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Guatemala : la chevauchée infernale 

vendredi 17 décembre 2004, par Xavier Zimbardo (Date de rédaction antérieure : 1er janvier 1970).

Des silhouettes fantomatiques de bûcherons, ployés sous leurs fagots, surgissent et disparaissent dans la brume livide, le front ceint du mecapal, ce bandeau de cuir qui soulève des montagnes. De frêles bergères, emmitouflées jusqu’aux yeux dans des couvertures, poussant devant elles leurs brebis et leurs chiens, courent en silence parmi les roches déchiquetées. Des cavaliers pressés passent entre les grands pins que le brouillard estompe. Des armadas de nuages dissolvent le paysage de la sierra. L’horizon s’est perdu, avalé par un chemin blême qui ne conduit nulle part.

La chaussée, comme bombardée de météorites, rebondit de crevasses en nids de poule. Entre virages imprévisibles et monstres d’acier invisibles, roulant sans éclairage, devinés plus que vus, les précipices et les glissements de terrain d’un côté, les effondrements de falaises et les chutes de rochers de l’autre, il est vital de rouler avec prudence, sans s’énerver…

Rarement vu une telle purée de pois ! L’altimètre du 4x4 se contorsionne entre 2 500 et 3 200 mètres. C’est aussi le charme des Cuchumatanes, cette végétation luxuriante accouchée de la saison des pluies. Pour peu que le soleil se lève, on découvre des perspectives insensées, aux pentes couvertes de fleurs. Parfois on flotte au-dessus des nuages, survolant une marée éclatante puis, subitement, l’averse des cumulo-nimbus vous engloutit de plus belle. Tout s’enveloppe alors de mystère, la bruine dilue les formes, les branches deviennent des squelettes inquiétants. Montagne, ciel et forêt s’engluent tout ensemble dans l’informe et l’incertain.

Le petit village de Todos Santos Cuchumatan se découvre au fond d’une vallée âprement cultivée. Une multitude de sentiers minuscules, au tracé imperceptible, veinent les flancs de la montagne. L’éclairage rasant du soleil au lever du jour en laisse deviner les cicatrices. Nuées de papillons et colibris voltigeurs font escorte au promeneur. Sur les versants abrupts où l’usage des terrasses est ignoré, la population essentiellement paysanne récolte oignons et carottes, pommes et pommes de terre, fait paître de rares moutons. Parées de fleurs écarlates, les longues tiges des haricots noirs s’entortillent, frivoles, autour des hauts épis de maïs qu’elles étreignent. Les fruits de leur histoire d’amour s’appelleront tortillas et frijoles, vous les retrouverez quotidiennement au comedor dans votre assiette…

Les femmes tissent, les hommes sont plutôt couturiers et on les voit souvent sur leurs terrasses affairés derrière une machine à coudre : des as de la confection dont le savoir-faire s’exporte bien ! A la saison chaude, nombre d’hommes partent aussi offrir leurs bras dans les plantations de coton et de café de la Costa Sur. Le paysage est défiguré par une abondance de constructions nouvelles et clinquantes, tranchant avec l’habitat traditionnel, signe de la prospérité tapageuse des immigrés rentrés au pays. Il y a une vingtaine d’années, la sauvagerie de la dictature et les massacres perpétrés par l’armée ont poussé des dizaines de milliers d’habitants des Hautes Terres à fuir vers le Mexique et les Etats-Unis où ils travaillent aujourd’hui en toute illégalité, suivant des filières bien rôdées et lucratives pour ceux qui en tiennent les rênes.

Julio, un jeune juge de paix, me guide dans le village et ne se plaint pas : "Ici, tout est vraiment tranquille. Notre quinzaine de policiers n’a pas à se plaindre. Aucun délit, rien que des petits conflits que nous autres, juges, sommes chargés d’arranger." Nous passons devant le terrain de foot jouxtant l’école ; sur le mur, un slogan proclame : "Un sportif de plus, c’est un délinquant de moins."

Le banditisme serait souvent le fait de toute une racaille d’ex-miliciens et paramilitaires "reconvertis" après la signature des accords de paix civile en 1996. Plus de 200 000 Mayas furent assassinés. Des chiffres qui sont loin de dire la souffrance endurée par ce peuple martyr, car les exactions (viols, tortures, humiliations) ne se résumaient pas à de simples exécutions sommaires. Les temps n’ont guère changé, la grande majorité des terres reste aux mains d’une oligarchie ultra-minoritaire qui méprise les indigènes et en abuse de mille façons.

