitons : jusqu’à ce qu’une sagesse plus subtile nous enseigne que chez certains animaux nous pouvons tirer bénéfice d’un autre traitement, c’est-à-dire des soins et de l’élevage. C’est alors seulement qu’apparaît la responsabilité. On évite de tourmenter l’animal domestique ; un homme se révolte lorsqu’il voit quelqu’un se montrer impitoyable envers sa vache, en conformité absolue avec la morale de la communauté primitive qui voit l’utilité générale en danger dès qu’un individu la transgresse.. Celui qui, dans la communauté, s’aperçoit d’un délit craint pour lui le dommage indirect : et nous craignons pour la qualité de la viande, de l’agriculture, des moyens de communication lorsque nous voyons maltraiter les animaux. De plus, celui qui est brutal envers les animaux éveille le soupçon qu’il est également brutal vis-à-vis des faibles, des hommes inférieurs et incapables de vengeance ; il passe pour manquer de noblesse et de fierté délicate. C’est ainsi que se forme un commencement de jugement et de sens moral. » (§ 57)

Bonnet d’âne et autres têtes de mules



« Les bourgeois c’est comme les cochons

Plus ça devient vieux plus ça devient bête

Les bourgeois c’est comme les cochons

Plus ça devient vieux plus ça devient c... »
Jacques Brel

« L’Homme est la mesure de toutes choses. »
Protagoras

Hors de ce qui peut encore demeurer de pure naturalité, l’assertion de Protagoras est tout aussi évidente et universelle que regrettable. Mais l’homme ayant construit un monde par-dessus le monde, il ne peut résulter qu’errances et chaos d’un tel postulat erroné.

C’est un même discours d’exclusion qui, mot à mot, a toujours été tenu par l’homme anature pour écarter tout autant l’animal que l’autre homme qui n’a pas l’heur de lui plaire. À La Réunion, l’esclavage ne cessa qu’en 1848. Les Tasmaniens ont été massacrés jusqu’aux derniers par les colons blancs. La dernière Tasmanienne est morte en 1877 et son cadavre empaillé a été exposé dans un musée de Hobart jusqu’en 1947, entre un loup de Tasmanie et un kangourou. À l’époque du procès de Nuremberg, les Aborigènes d’Australie n’étaient toujours pas recensés : ils faisaient partie de la faune. Cette relégation à l’animal non-humain, sans conscience, sans langage articulé, à la bête, à la brute, au barbare, a inspiré à notre humanerie, selon les lieux et les temps, tous les racismes, toutes les xénophobies et toutes les discriminations raciales, l’apartheid, l’esclavagisme, les nettoyages ethniques et les pogroms de toutes sortes, les génocides jusqu’à la shoah, solution finale de la question juive. Les massacres des Guanches en 1400, de dizaines de millions d’Amérindiens cannibales dans les seuls cinquante ans qui ont suivi la découverte de Colomb, des Timicuas en 1630, des Hereros en 1905, des Bochimans, des Papous, des Aborigènes australiens, la déportation entre le XVe et le XIXe siècle de onze millions d’Africains réduits en esclavage, le génocide d’un million d’Arméniens en 1915, des Kurdes, des Kosovars, d’un million de Tutsi en l’espace record de cinq semaines en 1994, des Noirs chrétiens du Darfour, de tous les païens, de tous les infidèles, trouvent leur haine justifiée et argumentée dans le même concept manipulateur que celui de la ségrégation pour les autres espèces terriennes. Un ancien tortionnaire d’Algérie argumentait que torturer ne demande aucun effort, sinon celui de considérer sa victime comme non-humaine, donc à l’idée de celle que nous nous faisons de l’animal. Les sévices et les dégradations opérés par certains militaires Nord-américains à la prison d’Abou Ghraib ne portaient donc pas atteinte à la dignité humaine puisqu’elles étaient dirigées contre des humains animalisés.

Le non-Blanc pour le Blanc, le non-Noir pour le Noir ou le non-Chinois pour le Chinois, sont à mépriser, à dégrader du rang humain, à abaisser au rang d’animal. Les cultures non-occidentales sont primitives. Même type de dénigrement pour l’adversaire politique, le contradicteur idéologique, voire le joueur de l’équipe sportive opposée ! Comme les animaux, les Iroquois de la conquête de l’Ouest étaient sauvages et à loger à la même enseigne. Un singe ne construit pas des cathédrales. La vision machiste et conservatrice de l’autre sexe, le sexe faible, dont on dénigre les qualités intellectuelles pour justifier du non-droit de vote, de chéquier, de liberté et de plaisir sexuels ou de visibilité au salon des hommes, participe de ce raisonnement abject.

