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Avec Marie NDiaye 

jeudi 12 novembre 2009, par Laurent Margantin

Singulier silence. Tandis que les médias ne cessent depuis plusieurs jours d’évoquer la polémique autour des propos tenus par Marie Ndiaye dans une interview l’été dernier, les intellectuels ou ceux qui se prétendent tels se taisent. Quelques-uns sont choqués par l’appel d’un député à un prétendu « devoir de réserve » que devrait observer la lauréate du prix Goncourt, parmi eux on trouve Bernard Pivot, mais pas beaucoup d’intellectuels médiatiques se qualifiant eux-mêmes d’ « ennemis publics ».

Ici ou là, on se contente d’afficher son soutien au livre de Marie NDiaye en femme puissante, sans doute abasourdi par la puissance verbale de celle-ci lorsqu’elle se mêle de la réalité politique du pays. Car que vient faire un « prix Goncourt » dans de telles discussions ? Ne devrait-il pas s’occuper de signer ses livres et de les vendre, comme il est d’usage ?

Non, visiblement, on ne sait quoi dire ni quoi répondre pour soutenir ce cri d’horreur poussé par une femme-écrivain devant ce qu’est devenu son propre pays. « Monstrueux », n’est-ce pas excessif, de « l’antisarkozysme primaire » en somme ?

Ne serait-ce pas là la question qui nous est posée à chacun d’entre nous qui vivons dans ce pays : comment une écrivaine de 42 ans, dont on connaît la pondération et la finesse dans l’usage des adjectifs, sans engagement politique connu, comment peut-elle être amenée un jour à formuler ce jugement radical et qualifié souvent d’ « excessif » ?

Que nous ne sachions répondre normalement à cette question, nous qui sommes opposés au pouvoir en place, ou pire que nous puissions être si choqués par ce jugement au point de ne vouloir la poser, voilà qui, en vérité, en dit long sur l’état de dégradation morale dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Car c’est bien un jugement d’ordre moral que nous soumet Marie NDiaye : on commet – la police commet en notre nom – des actes insupportables. Comme par exemple venir chercher des enfants de parents clandestins à la sortie des écoles. Comme, pire encore, traquer des clandestins dont certains ont préféré se défenestrer plutôt que de se faire arrêter et reconduire dans leur pays.

Il y eut jadis d’autres drames. Mais quand ils se produisaient, un ministre démissionnait, une réforme était abandonnée (pensons à la mort de Malik Oussékine en 1986), mais c’était sous Chirac. Aujourd’hui, nous vivons sous Sarkozy, ancien chef de la police qui l’est resté. « Les vérités de la police sont les vérités d’aujourd’hui », disait Prévert.

Quant à la morale, une femme effectivement puissante nous la rappelle et nous invite, au moyen d’un seul adjectif, à en rechercher les limites derrière nous. Puissions-nous les retrouver un jour.

3 Messages

  • Avec Marie NDiaye 12 novembre 2009 19:27, par Aliette G. Certhoux

    A part la souffrance civique et affective que par empathie nous pouvons ressentir pour Marie NDiaye... nous avons un gros effort de recentrage à faire pour nous positionner en 2009 ;-).

    Elle devient soudain un bouc émissaire entre des factions de droite dont une qui a cherche à la victimiser après avoir tenté de l’humilier, et non pas toutes les droites (je pense qu’il est important de distinguer) selon le fil d’une antériorité historique peu rassurante, sans que les autres partis s’élèvent fermement : et c’est bien ça d’abord le plus inquiétant, à mon avis non la fronde pour le pouvoir (qui ne pourrait que nous réjouir d’un signe de faiblesse de ce que nous pensons nous opprimer) mais... le silence des partis de l’opposition parlementaire !!

    Ce qui n’augure pas de changements prochains sinon en pire... (car il y a toujours un pire et on voit bien à cette occasion dans quel sens possible).