C’est en mémoire d’une autre oppression que Todos Santos célèbre sa Feria annuelle. Les Mayas furent à la fois horrifiés et éblouis par les Conquistadors de l’Espagne triomphante, assimilés à des envoyés des dieux. Ils ne le sont pas moins aujourd’hui par les Etats-Uniens : les immigrés clandestins rentrant des USA, tout chargés de dollars et de prestige, rapportent dans leurs bagages des habitudes tendant à déséquilibrer la vie traditionnelle de leur lieu d’origine. Il y a longtemps leurs ancêtres, fascinés par les fiers cavaliers de Pedro de Alvarado, décidèrent d’offrir aux dieux vénérés un sacrifice à la mesure de l’époque nouvelle qui s’ouvrait. Ils s’approprièrent des chevaux et organisèrent une course particulière : non pas une compétition pour applaudir un vainqueur, mais la gageure de courir le plus longtemps possible, à bride abattue, sur un espace restreint et dans des conditions rendues difficiles par la fatigue, l’état du terrain et l’absorption effrénée d’alcool. Ceux qui tombent et, éventuellement, périssent au cours de cette chevauchée infernale, offrent leur sang à la terre sacrée pour assurer une bonne récolte et la bénédiction de l’ensemble de la communauté. Une manière détournée de continuer les rites de sacrifice humain pratiqués avant l’arrivée des églises chrétiennes.

Les festivités s’ouvrent sur une cérémonie plus paisible. Au soir du 30 octobre, des dizaines de famille endimanchées se dirigent vers la salle des fêtes, un bâtiment en béton gris, laid à pleurer mais vaste … et couvert ! car la pluie ne laisse un répit que dans la matinée. Le reste du temps, Dieu arrose les champs, les bêtes et les gens, généreusement. Et ce soir, caparaçonnée de plastiques multicolores, sous l’habituelle averse vespérale, la foule se presse pour ne rien manquer du spectacle. Les façades des maisons ont été repeintes de couleurs pimpantes, tout comme les tombes ornées de guirlandes, de couronnes et de bouquets. En cette veillée, ce n’est pas une tombe que l’on couronnera mais une jolie tête, celle de la nouvelle Reina Indigena, ambassadrice culturelle du village. Rougissant sous les bravos, au rythme endiablé d’un orchestre fracassant ses marimbas, candidates et élues s’avancent sur une passerelle en bois, illuminée par deux rangées de bougies, comme dans un vrai défilé de Fashion TV. Voici Miss Sport, et Miss Sympathie ! Cristalina, la Reine de l’an passé, yeux inondés de larmes, transmet les insignes de son rang à une pauvre Eva intimidée. Elle harangue les jeunes gens, leur enjoint de ne pas abandonner le costume ancestral : il soude leur identité et marque leur originalité aux yeux du monde. Elle a même un côté Bonaparte exhortant ses grognards quand elle lance : "Dedans vos pantalons rouges, des milliers de touristes vous contemplent !"

Dehors sous l’orage et jusque dans la salle, des salves de pétards retentissent, on se bouche les oreilles en vain. Mais tout ce vacarme cache un drame. Quand la fête s’achève vers vingt-trois heures, dans les ruelles où le tonnerre s’est tu, des jeunes courent comme des insensés, répandant la nouvelle : "Les flics ont tué Jorge Mario !" Au poste de police, un attroupement silencieux est massé devant la porte, seule la femme de la victime, en larmes, proteste, supplie, tempête, rugit, s’époumone en vain. Elle hurle qu’elle refusera l’inhumation, menace d’alerter les associations des droits de l’homme. Peine perdue. Les policiers sont à l’intérieur, discrets, pas un ne se montre. Il paraît qu’ils sont ivres. Impossible de savoir ce qui s’est passé, sinon ce que beaucoup répète avec tristesse et gravité : le couple avait un enfant de cinq ans. Jorge Mario était le leader mal vu par les bien-pensants d’une mara, une de ces bandes de jeunes qui se rassemblent pour se saouler et se moquer du monde, se bagarrer parfois avec une bande rivale de pochetrons, mais sans avoir jamais tué ni volé. Jorge Mario, 25 ans, était allé aux USA, il en était revenu avec … les cheveux longs, et en plus teint en blond ! De là à finir avec quatre balles dans le corps … Une onde de colère parcourt la nuit du village, étourdi sous le choc.