Le zoomorphisme tend à attribuer aux personnes des caractéristiques animales, sans mauvaise intention particulière. Le processus inverse est l’anthropomorphisme. Les deux modes correspondent à des pastiches, abusent de l’hyperbole et ont toujours travesti la vérité, notamment au détriment de la connaissance zoologique et du respect envers les espèces. La mythologie religieuse, avec sa fréquente thériantropie, l’univers des légendes, des fables (pour l’éducation du jeune animal humain…) et de la bande dessinée en firent un large usage. Jean de La Fontaine et Walt Disney recoururent outrancièrement à ces procédés et selon des modes souvent grotesques. Notre incapacité à renverser la perspective anthropocentriste fait que nous sommes bel et bien menacés par le Nuremberg de l’écologie que certains avaient prédit.

Enfant, aux cours de catéchisme des curés parisiens que mes parents m’imposaient pour mon plus grand mal, on nous projetait souvent, sous le regard du Crucifié, des films du Far West où les Indiens étaient maltraités. J’ai subi des passages obligés aux cirques Bouglione, Pinder et Medrano, au zoo de Vincennes, au jardin des plantes où je restais pantois devant nos frères gorilles incarcérés (et encore aujourd’hui non défendus par Amnesty international…), aux projections de films lénifiants de Disney. On ne m’a pas, non plus, épargné le spectacle édifiant de la Venus hottentote, nue et empaillée, dans sa vitrine du muséum. Déjà, je voyais les curés, les gens du cirque et Walt Disney comme des voyous. Au temps de Maurice Papon et du métro Charonne, j’entrais dans l’adolescence. J’étais formé, formaté. Entomologiste, il ne me restait plus qu’à tuer des papillons toute ma vie. Au nom de la science.

« Les juifs sont des singes et les chrétiens des cochons. » Dans une école islamique de l’ouest de Londres, la King Fahad academy, les enseignants utilisent des livres qui décrivent les juifs comme des singes et les chrétiens comme des cochons. L’info fut diffusée le 6 février 2007 sur BBC2, et la directrice de l’établissement a affirmé, sur le plateau du journal Newsnight, que la traduction était sortie du contexte, Les traducteurs consultés ont tous pourtant lié les mots ’juifs’ à ’singes’, et ’chrétiens’ à ’cochons’.

C’était au nom de la science ou du spectacle qu’on exhiba longtemps les êtres humains hors normes ou les sauvages les plus exotiques, telle la Vénus hottentote. Elle était née l’année des droits de l’Homme, qui n’étaient ni ceux de la femme, ni ceux de l’indigène, et ne le sont toujours pas vraiment. Fille d’un père Khoisan et d’une mère Bochiman, elle était dotée de stéatopygie (fesses surdimensionnées) et de macronymphie (organes sexuels protubérants). Un médecin de la Royal Navy l’embarqua pour l’Europe et, à Paris, elle devient un objet d’exposition des music-halls et des salons de la haute bourgeoisie. Elle termina sa vie dans les bordels. Du statut de bête curieuse, Baartman Saartjie passa aussi à celui de cobaye humain. Elle était exposée nue sous les yeux avides de scientifiques et d’artistes peintres. En 1815, le célèbre naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire comparait dans un rapport le visage de l’infortunée à celui d’un orang-outang, et ses fesses à celles de la femelle du singe mandrill. Georges Cuvier, père de l’anatomie comparée sous Napoléon Bonaparte, estime quant à lui qu’elle est la preuve indéniable de l’infériorité de certaines races. Peu après sa mort et… pour le plus grand bien des connaissances, Cuvier la disséqua et présenta les conclusions de ses recherches devant l’Académie de Médecine : « Les races à crâne déprimé et comprimé sont condamnées à une éternelle infériorité. » Ce n’est qu’en 1974 qu’un directeur du laboratoire d’anthropologie du Muséum national d’histoire naturelle fit retirer le corps de la vitrine où il était exposé, pour l’entreposer à l’obscurité des caves du musée. En 2002, après de très longues tergiversations diplomatiques et une évidente mauvaise volonté des collections nationales, sa dépouille fut restituée à l’Afrique du Sud. « La Vénus hottentote conquit donc sa renommée en tant qu’objet sexuel, et la combinaison de sa bestialité supposée et de la fascination lascive qu’elle exerçait sur les hommes retenait toute leur attention ; ils avaient du plaisir à regarder Saartjie mais ils pouvaient également se rassurer avec suffisance : ils étaient supérieurs » (Stephen Jay Gould, Le Sourire du flamant rose, 2000).