    Marie ND, à la vie familiale singulière et même héroïque quoiqu’elle soit originaire d’une famille intellectuelle en pleine jouissance de la reconnaissance de son statut, mais contrairement à l’image dorée qu’on voudrait donner de sa possibilité économique de changer d’Etat européen, comme s’agissant d’un privilège alors qu’il s’agit toujours d’un effort et d’un combat de s’intégrer dans une autre langue que la sienne (et non de s’exiler — car on est bien en Europe ou je rêve ?)...

    Elle est partie sans cesser d’être ici, juste un changement de résidence et la preuve, ses éditeurs sont en France et elle avoue elle-même être très peu lue en Allemagne, ce qui la protège sans doute... partie, sans doute que des enfants métisses constituent un encouragement à devoir les protéger d’un harcèlement pour délit de sale gueule à la porte des lycées en ile de France et à Paris, comme tant d’autres l’ont déjà fait pour d’autres raisons, et même sans un sou en poche mais capables d’en gagner, notamment à Berlin d’abord ville franche il y a peu encore, connue pour être une ville culturelle très peu chère et où il reste possible de s’organiser économiquement rapidement dans un contexte social qui ne connait pas la xénophobie ni d’impact du racisme... et en partie communautaire.

    Et pourquoi pas interdire de voter aux français qui ont changé d’Etat européen alors que les écossais au contraire ont donné accès au vote aux étrangers-étrangers qui travaillent en Ecosse ! Ceci nous permet encore de saisir la tendance qui anime notre parlement.

    Il me semble qu’il y ait quand même une libre circulation des infra-européens, au moins.... Quant aux écrivains français, on peut dire par contre que Marguerite Yourcenar était bien résidente dans un pays étranger, aux USA, et que cela n’a pas empêché qu’elle devienne de son vivant une des immortelles de l’académie française, or même dans ce cadre officiel représentatif elle ne se concentra pas sur le fait de rehausser "l’image de la France" à l’étranger mais de répéter son choix de vivre dans le Maine. Et personne n’aurait alors songé à la soumettre pour le résoudre !

    Une xénophobie mêlée de racisme rampant soudain apparaît à l’égard des français émigrés dans d’autres Etats européens (chacun chez soi)... même entre nous, par exemple dans notre réseau d’amis sur facebook, j’ai lu des choses aussi surprenantes qu’à propos du livre de Mitterrand ou du statut de Polanski en France...

    La première déclaration de marie ND., celle qu’elle vient de redoubler, trouve son fondement criant à l’épreuve même de la réponse du député qui, en outre de son propos prétendant assigner un prix littéraire à la soumission idéologique, a osé faire pression à titre individuel sur un ministre, ce que Le Pen lui-même n’avait jamais osé faire, et anticipant la démocratie parlementaire qui n’existe pas encore, sans même juger utile de passer par la voie de son groupe ni de la hiérarchie de l’éxécutif — quand on sait que seul le président en France est l’exécutif suprême —, on peut donc dire qu’il vient d’afficher un acte sédicieux. Cela aussi est inquiétant, que l’opinion soit travaillée par des actes médiatiques sédicieux.

    Là il faut savoir tout de même distinguer ce que l’affaire Marie NDiaye révèle de l’état de l’idéologie et des intrigues qui nouent leurs rapports de force en forçant l’opinion, mais pour cela il ne faut pas prendre la question du politique globalement.

    J’en déduis que si nous sommes à l’épreuve des abus et de l’idéologie de l’exécutif suprême actuellement, pour autant nous aurions d’autres abus à craindre pour l’avenir, notamment de la démocratie parlementaire que d’aucuns voudraient réinstaller comme sous la quatrième république — avec des experts et des commissaires non élus en plus, comme à Bruxelles — et là, encore une fois, la droite et la gauche sont d’accord — sauf quelques uns considérés comme des égarés du passé —. Dans une dégradation idéologique des référents comme celle où l’on voit bien sur quelle place brûlante nous nous trouvons, je me dis que ce n’est pas le parlement qui nous sauvera du néo-fascisme même s’il prenait du galon au grand dam des présidents ;-)

    La dernière chose, c’est que personne ne se contente de faire la seule chose qu’on aurait du faire dans ce cas, répéter la tradition d’indépendance politique des auteurs, entre demiurgie et divertissement e tleur liberté de parole sous quelque condition que ce soit. Personne sauf Pivot qu’on peut considérer déjà comme un homme du passé.