Au matin du 31 octobre, le commissariat est vide. Les seize pandores ont prestement déguerpi du village avant l’aube. Julio, le juge de paix, est tout contrit : "No es facil", répète-t-il à qui veut l’écouter. Fortunato, candidat député, me conduit dans la montagne. Il bougonne mécontent : "Ce serait mieux qu’ils ne reviennent pas avant un long, long moment !" La montée est rude, nous souffrons et haletons. Enfin, nous arrivons chez le cousin Gertrudis, au hameau de Tuinam, qui signifie "Au-dessus du village". Tuinam le bien nommé ! Gertrudis est Primer Capitan, il dirige l’un des seize groupes organisés pour participer à la course du lendemain. Des mois que l’événement se prépare dans le plus grand sérieux et selon des rites immuables. Plus récemment, les membres du groupe ont commencé à se réunir pour consommer des aliments sacrés préparés à tour de rôle par les familles des participants, ceux qui doivent courir se sont abstenus de toute relation sexuelle, ils ont organisé des cérémonies propitiatoires. L’ultime aujourd’hui consistera à bénir les chevaux au crépuscule.

Un galop derrière la colline les annonce, la cavalcade déferle dans le patio de la modeste ferme. Les cavaliers contraignent leurs montures affolées à danser sur place, les sabots claquent, l’écume gicle, la sueur ruisselle, les naseaux frémissent, un étalon en vain tente une ruade... La cour est minuscule et le spectacle saisissant. Au son répétitif des marimbas hypnotiques, les Mayas vont se relayer pour danser jusqu’à l’aube du lendemain, joyeux et mélancoliques, de plus en plus hallucinés tandis que la bière à flots coule, que les verres d’eau-de-vie passent de mains en mains, débordant d’aguardiente Indita, de Quetzalteca Especial. Parfois, des hommes s’engouffrent dans l’obscurité de la maisonnette pour savourer un bol de Caldo de Carnero, le plat de fête local préparé selon les règles par les femmes : il mijote lentement sur les feux de bois, dans d’énormes marmites bouillonnantes et noires. Un luxe de fumée grisâtre, mélange de vapeur d’eau et de bois brûlé, sature l’espace, irrite la gorge, la poitrine, les yeux. Pas de cheminée. Comment font-elles pour respirer ?

A la nuit tombée, je regagne en aveugle sous l’orage le village, par des pistes boueuses et glissantes. En bas, une rumeur court : un jeune de la mara adverse, par vengeance, est mort poignardé. L’armée a investi le bourg. Une foule de touristes doit arriver pour le jour J, hors de question de laisser la place sans autorité, avec son cortège d’ivrognes et de bagarres certaines.

Toute l’année, les paysans ont travaillé leurs terres sans relâche dans la torpeur des jours qui se suivent et se ressemblent, les immigrés ont rêvé de leur village, même si, au loin, ils sont un peu honteux de n’être, aux yeux des ladinos, que des "Indiens". Aujourd’hui, c’est le jour de la revanche et de la gloire. On boit pour oublier, pour se libérer, peut-être aussi pour mourir. Près d’une simple barrière en bois, une soixantaine de montures piaffe et s’impatiente. Leurs cavaliers, à l’aube d’une nuit blanche, clignent des yeux abrutis. La course est un spectacle étrange, où se mêle l’extase des coureurs intrépides, la clownerie des coureurs ivres-morts, le drame des coureurs qui chutent, piétinés par la chevauchée fantastique. Un coup de sifflet, on s’élance dans un sens. 300 mètres plus loin, arrêt brutal. Nouveau coup de sifflet, on repart dans l’autre sens. Pour corser l’affaire, on lâche les rênes et on se lance les bras écartés, tel un Christ recrucifié. On galope les yeux fermés. Tout pour provoquer la camarde à la gueule moche. Les visages tuméfiés sont de boue et de sang, ruisselant de sueur mais rayonnant de fierté. Droit devant et à corps perdu, c’est le mot d’ordre. Survive qui peut ! Mais les écharpes rouges et bleues flottent aux vents comme des serpents à plumes ressuscités. Un chien kamikaze traverse la piste en courant, se fait piétiner par la horde sauvage, ressurgit par miracle de l’autre côté. La foule hurle de rire et se congratule. Evangélistes et prêtres catholiques ont beau condamner ces diableries de païens, beaucoup de leurs ouailles s’en donnent à cœur joie ! Au soir de cette belle journée, on trie difficilement les ivrognes d’avec les blessés, et on relève deux morts sous les sabots des vaillants destriers.