L’animalisation est un zoomorphisme à dessein malfaisant, toujours dépréciatif et dénigrant, d’autant plus affligeant qu’il correspond à une chosification, tant pour l’homme que pour l’animal concernés. Fort de son incurable méconnaissance de la zoologie, c’est pour dénigrer son prochain que l’homme utilise certains travers prêtés aux animaux. Les invectives, insultes, injures et calomnies du genre ont toujours été très présentes dans les mœurs politiques, rarement reluisantes. Dans l’objectif d’animaliser, de mettre à quatre pattes l’adversaire, la violence verbale née de luttes intestines et les diatribes contre l’opposition ne manquent jamais de noms d’oiseaux. Il convient de haranguer l’électeur badaud en stigmatisant et en raillant prosaïquement le protagoniste. La méthode relevant du symbolisme et ne parlant qu’au psychisme, l’animalisation connut son heure de gloire durant le nazisme et le fascisme. C’est surtout pendant les guerres et pour construire l’altérité qu’on se regorge de formules zoomorphiques, particulièrement en recourant à l’espèce porcine. Lors de la Grande Guerre, la caricature s’en donna à cœur joie en instrumentalisant le cochon, ce dernier étant assimilé à la barbarie teutonne, et notamment à sa goinfrerie alimentaire pour la charcuterie, en opposition à la civilisation française. Le cochon allemand était alors l’animal de la fange. Dans l’histoire des colonisations, le colon, son soldat ou son curé stigmatisaient par l’animal l’indécrottable infériorité du sauvage. La presse soviétique stalinienne, professionnelle de la haine, invectivait les écrivains qu’elle n’aimait pas en les qualifiant de vipères lubriques. Lors du congrès de la Paix à Vienne en 1952, Jean-Paul Sartre fut traité d’hyène dactylographe ! Dans Les damnés de la Terre, Sartre avait rappelé que la métaphore zoologique traduit toujours la marque du fascisme, mais le même Sartre est l’auteur de la sentence fameuse : « Tout anticommuniste est un chien ». Même l’ami Alain Badiou use sans retenue de métaphores zoologiques : « Tout antisarkozyste est-il un chien ? » écrit-il dans le Monde du 24 juillet 2008, répondant à Pierre Assouline et à Bernard-Henri Lévy, lesquels, dit-il, auraient exagéré la portée de son recours à l’animalisation péjorative dans son brûlot De quoi Sarkozy est-il le nom ?, où le philosophe qualifiait de « rats » les électeurs de Nicolas Sarkozy (les rats … l’homme aux rats). Et de surenchérir ainsi dans le même article : « Eh bien, finalement, je plaide coupable. J’utilise en effet sans remords les métaphores zoologiques. Ce qui caractérise la politique, même si le capitalo-parlementarisme pousse sa domination jusqu’à vouloir nous le faire oublier, c’est qu’il y a des ennemis. Et pourquoi diable, si ce sont de vrais ennemis, me serait-il interdit de les injurier ? De les comparer à des vautours, à des chacals, à des butors, à des linottes sans tête, et même à des rats, à des vipères, lubriques ou pas, voire à des hyènes, dactylographes ou pas ? On ne peut pas toujours comparer les gens à des aigles, comme on l’a fait pour Bossuet, ni même à des bœufs, comme ce fut le cas pour le président du conseil Joseph Laniel, ou encore à des renards, comme c’était courant s’agissant de Mitterrand. Et puis, mesdames, messieurs, un peu d’humour. A supposer que Ségolène Royal me fasse penser à une chèvre peinte et le premier ministre Fillon à une fouine endormie, ne croyez pas, quel que soit votre animal favori, qu’il faille grimper au plafond ! » Hier et aujourd’hui, le langage xénophobe fait un large usage de l’animalisation. Les pires insultes à l’égard d’une personne d’origine arabe (et supposée telle parce que plus souvent Kabyle ou Berbère !) sont raton ou bicot. L’hymne à l’amour de Jacques Dutronc est une intelligente parodie du genre. Comme les chants nazis, les cris de singes poussés par les hooligans quand un footballeur noir de l’équipe adverse touche le ballon sont désormais poursuivis par la loi.

