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Exit le fantôme : Philip Roth, la critique et la littérature 

mardi 17 novembre 2009, par Robin Hunzinger

Cela faisait longtemps qu’un livre ne m’avait donné autant. Il est arrivé presque par hasard sur mon bureau. Il y est resté parmi d’autres une bonne semaine, et le matin où je l’ai ouvert, où j’ai commencé à le lire, je ne l’ai plus abandonné durant trois jours, profitant des minutes où je peux lire.

En lisant "Exit le fantôme" de Philip Roth, je me suis d’abord rendu compte que j’étais totalement attaché au livre en tant qu’objet, à écorner, à prendre, à toucher, à annoter, à emporter, ici et là, partout. Un livre, il faut oser le maltraiter. Une liseuse c’est plus difficile. D’ailleurs il est là, à côté de moi, ce livre, et de quoi parle-t-il ?

Après de nombreuses années passées dans la nature, loin de la rumeur du monde, l’écrivain Nathan Zuckerman revient à New York pour tenter de soigner des problèmes d’incontinence consécutifs à sa prostatectomie.

New York : La politique, les téléphones portables, la télévision, les nouvelles technologies, l’indécence de la grande ville, tout est décortiqué sous le regard ironique, cynique et sans complaisance de Nathan.

Dans cette ville qu’il a aimée, encore secouée par l’onde de choc des attentats du 11 septembre 2001 et accablée par la réélection inattendue de George W. Bush, trois rencontres vont totalement prendre et changer Nathan Zuckerman :

Amy Bellette, muse de l’écrivain E.I. Lonoff (auquel le narrateur, dès L’Ecrivain fantôme, voue une admiration sans bornes), désormais seule et atteinte d’une tumeur au cerveau ;

Billy Davidoff et Jamie Logan, jeune couple de riches écrivains en devenir avec lesquels il envisage un échange de résidences ;

et Richard Kilman, insupportable arriviste qui entend rédiger une biographie de Lonoff alourdie d’un sordide secret d’inceste.

Philippe Roth
© D.R.

Et là Philip Roth tance notamment les journalistes qui ne s’intéressent plus vraiment aux livres et se contentent de « parler autour » de l’oeuvre dans un entretien au journal "Le Monde" :

" - Le Monde : Amy envoie une lettre au « New York Times » où elle prédit la fin de l’ère littéraire : « Il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérature pour réfléchir. Ce temps ne sera bientôt plus. » Est-ce votre avis ?"

"- Philip Roth - Oui, je pense que, désormais, les gens qui lisent et écrivent sont une survivance, presque des fantômes. Certes, il y a encore quelques personnes qui lisent vraiment, mais elles sont rares. Lire ce n’est pas acheter des livres et tourner les pages. Lire demande une très singulière concentration. Alors il est plus facile de renoncer et de s’amuser avec tous les gadgets technologiques qui existent aujourd’hui, toutes les distractions auxquelles on peut avoir accès sur son ordinateur, son iPhone, etc.
"


Envie et répulsion.

Nathan retrouve donc New York, et dialogue avec les deux deux femmes du livre. Amy, au bord de la folie et Jamie, la jeune écrivaine.

Dans le dialogue fantasmé avec Jamie, Zuckerman va trouver la force de renoncer. Renoncer à elle, au désir.

Philip Roth met son envahissant double (son fantôme ?) à l’épreuve, puis il l’achève littéralement. La seule chose qu’il sauve, c’est l’écrivain, et donc la littérature.

Comme le dit Florence Sacchettin dans culturopoing :

"Tout le livre est une réflexion sur l’écriture, son corollaire, l’imagination, et sur leurs pouvoirs, qui contrairement à ceux du corps humain, ne dépérissent pas. Non que l’écriture et l’imagination puissent vous permettre d’échapper à la mort ou plus prosaïquement à l’humiliation d’avoir à porter une couche pour recueillir les fuites de votre prostate mal en point. La question n’est pas là et Zuckerman/Roth n’ignorent ni la dure réalité de la vie, ni les lois impitoyables de la biologie. Il s’agit juste d’affirmer que, si l’Homme est un fantôme ou sur le point de le devenir, ce qui aura compté pour ce genre particulier d’êtres humains que sont les écrivains, c’est la littérature, et seulement elle, "cette forme de vie, cette amplification, qui se développe de façon hasardeuse à partir de rien et constitue leur seule assise solide". Exit le Fantôme, bonjour la Littérature !"