Au matin du dimanche 2 novembre, jour de la Fête des Morts, alors que je descends vers le cimetière où se poursuivent les réjouissances, mauvaise surprise. Un attroupement barre le chemin, formé de militaires mitraillette au poing, de paysans groggy chuchotant, de gosses effarés. Un grand rectangle infranchissable a été défini sur le sol par des tiges de maïs alignées bout à bout. Une bâche noire recouvre un corps immobile, des morceaux de cervelle sanguinolente jonchent la chaussée. Un bus à vive allure est passé là, conduit par un ivrogne, écrasant la tête d’un autre pochard qui achevait de cuver insouciant, dans le caniveau, sa belle journée de la veille. On se raconte qu’un autre malchanceux est mort dans la nuit, chez lui. Il est rentré dans sa famille, se plaignant d’avoir été mordu par un serpent. Comme il était bien saoul, personne ne l’a écouté. Il s’est couché pour ne plus jamais se relever.

Le cimetière n’en est pas moins pris d’assaut par une cohue bigarrée, toute armée de guirlandes, de cierges, de pétards, de bouteilles et de friandises. On porte à bout de bras au-dessus des têtes les indispensables marimbas, de loin on dirait une farandole de cercueils. On retrouve les copains, les cousins, on se serre la main, on se donne de franches accolades. Les passages sont trop étroits entre les sépultures, on saute de tombe en tombe, et même on danse sur elles, en titubant. Dominant la scène, une ribambelle de Mayas—reporters improvisés, équipés de caméras digitales dernier cri et de l’incontournable flacon d’aguardiente, filment consciencieusement toute cette exubérance. Petite particularité de ce jour très spécial, les femmes, elles aussi, ont à leur tour le droit de boire et de s’enivrer. Elles ne s’en privent pas. On apprend que l’une d’entre elles s’est effondrée sur son bébé, inconsciente, et que le petit est mort étouffé sous elle.

Au soir, tout un village flageole et chancelle, si l’on excepte les enfants qui n’en ont cure et s’émerveillent, les yeux levés au ciel devant les deux grandes roues de la fête foraine, les yeux écarquillés devant les avalanches de jouets à trois sous made in Disneyland, les yeux ivres de jeux et de rires. Les trottoirs sont pleins de corps inertes, recroquevillés, les vêtements maculés de boue et de vomi, étendus dans des flaques malodorantes que lèchent avidement les chiens.

Les cadavres de canettes de bière s’amoncellent, les gamins courent en tous sens en essayant leur arsenal d’artillerie fraîchement acquise auprès des marchands d’armes forains, les dames offrent le sein à leur progéniture tandis que les messieurs soulagent leur vessie à droite et à gauche sans trop de pudeur. La mort est quotidienne et banale, l’absence définitive des êtres chers n’en reste pas moins douloureuse. Ici et là, au milieu de ce bazar, un homme, une femme, agenouillés, allument au pied d’une petite croix des gerbes de chandelles, gémissent ou pleurent à chaudes larmes leurs disparus. D’autres dégustent des manchons de poulets grillés gorgés d’huile et des portions de frites au ketchup dégoulinantes, surveillés de près par les chiens qui récupèreront joyeusement les os, et même les emballages plastique pour les licher jusqu’à plus rien.

Cinq jours et sept morts plus tard, le petit village de Tous Les Saints va retrouver sa tranquillité. Les touristes, dépassés par le tourbillon humain, tentent piètrement de s’engouffrer dans des bus déjà saturés. Les gamins au regard de Petits Princes garderont encore longtemps les yeux brillants de tant de merveilles. Une nouvelle reine indigène règnera avec honneur pour un an. Avec tout ce sang versé et toute cette pluie qui tombe, il faut espérer que la récolte sera bonne …

Alberto ne la verra pas. Premier Capitaine du hameau de Tzunul, il a pourtant survécu bravement à la course comme à la monstrueuse cuite, sans jamais mordre la poussière … ni s’effondrer dans la boue ! Mais ce soir, il nous l’avoue, il a peur. Le cœur serré et inquiet, Alberto prépare son baluchon pour Tijuana où les coyotes, pour un millier de dollars, lui feront passer la frontière de l’El Dorado moderne. Quand vous passerez par Los Angeles et que vous croiserez un couturier ou un maçon au visage basané, sombre et fier, peu bavard mais souriant avec discrétion, saluez-le respectueusement : vous serez peut-être face à l’un de ces cavaliers fous descendu de ses montagnes si belles pour chercher, sinon fortune, tout au moins du travail et un peu de bonheur pour les siens.

P.-S.

Novembre 2003, revu en janvier 2004.

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