Nous, animaux


« Les animaux du monde existent pour leurs propres raisons. Ils n’étaient pas faits pour les humains pas plus que les noirs n’étaient faits pour les blancs, ou la femme pour l’homme. »
Alice Walker

« Appeler les humains par des noms d’animaux est toujours un signe inquiétant. Tous les génocides ont été précédés par ce genre de dénigrement. »
Charles Patterson

Le spécisme est une drogue dure qui conduit au sexisme, à l’homophobie, au racisme, à l’apartheid. En prônant une attitude irrespectueuse sous le prétexte de différences, il est à l’espèce ce que le sexisme et le racisme sont au sexe et à la race. Ces idéologies, héritières du poids des religions monothéistes, obscurantistes et taxinomistes justifient la ségrégation, la soumission, l’exploitation tant de l’animal, que de la femme et de l’homme d’une autre race, culture, croyance ou sexualité. La lutte contre le racisme ou le sexisme est inséparable de celle contre les méfaits de l’animalisation. Le regard évaluatif d’une hiérarchie au sein du Vivant est directement induit par l’erreur de croire que l’évolution va du plus simple au plus sophistiqué, de l’inférieur forcément stupide au supérieur doué d’une intelligence donnant droit à tous les pouvoirs. L’évolution se fait dans tous les sens et ne poursuit aucun objectif, certainement pas celui de conduire de l’irresponsable au conscient, de l’algue à l’homme, mâle et Blanc comme par hasard et de préférence. L’intelligence et la société de l’homme sont une intelligence et une société parmi toutes les autres de cette Terre. Voir l’espèce porcine comme inférieure (et non différente) parce qu’elle marche à quatre pattes et que nous en avons fait une machine à saucissons est un point de vue subjectif, carnivore et bien arrogant. Jugement qui nous arrange si nous aimons déguster en saucisses la viande morte et les tripes du cochon. Pour qu’au nom du rapport de force, l’esclavagiste ou le soldat colon puissent asservir des populations autochtones, il leur suffisait de les soumettre au rang d’animaux non-humains. Les six femmes qui meurent en France chaque mois sous les coups de leur conjoint sont simultanément traitées de salopes, de chiennes en chaleur ou de truies lubriques. Tous les machistes sont spécistes et tous les spécistes sont sexistes. Il n’y a qu’un pas de la sale bête à la salope, et de la salope au pédé, puis au sale nègre, dans l’ordre !

Se référer aux animaux comme si nous n’en étions pas nous-mêmes autorise à détenir prisonniers dans des batteries d’élevage aux conditions infrahumaines quelque 100 milliards d’animaux dans le monde, à ne pas avoir le moindre état d’âme en sachant que trois animaux à la seconde périssent dans des laboratoires d’expérimentation, à tirer à l’année 250 millions d’autres sujets terriens péjorativement étiquetées gibiers, à abandonner annuellement 25 millions d’animaux de compagnie, à se vêtir de peau et de fourrure impliquant la souffrance annuelle de 70 millions de « mammi-frères » et d’emmener nos enfants à des spectacles dégradants exhibant des animaux rendus fous par la captivité, le dressage et les frustrations. Comme il faut toujours payer d’une façon ou d’une autre la facture, outre la destruction des écosystèmes par le surpâturage et le déboisement au profit de l’extension des surfaces pâturables, de plus en plus de maladies émergentes et liées à la consommation carnée sont peut-être là pour nous rappeler que nous agissons mal, que celui qui sème le vent récolte la tempête. Aux États-Unis, 70 % des céréales sont destinées aux animaux d’élevage, contre seulement 2 % en Inde. Il faut 7 kilogrammes de céréales pour produire 1 seul kilogramme de bœuf, et si toutes les céréales utilisées pour le bétail états-unien étaient consommées directement, elles nourriraient 800 millions d’humains. Les mêmes États-Unis transforment chaque jour mille tonnes de viande de bœuf en viande hachée, et chaque citoyen Nord-américain dévore durant sa vie 9 bœufs de 500 kilogrammes. Seule une vision erronée et manichéenne du statut de l’animal peut permettre ces chiffres de la honte.

