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Bronzer près des Baleines mortes... 

mardi 2 mars 2010, par Didier Daeninckx

A ce jour, 45 romanciers ont signé la pétition « Droit de retrait », suite à la décision des éditions Baleine de mettre à leur catalogue un livre au contenu ouvertement raciste de François Brigneau, un ex-Milicien, fondateur du Front national, condamné à de nombreuses reprises pour antisémitisme.
Contrairement à ce que prétend l’éditeur, qui parle de « censure », ces 45 auteurs ont simplement signifié leur prise de distance.

Ces écrivains ne font que rappeler l’un des attributs de leur droit moral, rappelant tout ce que le renom de la maison d’édition Baleine doit à leur engagement dans l’aventure d’un personnage libertaire et antifasciste : le Poulpe. Leur silence n’aurait pu être interprété que comme une caution apportée à un ouvrage où, en toute bonne conscience identitaire et ultra-nationale, se bousculent les termes de « bicots », « d’arbis », de « bougnoules », de « sidis »,où les « bronzés » parlent en petit nègre.

L’éditeur prétend n’y voir que le charme désuet de l’argot des années 50.
Dans la droite ligne de cette publication, ressortira-t-il bientôt de sa bibliothèque des livres du même tonneau où, sous couvert de la pureté du style, se règleront cette fois les comptes avec les « youpins », les « enjuivés », les « niakoués », les « bamboulas », les « bridés », les « fiottes », les « tantouzes » et les « tarlouzes » ?

Dans cette croisade pour la « vraie littérature », celle qui en a, l’éditeur a reçu le soutien bruyant du site négationniste Stormfront. Bruno Gollnish, qui se relève d’une suspension relative à ses propos sur les chambres à gaz
salue son courage.

La mobilisation des auteurs montre qu’il existe encore des forces pour refuser l’indifférence, la banalisation des idées brunes. Ce n’est pas le cas partout, et il suffit de se remettre en mémoire les récentes images des pogroms anti-immigrés de Calabre pour s’en convaincre.

Ou de se rappeler ces autres images de vacanciers continuant à se faire bronzer près des cadavres de sans-papiers rejetés par la mer, sur la plage de Torregaveta.

Là, sur ce sable surchauffé, les mots bruns avaient déjà fait leur chemin : on ne replie pas sa serviette pour des « bicots », des « arbis », des « sidis »...

Car tout commence par les mots. Au début était le Verbe... Et l’on sait que les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde ; ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir.

Le linguiste Victor Klemperer rappelait que « lorsqu’aux yeux des Juifs orthodoxes, un ustensile de cuisine est devenu cultuellement impur, ils le nettoient en l’enfouissant dans la terre ». Il concluait : « On devrait mettre beaucoup de mots en usage chez les nazis, pour longtemps, et certains pour toujours, dans la fosse commune ».

Certains font profession de les déterrer.

Qu’ils ne comptent pas sur nous pour aller bronzer près des Baleines mortes.

Didier Daeninckx

P.-S.

Liste des signataires de la pétition « Baleine brune : droit de retrait »

Didier Daeninckx, Patrick Raynal, Roger Martin, Sylvie Rouch, Lionel Makowski, Gérard Streiff, Maud Tabachnik, Chantal Montellier, Gilles Vidal, Sébastien Doubinsky, Romain Slocombe, Sophie Kepes, Nila Kazar, Francis Mizio, Hervé Le Tellier, Robert Deleuse, Mouloud Akkouche, Roger Facon, Claude Mesplède, Thierry Crifo, François Braud, Pierre Cherruau, Lalie Walker, Noël Simsolo, Catherine Fradier, Martin Winckler, Xavier Mauméjean, Olivier Thiébaut, François Joly, Johan Heliot. Guillaume Cherel, Stéphanie Benson, Jean-Christophe Pinpin, Antoine Blocier, Alain Bellet, Renata Ada, Jocelyne Sauvard, Grégoire Forbin, Jean-Jacques Reboux, Jacques Albina, Jacques Puisais, Michel Boujut

3 Messages

  • Bronzer près des Baleines mortes... 3 mars 2010 11:19, par Gérard Delteil

    Et voilà le résultat : une superbe pub TV pour Brigneau, alors que la mise en place de son livre n’était que de 700 exemplaires !

    http://www.dailymotion.com/video/xcew3i_faut-toutes-les-buter_people

    De toute évidence, Daeninckx s’en moque et n’a qu’un objectif : prendre la pose antifasciste et faire parler de lui. Ecoeurant.

    A noter aussi :l’éditeur Platet, assez minable mais content de cette pub inespérée qui déclare :"Le livre est raciste, sexiste mais pas antisémite" (sic). Il y a le racisme acceptable et le racisme inacceptable.

