La Revue des Ressources
Accueil du site > Champ critique > Recensions > À propos de L’Imprévu de Christian Oster

À propos de L’Imprévu de Christian Oster 

vendredi 8 juillet 2005, par Jean-Patrice Dupin

"C’est toute une histoire. Pas drôle du tout. Je ne pourrais même pas la raconter, si je voulais", avoue à un moment le narrateur anonyme de L’Imprévu. Résultat : c’est Christian Oster qui s’y colle, et qui profite de l’occasion pour faire de ladite histoire la matière même de son onzième roman (si l’on excepte ses nombreux écrits pour la jeunesse).

Un narrateur anonyme, donc, dont la particularité principale est d’être enrhumé en permanence. Il en a l’habitude, et ce ne serait rien si ses compagnes successives ne finissaient pas toutes par attraper tôt ou tard son rhume. En l’occurrence, c’est Laure, la dernière en date, qui va jusqu’à tomber malade, alors qu’elle et le narrateur roulent en direction d’une île du Morbihan, où tous deux doivent assister à l’anniversaire d’un ami. On s’arrête donc aux environs de Laval, on trouve une pharmacie puis un hôtel, et là, surprise pour le narrateur (qui n’en est pas au bout, même s’il ne s’en doute pas, ainsi que le titre du livre l’indique) : Laure lui demande de la laisser seule, de prendre une autre chambre ; elle ajoute qu’elle va garder la voiture, pendant que lui, le narrateur, se débrouillera comme il pourra pour se rendre à l’anniversaire prévu, et voilà comment notre homme se retrouve à faire du stop au bord d’une nationale perdue. C’est ici que tout commence vraiment.

Car notre narrateur n’a pas protesté, n’a posé aucune question ; il s’est exécuté sans rien dire, et voilà que non seulement il ne sait pas où il est, mais encore ne sait plus où il en est. Dans un double paradoxe, en fait, puisque d’une part c’est lui qui doit voyager alors que c’est elle qui a un moyen de locomotion, d’autre part, et c’est plus ennuyeux, parce que c’est elle qui semble le quitter alors que, de fait, c’est lui qui est parti. La situation est donc pour lui des plus perturbantes, et le reste du roman ne cessera de montrer comment il y fait face. Et puisqu’il est seul, et puisqu’il a un rendez-vous dans un futur défini, on ne s’étonnera pas que sa situation globale se traduise au bout du compte par un rapport au monde et un rapport au temps spécifiques.

Le rapport au monde, c’est le rapport aux choses, aux lieux et aux autres. Et celui-ci prend un tour assez curieux. En effet, plus un de ces éléments du monde est proche du narrateur, moins celui-ci est décrit, comme si le connu allait de soi. Ainsi, nous n’aurons aucune description de Laure ; de Florence, une femme avec qui le narrateur va faire un bout de chemin, nous ne saurons que le fait qu’ "en tout état de cause, il ne s’agissait pas d’une femme laide", et pour le reste, un choix de petit détails suffit à nous donner l’idée de l’ensemble, que ce soit pour une chambre, pour un paysage, pour une personne. Ces dernières descriptions, pour ainsi dire métonymiques, ne le sont pas par hasard : elles accusent le fait que le narrateur aborde le monde qui l’entoure comme à l’économie, qu’il n’en intègre que le strict minimum, pour la bonne raison qu’il n’a pas beaucoup de place à lui attribuer.

Et s’il n’a pas beaucoup de place, c’est d’abord parce qu’il doit aussi intégrer le temps. Mais là encore, le narrateur s’efforce de le réduire au strict minimum. Pas question de passé, donc, "l’avant-veille, elle plonge dans ma préhistoire". Pas de futur non plus, du moins au-delà de l’arrivée prévue sur cette île du Morbihan. Le temps du narrateur est celui du présent et, puisque l’avenir est du présent en puissance, semble être aussi celui du futur proche, jamais plus loin qu’une journée. Pris dans cette problématique, le narrateur passe son temps à anticiper, mais à anticiper à court terme, et déjà cela lui est difficile, d’autant que l’anticipation n’est jamais, au bout du compte, que du présent travesti en avenir. "Il y a des avenirs qu’on se représente, d’autres non. Je sentais un problème naissant avec l’avenir", dit-il, et effectivement, à force d’anticiper tout ce qu’il pourrait bien faire, tout ce qui pourrait bien lui arriver dans ce court terme dont il ne cesse d’imaginer la totalité des modalités possibles, il se trouve qu’il lui advient à chaque occasion la chose qu’il n’avait pas prévue, et qu’il est obligé d’accepter sur-le-champ, parce que la réalité est toujours plus impérative que tout ce qu’il aurait pu en attendre : c’est l’imprévu permanent. D’où un temps finalement réduit au seul présent, ce dont le narrateur s’arrange comme il peut, mais de bon gré au demeurant, parce que, là encore, il n’a pas beaucoup de place.

Mais s’il n’a pas beaucoup de place, c’est surtout parce que sa situation actuelle, quelle qu’elle soit, où qu’elle soit et avec qui, est au fond entièrement monopolisée par Laure, ou bien plutôt par l’absence de Laure. Absence souterraine et énigmatique avec laquelle il faut bien, d’une manière ou d’une autre, de n’importe quelle manière, au fond peu importe, composer. "C’est étrange, remarque d’ailleurs le narrateur, ce que dans certaines situations le comportement des autres peut réclamer, comme énergie, alors que les personnes absentes en vérité vous occupent le cœur et le ravagent tranquillement".

Donc, pour "éviter l’enlisement", notre narrateur essaie de se contenter du moins qu’il peut, du tout venant tel qu’il se présente, sans essayer d’en rien extrapoler, il s’efforce autant que possible de "faire en sorte qu’il se passe quelque chose, en n’y étant pour rien", ce qui n’est pas toujours facile. Mais il y parvient, par tous les expédients qu’il trouve, les contingences extérieures, puisque, dit-il, "faute de savoir à qui j’avais à faire, j’évitais de me fréquenter", laissant Laure dans son propre monde à elle, qu’il ne peut plus atteindre et dont il ne sait plus rien, ainsi que dans son propre temps, puisque elle seule sait pour lui s’il s’agit du début d’une fin, de la fin d’un début, ou quoi.

Et cette marche d’un homme comme sur le bas-côté de sa vie pourrait durer indéfiniment ; il n’y a pas de raison que cela s’arrête, cet état d’esprit, sauf que le livre comporte un nombre fini de pages, ce qui nous mène fatalement vers un dénouement, et celui que nous propose ce roman est pour le moins inattendu - mais chaque chose en son temps.

P.-S.

Christian Oster : L’Imprévu, Minuit, 2005.

© la revue des ressources : Sauf mention particulière | SPIP | Contact | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | La Revue des Ressources sur facebook & twitter