Au sens le plus large, l’antispécisme désigne le refus systématique de baser une éthique sur la notion d’appartenance à une espèce donnée, et ce, sans définition de critères pertinents. Il est hélas inapplicable dans notre civilisation et ne relève que de l’attitude exemplaire affine au jaïnisme. Dans le concept du système non ascète – et donc forcément injuste - adopté par le plus grand nombre de Terriens, la déontologie antispéciste pratique peut être justifiée par le neurobiologiste, affirmant que tout animal doté d’un système nerveux est simultanément doté d’une sensibilité. Cette capacité lui permet de ressentir le bien-être jusqu’au plaisir et le mal-être jusqu’à l’affect de la souffrance et de la douleur. On n’exercera donc pas la moindre pitié à l’égard des plantes et on poursuivra l’asservissement des animaux (domestication, élevage) lorsqu’elle est estimée indispensable à notre survie et dans le plus grand respect de ceux-ci. C’est-à-dire que l’on établit une échelle de valeurs entre l’huître et le gorille. Dans les contraintes de la coexistence qu’implique une civilisation conduite par l’espèce humaine, l’animal que l’homme croit avoir l’obligation de détenir sous sa dépendance a droit aux mêmes soins et attentions que tous les êtres incapables de se défendre par eux-mêmes, comme le sont le bébé, les personnes âgées ou celles victimes d’un handicap cérébral ou physique limitant. Le mépris de ces droits naturels correspond à un crime de non-assistance. Au Moyen Âge, on se riait tout autant du fou que du singe ; dans notre Moyen Âge actuel, certains se rient encore du singe. Le fait que nous ne sachions pas grand-chose du sentiment d’être d’une tortue ou d’un chardonneret ne nous autorise pas au déni de leur libre-arbitre, ou de leur confort relatif si l’on commet l’impudent délit de les incarcérer. Tous les êtres vivants ayant une origine commune, les différenciations intervenues au cours des milliers de millénaires de l’évolution n’autorisent pas des destins iniques, a fortiori lorsque ceux-ci ne sont motivés que par des sentiments d’égocentrisme ou de frivolité d’une espèce endoctrinée s’autoproclamant maîtresse et souveraine du monde. Avec leur propension à conférer tous pouvoirs à l’homme roi-de-la-création, les trois monothéismes créationnistes portent une très lourde responsabilité dans la cruauté exercée contre la Nature, les animaux et par ricochet contre l’homme lui-même, sa compagne et ses frères. Aujourd’hui, les pays d’Europe où l’Église a encore son mot à dire sont quotidiennement en infraction avec les législations de protection de l’animal. Chardonnerets et serins chanteurs dans leurs geôles minuscules, cailles pondeuses détenues à l’étroit, sont encore massivement présents dans les foyers espagnols. Animal  ! est en Espagne une insulte courante et qui se traduit par imbécile !

Le bestiaire de ces insultes, injures, offenses, vexations et autres incontinences verbales est infini, en voici un florilège français non exhaustif.