    Et ça encore, comme dans le cas de l’identité nationale où TOUS les partis de gauche auraient du boycotter systématiquement le débat dans la Presse au lieu d’y sauter à pieds joints, même si l’inverse aurait donc encore relevé du passé, comme Pivot, du moins donnant à la nouvelle génération méta politique un repère méta historique : je trouve cela également très inquiétant.

    Je doute fort dans un tel contexte qu’il demeure encore pertinent de vivre ici autrement qu’en végétant ou en se taisant vu le développement du contrôle et de la surveillance dans tous les domaines de la pensée, parmi lesquels le travail médiatique de l’opinion fait oeuvre en soi... il n’y ait d’émergence française aujourd’hui que celle qui s’exprime singulièrement et non collectivement à l’étranger, qu’il s’agisse des scientifiques travailant ici mais publiant en anglais dans des revues professionnelles étrangères — ici le collège de France des académies étouffe la différence — ou des écrivains qui ont déménagé pour vivre en paix... ou même des artistes qui ont voulu sauver du fisc leurs droits d’auteur (vous voyez que je ne donne pas dans le populisme :) !!

    Et s’il n’y en avait pas eu de très divers pour partir à Londres croirions-nous que la résistance aurait pu suffire à reprendre pied, à la Libération ?

    Enfin, cela n’empêche pas de résister sur place mais il ne faut pas rêver sur l’impact, juste savoir que nous n’aurons pas d’écoute majeure... Ce sont les français émigrés, justement du fait de leur étrangeté transnationale, et leur capacité de comparaison, auxquelles d’aucuns répondront en termes de xénophobie, qui viennent nous dire clairement ce que nous sommes devenus.

    Merci Marie NDiaye.

    Elles est des nôtres, nous sommes des siens.

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  • Avec Marie NDiaye 23 novembre 2009 05:44, par Michel Dardaillon

    "Le devoir de réserve" suggéré aux artistes luterait l’intelligence française dans le tombeau des idées mortes..., si on n’y prenait garde.

    Elle n’est pas rare, hélas, cette idée aux relents méphitiques mise au mauvais goût du jour par Raoult. N’est-ce pas elle qui a peut-être valu à Zola son mystérieux décès ? Ne coûta-t-elle pas à Flaubert un procès ? Et à Hugo son exil ? Et récemment, n’est-ce pas elle encore qui valu à Houellebecq un procès pour immoralisme ?

    Derrière la remarque ( je suis gentil) de Raoult se cache la nostalgie de l’Artiste officiel (serait-il atteint du blues du lèche-botte, notre Raoult ?)
    Il préconise un Art : Le Bon Art quoi, comme existe La Vie Bonne ( avec ses manuels de bonnes conduites, dans le genre "La Légende Dorée raoultienne (à paraître ?)...), La Bonne Pensée (une sorte de catéchisme raoultien à éditer sans doute).
    Mais sait-il que derrière l’Artiste Officiel se dessine le monstre totalitaire aux mille yeux, aux mille oreilles, mais qui ne parle que d’une seule bouche ?

    Et que devient l’idéal démocratique ? A ce train-là, on assassinerait Voltaire tout à l’heure. "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire", écrivait-il. Nombre d’hommes politiques faisaient, il y a peu encore, de cette maxime leur blason.
    Mais aujourd’hui...

    S’il est honorable de vouloir étoffer le Panthéon des grands esprits des morts qui n’en demandent sans doute pas tant, l’est-ce vraiment de vouloir étouffer l’intelligence des vivants ?

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