Oui la culture ! C’est en 1993, en pleine Sarajevo assiégée, que j’ai compris pour la première fois comme la littérature, le théâtre, le cinéma, pouvait nous sauver. Ils avaient 17, 18 ans, et sous les bombes, dans une cave, ils jouait "Hair". Là, dans cette cave, à un moment donné, le théâtre représentait la vie, face à la critique, face aux médias.

Réponse ici, dans le cri du lézard :

"Pour Philip Roth, Nathan Zuckerman est habituellement le dépositaire des séismes individuels provoqués par l’Histoire américaine. Ainsi ce roman aborde les conséquences psychologiques des attentats de 2001 et de la réélection de Bush fils. Cependant, dans Exit le fantôme, son principal sujet n’est pas là, mais est son héros lui-même et sa condition d’homme sur le déclin, en déroute tant physique qu’intellectuelle. Il aborde de façon tour à tour digne, mélancolique, rageuse ou moqueuse le problème du vieillissement et du cortège de maladies, de petites misères, de renoncements et d’humiliations qui l’accompagnent."

Justement, après avoir été aspiré par la ville, ses fous, leurs urgences, Nathan va repartir vers sa réclusion volontaire, dans ses bois, pour écrire, décrire le monde. Il a sublimé Jamy, a écrit sur Jamy. Et...

Nathan n’est pas Thoreau, mais....

En lisant "Exit le fantôme" de nombreuses questions ont surgi au fil des jours, alors que livre continuait à me nourrir.

Ce livre je ne l’ai pas encore rangé. Je vais encore le parcourir, le surligner, écrire sur mon carnets quelques passages.

Etrangement, et contrairement à mes proches, qui ont lu Roth depuis de nombreuses années, c’est pour moi, le premier.

Du coup je vais repartir en arrière, car ce fantôme me donne envie de lire Roth.

Et...

Attente de la rentrée américaine : Thomas Pynchon a publié un nouveau roman, ( Inherent Vice), ainsi que E.L. Doctorow ( Homer & Langley), Joyce Carol Oates ( Little Bird of Heaven), ou encore Margaret Atwood ( The Year of the Flood), Richard Powers ( Generosity) et Jonathan Lethem ( Chronic City). Puis John Irving, A.S. Byatt, Dave Eggers, Philip Roth, Vladimir Nabokov, dont paraîtra, en novembre, l’ultime roman, L’Original de Laura, rédigé jusqu’au seuil de la mort, et célé pendant trente-deux ans dans les coffres-forts d’une banque suisse d’après "Le Monde" du 10 mai 2008.

P.-S.

Conversation avec Philip Roth en vidéo :

2 Messages

  • Exit le fantôme : Philip Roth, la critique et la littérature 19 novembre 2009 00:36, par Aliette G. Certhoux

    Très bel article, j’aime beaucoup la recension par touches, le construction de l’article, et bien sûr la façon dont il défend l’ouvrage et son contenu... c’est très inventif, cela propose une lecture stratégique des sentiers, du chemin... il y a du bonheur de nous faire découvrir l’ouvrage et son auteur en inventant la manière de la faire, c’est très créatif, comme une dérive.

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    • Je viens de terminer, il y a quelques minutes à peine, Exit le fantôme. C’est pour moi aussi mon premier Philip Roth. Délectable, prodigieux, habile, intelligent. Je ne saurais dire autrement.

      J’irai, moi aussi, à rebours faire un détour pour mieux connaître l’univers de Nathan Zuckerman. Heureux que je suis d’avoir découvert, tout comme vous, c’est-à-dire presque par hasard, ce fabuleux roman et, à fortiori, cet immense romancier qu’est Philip Roth.

      Voir en ligne : délectable...

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