Animal : se comporter comme un animal en dit long sur notre psychologie.
Bête : définit à la fois tout animal autre que l’homme et le manque d’intelligence, la stupidité, le fait d’être étourdi : « Être bête comme ses pieds », « Que je suis bête ! », etc. Quant à l’expression « Nos amies les bêtes », souvent utilisée par les amis des animaux (donc zoophiles dans la première acception du terme…), elle sous-entend bien une certaine commisération pour un monde inférieur, dont l’homme se positionne comme le protecteur, alors que selon Théodore Monod : « Les animaux ne demandent pas qu’on les aime, ils exigent qu’on leur fiche la paix ».
Bestial : qui ressemble à la bête, brutal, sauvage.
Bétail, bestiau : désigne péjorativement le cheptel, soit les animaux d’élevage autres que les oiseaux ; « Être traité comme du bétail » signifie sans le moindre ménagement.
Singe, macaque, guenon : pour se gausser d’une personne considérée comme non évoluée, la plupart du temps avec connotation raciale.
Chien : systématiquement dépréciatif (« N’être qu’un chien », « Une vie de chien », « Ce n’est pas fait pour les chiens »…).
Loup : pour qualifier une grande méchanceté (selon la sentence de Thomas Hobbes : « À l’état de nature, l’homme est un loup pour l’homme »).
Chacal : homme profiteur, avide tel un charognard.
Rat : renvoie à un univers sordide, à un comportement de lâcheté (la métaphore des rats quittant le navire…), tant d’intérêts mesquins que de milieu minable.
Porc : c’est l’animal le plus caricaturé dans l’animalisation verbale, écrite ou iconographique, à l’endroit de tout individu que l’on entend disqualifier et calomnier sous un quelconque prétexte, notamment celui de la vulgarité. Le cochon est pourtant un mammifère très intelligent, surtout son ancêtre sauvage, non amoindri par des siècles d’élevage.
Cochon, cochonne : « 1. Sale, dégoûtant. 2. Malfaisant, déloyal. 3. Égrillard, obscène » selon Le Petit Larousse. (Suivent dans la ligne : cochonceté pour obscénité, cochonnerie pour malpropreté).
Caractère de cochon, tête de lard : pour qualifier un mauvais caractère.
Ours : pour une personne peu avenante, qui fuit la société.
Ours mal léché : pour un individu bourru (« Ainsi que l’ours, à force de lécher son petit, le met en perfection, ainsi vois-je, etc. » Rabelais).
Âne, kif-kif bourricot (pareil à l’âne) ou buse : pour stigmatiser l’insuffisance intellectuelle, l’ignorance, voire une personne bornée. Les expressions péjoratives sont nombreuses : avoir un bonnet d’âne, être franc comme un âne qui recule, être un âne bâté, brider un âne par la queue, faire l’âne pour avoir du son, chantez pour un âne, c’est des crottes qu’il vous donne, etc.
Tête de mule : pour une personne têtue, à l’attitude buttée.
Cheval, jument : pour une belle femme, mais de grande stature.
Gros bœuf : pour un homme lourd, sans distinction.
Vache (peau de) est synonyme de salaud (« Une jolie fleur dans une peau d’vache. » Georges Brassens).
Veau : pour un abruti (« Les Français sont des veaux. » Charles de Gaulle).
Chameau : un « vrai chameau » est quelqu’un de méchant, désagréable.
Brebis galeuse : pour une personne rejetée, indésirable.
Bouc : pour un homme brutal et grossier.
Renard : pour une malignité peu honnête.
Blaireau : synonyme de ringard, de beauf.
Maquereau, maquerelle, morue : toutes invectives propres au monde de la prostitution.
Thon ou truie : à l’intention d’une fille laide ou grosse.
Grenouille de bénitier : pour qualifier une bigote.
Anguille : pour quelqu’un d’insaisissable.
Langue de vipère : pour une personne habituée à diffamer
Vipère, araignée ou autre animal lubrique : pour discréditer quiconque en lui attribuant un penchant excessif pour le vice et la luxure ; l’expression, très largement extrapolée dans les insultes politiques, est en outre inexacte car il n’y a aucune attribution scientifique de lubricité ni à la vipère, ni à l’araignée !
Scorpion : ennemi qui tue par derrière, malfaisant, hypocrite (« Comme le scorpion, mon frère, / Tu es comme le scorpion / Dans une nuit d’épouvante. » Nazim Hikmet).
La bêtise au front de taureau : sert à brocarder l’énorme bêtise (« Contristé, servile bourreau / Le faible qu’à tort on méprise ; / Salué l’énorme Bêtise, / La Bêtise au front de taureau.  » Charles Baudelaire (L’examen de minuit, in Les fleurs du Mal).

On notera que rares sont les animaux ayant droit à un noble statut, c’est néanmoins le cas du chat, du lion, de l’aigle, du coq, du paon, de l’abeille…

Bien que donner à quelqu’un un nom d’oiseau signifie le traiter de tous les noms, l’injure apparaît aussi au premier degré :
Bécasse : pour une personne sotte.
Dinde, bécassine ou oie (blanche) : pour une fille niaise.
Grue : pour une prostituée.
Poule mouillée : pour un homme couard.
Poulet : pour un policier.
Pie : pour une personne bavarde.
Perroquet : pour quelqu’un qui répète.
Perruche : pour une femme bavarde.
Faire l’autruche : pour quelqu’un qui refuse de voir le danger.
Vieille chouette : pour une femme revêche (et non chevêche !).
Vautour : pour une attitude de bas profit qu’inspire l’oiseau charognard.
Corbeau : comme oiseau de mauvais augure, auteur de lettres anonymes.
Buse : qualifie l’idiotie et triple buse signifie alors trois fois idiot (acception péjorative attestée depuis le XVIe siècle, selon le Robert).
Butor : pour un malappris.
Canard boiteux : pour un sujet mal adapté à la société.
Pigeon : pour quelqu’un facile à duper, à « plumer ».
Faisan : pour l’auteur d’affaires louches.
Tête de linotte : pour une personne écervelée.
Drôle de moineau : pour quelqu’un de méprisable.
Etc.