    Voir en ligne : A PROPOS DE LA POLEMIQUE SUR BALEINE

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  • Bronzer près des Baleines mortes... 4 mars 2010 15:24, par Laurence Biberfeld

    Salut Didier. Je commence cette fois par un tour d’horizon orienté, puisque c’est à la mode : Le ministre de l’aviation Charles Tillon, héros de la résistance s’il en fut, chef des FTP, a ordonné les bombardements de Sétif et de Guelma. Le cabinet de Ramadier, communistes et socialistes compris, a copieusement crédité les opérations de répression qui à Madagascar ont fait plus de 80 000 morts : Les membres du CNR qui étaient au gouvernement en 47 n’ont pas fait, hélas, que nous octroyer les bienfaits de la sécu, de la caf, et de la retraite par répartition. La vérité oblige aussi à rappeler que l’antisémitisme n’était pas une singularité nazie, comme le démontrent la nuit des poètes assassinés et le complot des blouses blanches dans l’Union soviétique du début des années 50. Et les communistes espagnols, dans l’Espagne des années 30, n’ont écrasé à plates couture que le Poum et les anarchistes. Pourquoi tous ces rappels un peu débiles ? Parce que je comprends qu’on tire sur Brigneau, mais quand c’est Platet qui prend le missile et lui seul, il me semble que la manœuvre a foiré. Parce qu’on peut, il me semble, choisir son camp sans choisir aussi ses barbelés. Parce que toute autorité morale qui évolue en puissance oppressive perd ce que son autorité avait de moral. Parce qu’il faut être clairs : l’antifascisme n’est pas la lutte des bons contre les mauvais, mais un combat d’hommes faillibles contre d’autres hommes qui ont failli. Faillir, c’est jouer à Dieu, c’est tâter de la toute-puissance. Ce peut être avoir raison dans ses indignations, et démontrer par l’énormité d’un châtiment qui se trompe de cible qu’on a tort dans ses intentions. Et le syndrome de toute-puissance, qui enfante naturellement l’horreur, n’est ni brun, ni rouge, ni noir, ni bleu. Il n’a pas de couleur politique, il les a potentiellement toutes. Aujourd’hui encore, on peut, quand on est élu de gauche, soutenir le combat des sans-papiers en signant une pétition de la main gauche et parapher un décret dérogatoire qui verrouille l’inhumanité de leurs conditions de travail de la main droite. Ces choses-là se voient tous les jours. L’angélisme m’emmerde tout autant que le démonisme. Je crois que les idées peuvent s’emparer de n’importe quel vocabulaire, on le voit avec le fameux retournement du stigmate chez les femmes qui se revendiquent salopes, putes, les noirs qui sont fiers d’être nègres ou les gosses des quartiers qui se gargarisent d’être de la racaille (j’en suis !) La puissance des mots est une arme, et comme toutes les armes elle peut se retourner. J’ai entendu aussi quelque part, puisqu’on tâte de la sagesse des vieux Ashkenazim, que selon le Talmud, un homme qui fait l’unanimité contre lui ne devrait pas être condamné. L’unanimité, c’est la loi de Lynch. Elle me fait horreur. Elle se réalise toujours pour de mauvaises raisons : non, en l’occurrence, parce que Platet a tort, mais parce qu’il est petit, peu soutenu, il est de ces fétus qu’on piétine aisément. Etant moi-même un fétu, je préfère prendre parti pour mon frère fétu, eût-il tort, que contre une meule, eût-elle raison. De surcroit ce type est mon dernier éditeur (j’en ai deux parmi les pétitionnaires). Il ne peut pas ignorer à quel point je suis invendable. Il a pourtant été charmant avec moi. Il a peut-être tort de publier Brigneau, ce n’est pas à moi d’en juger. Il est hors de question que j’y aille de ma pierre dans la lapidation de sa personne et de son projet. J’en suis incapable. Ça me dégoûte, et de plus, je place comme lui la qualité littéraire au-dessus de tout. Quand j’écris mes indigestes pamphlets anarchistes, je m’efforce au moins de leur donner une forme originale et stylistiquement irréprochable, même si je n’y arrive pas. J’arrête là cette polémique sans issue, parce qu’elle ne m’a pris que trop de temps. Je soutiens Platet, pas Brigneau. Et je ne bronze pas pour autant au milieu des cadavres de clandestin, et je n’ai pas pour autant la moindre complaisance envers les idées brunes. Il n’y a pas qu’une seule façon d’être antifasciste, et il y a mille façons d’être de mauvaise foi. Ce ne sont pas nos intentions et nos discours qui parlent pour nous, mais le résultat de nos actes.