Si l’analogie à la Nature et aux animaux est le plus souvent négative et péjorative chez les monothéistes, elle est par contre gratifiante et positive chez les peuples natifs ou en Asie. En Chine, au Japon, on se prénomme « Premières neiges », « Hautes vagues », « Immense surface d’eau », « Fleur de Lotus », « Orchidée », « Perle précieuse », « Hirondelle », « Fleur de prunier », ad libitum..., autant de références homotéliques. Si vous avez rendez-vous avec un banquier chinois se nommant Jinsong, dont la secrétaire s’appelle Shao Lian, vous serez reçus par Monsieur « Pin droit » et Mademoiselle « Immense surface d’eau ». Tout le monde connaît les noms des Amérindiens, dont certaines traductions littérales donnent : Fleur éternelle, Papillon, Faon, Oiseau bleu, Serpent à Fleurs, Castor, Soleil évident, Oiseau bleu, Pluie tombante, Petit bison, Cerf commun, Coyote chassant des cerfs, Colombe sauvage, Une vigne sur un Chêne, etc.

Ainsi, les peuples premiers, et encore à ce jour les sociétés ayant échappé à l’anti-chemin des monothéismes révélés, vénèrent la Nature, la glorifient en étant fiers et dignes de se prénommer « Petit bison » ou « Serpent à fleurs », tandis que nous, les « porcs », les « truies », les « boucs », les « ânes », les « triples buses », les « vieilles chouettes », les « grues », les « poules mouillées », les « langues de vipères », les « hyènes dactylographes », les « têtes de mule », les « chiennes lubriques » et autres noms d’oiseau, c’est péjorativement que nous nous inspirons du Vivant pour avilir, calomnier, excommunier, etc. Quel Dupond-Durand, quel Schmidt, quel Smith, quel Gomez-Hernandez irait prénommer son fils « Petit bœuf » ? Même s’il n’est ni gavé par Mac-Do, ni « globèse » !

En détestant notre environnement naturel, en crachant sur le Vivant, nous avons fait notre propre malheur, et c’est pourquoi dans cet enfer crétin, pétri de haine, d’envies frustrées et de rancœur, nous nous voyons condamnés à perdre notre vie pour la gagner.

1 Message

  • Moi aussi j’ai embrassé un cheval à Turin 11 novembre 2009 10:47, par Eléonore Visart

    J’apprécie toujours énormément les articles de Michel Tarrier et ce témoignage de Nietzsche est très émouvant. En lisant celui ci voici ce à quoi j’ai pensé. Tout d’abord à Nietzsche qui disait qu’une des plus grande ironie universelle c’est de voir les chrétiens à genoux devant l’inverse de l’Evangile et ensuite à une lettre écrite par une amie suisse. Une lettre destinée à la communauté protestante qu’elle venait enfin de quitter et que j’ai reprise dans le mon livre "Parcours d’une révolutionnaire" publié sur Internet aux éditions Edilivre. Voici la lettre en question :

    « Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Cherchant à comprendre le monde dans sa poursuite insensée de profit et d’accroissement, alors que ces objectifs nous mènent au bord du gouffre, j’ai sondé quelques documents d’histoire. J’ai trouvé une recherche intéressante faite par Monsieur Jean Ziegler, professeur en sociologie à l’Université de Genève et dont le dernier livre est intitulé : « La Victoire des Vaincus. » Ces écrits sont en résonance avec ma pensée et m’ont bien aidée. Au départ, je ressentais un malaise en ce qui concerne l’Amérique et son influence. Je ressentais la structure capitaliste des nations comme étant cette grande Babylone appelée par l’apocalypse de Jean, la grande prosti¬tuée, et décrite aussi dans la vision de Daniel, la grande statue à tête d’or. Le jour est peut-être arrivé où « tout ce qui est caché doit être publié sur les toits ». La Vérité n’est pas ce qu’on enseigne sur les bancs d’écoles, ni forcément dans les Églises. Il est temps d’éveiller son esprit, même au risque de perdre ses illusions. La recherche des faits historiques authentiques ne laisse guère de place pour l’enthousiasme patriotique. Un prédicateur éminent écrit qu’il est fier d’être américain et pense pouvoir s’identifier à son pays, en parti¬culier aux pionniers des débuts, les « Pères Pèlerins », et cela me rend bien pensive. Au contraire, les faits vécus à l’époque inspirent la honte d’être de race blanche, d’appartenir à cette race d’hommes qui débarqua dans le Nouveau Monde et le remplit de violences et de crimes.L’histoire des nations est une histoire de conquêtes. L’Église catholique romaine, héritière de la Rome impériale, forma la matrice des nations à l’image de sa mentalité. Liée à la monarchie, elle a universalisé l’esprit de conquête, d’accroissement, de monopole et de lucre. Elle a ouvert la voie à la honte des peuples occidentaux que fut la colonisa¬tion et l’esclavage. Lorsque, avec les rois détrônés, l’Église mordit la pous¬sière et perdit ses prérogatives orgueilleuses, les chefs de toutes idéologies poursuivirent la course et adoptèrent le même moule. On réforma le système monarchique par le système démocratique ou communiste, la religion papale par la Réforme. Mais on conserva la base : la volonté de domination et d’exploitation propagée par Rome. C’est ainsi que le dogme de la prédestination défendu par Calvin, devint la justification des Anglais et des Hollandais pénétrant en Afrique du Sud et en asservissant les tribus indigènes considérées comme inférieures (l’élection présuppose une race supérieure, les promus ou les prédestinés, et une race inférieure, les non-promus). Fortifiés par ce même dogme, les Pères Pèlerins arrivés en Amérique en 1620, jugèrent les Indiens peu convertibles, donc non-promus au « Royaume » et ils se firent un devoir de purifier leur nouvelle terre de cette race païenne. Les Indiens gênaient, car leur respect de la nature et leurs liens avec elle les empêchaient de s’intégrer aux principes contraires des envahisseurs. Or, le mépris des Lois de la Vie, mépris du corps et de son environnement, constitue la substance et la virulence de l’Église romaine. Luther n’y changea rien, preuve en fut la vie des protestants dans le Nouveau Monde. C’est ainsi qu’on tua lâchement les « Peaux Rouges », qu’on asservit cruellement les « Noirs » et qu’on écrasa dans l’horreur de la bombe, les « Jaunes ». Par-dessus le marché, on pollua à mort la terre acquise par extorsion. C’est avec tristesse et émotion que j’ai lu le livre « Enterre mon Cœur » qui relate la défaite des Indiens au XIXème siècle. Tout y démontre l’erreur fondamentale du système dit « chrétien » fidèle parfois à la lettre mais toujours opposé à l’esprit de Jésus-Christ. Si l’esclavage et le colonialisme furent l’apanage des siècles passés, nous avons aujourd’hui d’autres types de dérapages, tout aussi graves, qui nous échappent. Je voudrais en soulever un : le massacre et la torture des animaux sans défense, ce qu’on appelle la vivisection. Ce crime aussi laid que l’esclavage, et même pire peut-être, se perpétue sous le couvert de la science ; au nom de l’armée qui pense assurer notre sécurité en testant son matériel sur des animaux et au nom de la médecine, qui prétend combattre maladie et souffrance humaines en les imposant à des animaux, croyant par ce biais nous transmettre la santé et le salut (étymologiquement). Tout cela sans qu’aucun prédicateur de Vérité n’élève la voix dans nos églises, situant le danger ailleurs, par exemple dans le yoga ! Mais que chaque médicament commercialisé le soit par le sacrifice douloureux de plus de cinq cents animaux alors que l’industrie suisse utilise plus de quatre cent cinquante mille produits différents, cela n’émeut pas les chrétiens et ne leur inspire pas la nécessité morale de choisir une autre médecine. Autrefois, j’étais parmi les missionnaires en Afrique qui s’irritaient lorsque les Noirs consultaient le sorcier et pourtant nous distribuions des médicaments qui devenaient de nouveaux fétiches ! Tant est grand le condi¬tionnement des Noirs, mais aussi le nôtre ! Il est temps de cesser d’être naïfs, de veiller, la lampe allumée et les reins ceints, c’est-à-dire y voir clair, alors que ce n’est pas évident, puisque bien des vérités ne sont enseignées ni à l’école ni à l’Église. Le Royaume de Dieu est en nous et ainsi nous avons la faculté de juger ce qui est juste et injuste. La prêtrise a prétendu juger à la place des croyants, s’interposant sous prétexte que des gens simples ne peuvent trouver seuls le chemin et cela en contradiction avec Jésus qui a promis l’Es¬prit pour nous guider dans la liberté. Seul un esprit sainement critique nous gardera des écueils de la raison d’Etat, de la raison scientifique et de la raison d’Église. Cet esprit critique, Rome l’a combattu et à sa suite ses privilégiés qui régissent par monopole les institutions ; cet esprit critique nous est maintenant présenté comme un dangereux péché. Je souhaite que les chercheurs de vérité sachent retrouver cette vertu critique et l’exercent sur des actes journaliers et simples dont les normes sont dictées par la société de consommation et la plupart du temps au détriment de la justice, de l’écologie et du Tiers Monde. »

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