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    • Bronzer près des Baleines mortes... 5 mars 2010 22:24, par Aliette G. Certhoux

      @ Laurence Biberfeld... mieux qu’un programme politique ; là, je vote.
      Surtout pour le coup génial du Talmud moi qui suis pro-palestinienne et fille de quelqu’un qui allait soigner les gens dans le maquis FTP en portant leurs valises ;-) et comme bien d’autres qui ai perdu un membre de ma famille — non qu’elle fût juive — dans les camps ;-) Quelqu’un l’avait dénoncée.
      Après la guerre mon père a refusé d’être tête de liste de ses camarades pour les élections, à cause des comportements de l’épuration, les femmes rasées, et tout ça... il était contre, le changement des brassards arborés, tout ça, non, il n’aimait pas non plus.
      C’était pas eux qui l’avaient fait, mais il ne voulait pas cautionner l’ensemble, surtout qu’un d’entre eux, leur chef, entré dans l’armée régulière pour aller chasser l’armée nazi jusque chez elle, un jeune trotskyste qui avait commencé de bonne heure et fini par rallier les FTP, qui avait fait sauter plus d’un train et fait plus d’un coup pour libérer des prisonniers, venait de se faire tuer par une balle étrangement perdue, lors d’un campement tranquille en Alsace... Pourtant oui c’est Tillon qui a distribué les médailles (j’en ai une petite en héritage dans un des tiroirs à la maison :)
      Mon père, il a dit à ma mère qu’il allait en finir avec la politique, elle aussi elle a voulu en finir à ce moment là avec la politique, qu’il allait falloir apprendre à vivre avec ce qu’ils désapprouvaient, et se dire, mais cela devait suffire à les consoler et leur redonner la passion de vivre, que la seule chose qui allait compter si les armes étaient rendues (vu les morts et le refus de la guerre civile) ce serait la mise en place du programme social du Conseil national de la résistance — comme vous savez ce fut exemplaire.
      On sait bien que Denoël fit connaître Céline et qu’il avait déjà publié Hitler avant l’occupation ; mais il n’était pas concerné pas la Nouvelle Revue Française, ni par la revue Aujourd’hui qui avaient pourtant bien commencé ; NRF qu’en 41, 42, 43, Drieu tenait de main collaborationniste officielle, et l’ambiguïté de Gallimard qui pourtant publiait "Le vin est tiré" de Desnos en 1943, et recevait Paulhan alors qu’il était clandestin, etc.
      Denoël pour se défendre avait constitué l’ensemble de l’édition collaborationniste — c’est à dire toute l’édition française qui avait poursuivi son activité pendant la guerre (et même un Grasset) —, contre lui. Unanimité contre un seul homme : bah il a été assassiné hein, et du côté du ministère du travail, en plus (comme c’était bizarre), ça n’a pas empêché Céline de s’imposer ni surtout à Gallimard de le mettre sous contrat.
      Je suis pas sûre que le procès n’aurait pas été mieux, même si, comme ça, on n’en a plus parlé pour les autres, en tous cas ça devrait porter sa leçon.

      Ce qui me gênerait ce pourrait être par exemple qu’on ne parlât plus du Poulpe ; or forcément, si le Poulpe poursuit d’exister c’est donc qu’il y aura aussi l’éditeur ;-)
      Ce que j’aime bien chez Laurence Biberfeld, elle dit qu’il faut laisser entrer la vie, c’est ça qui fait la différence, il faut faire confiance à la vie, à ses ambiguités, à ses hasards, les mots des fictions et des essais ne peuvent pas être considérés comme des passages à l’acte anti-social.
      Il faut distinguer l’antisémitisme et le racisme entre les mots et les actes... C’est que d’un autre côté, aussi, je connais un môme qui s’est retrouvé après une manif salement amoché, d’avoir répondu à une question à laquelle il ne pouvait pas y avoir de bonne réponse, à partir du moment ou on répondait par le droit de la population palestinienne. C’était un peu comme le lit des étrangers à Sodome (c’est Uri Avnery qui a commencé), alors : deux mois d’hôpital sans recours — sinon sous de nouvelles menaces — à un moment où ce genre de milice interdite aux USA ne l’était pas encore en FR.

      Moi j’ai un autre souci, c’est qu’en France l’activisme pour le Boycott soit interdit — autre lit de Procuste. Je ne dis pas que l’un empêche l’autre — hélas. Ni en bien ni en mal. Mais tant que tout se présente en même temps dans le même endroit, en désordre apparent sans se détruire, c’est pas la masse double, c’est pas la guerre, ça ferait plaisir à Brecht, c’est que les libertés et le respect de la vie de l’autre ne vont pas si mal. Mais c’est pas tout à fait le cas... C’est pourtant ça la vie, l’aléa et l’imprévu dans un monde que l’on voudrait sans surprise. Rien n’est pire qu’un monde sans contradiction.

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