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Les voyages d’Andersen 

vendredi 24 août 2012, par Hans Christian Andersen

Vierlande. Le voyageur et l’habitant de la lande. La maîtresse d’école. Lüneburg. Les elfes sur la lande.

Nous étions en Vierlande ; des petits canaux s’entrecroisaient, tout semblait d’un vert luxuriant, les cerisiers avaient déjà des fruits alors que nous n’étions encore que le vingt-et-un mai. La région alentour n’était qu’un grand potager et cela vaut d’ailleurs aussi pour Hambourg et pour toute la contrée.

La route était bordée de maisons joliment décorées, certaines avaient leurs petits carreaux ornés de peintures. Des enfants, filles et garçons, les yeux vifs, couraient aux côtés de la voiture cherchant à nous vendre des fleurs. Pour trois fois rien, nous avons eu des bouquets et des couronnes.

Un voyage à travers la Vierlande et jusqu’au Harz est vraiment comme une image vivante de la vie humaine toute entière [1] ! Ici, cette nature verdoyante et fertile, où les habitants dorment tranquillement à l’abri des digues sans songer au courant agité qui, à chaque instant, pourrait les rompre et tout envahir, m’est apparue comme le monde heureux de l’enfance, plein de vie et de fraîcheur, dans lequel partout poussent des cerises et des prunes, de grands pois gourmands et des fleurs multicolores. Mais à peine a-t-on quitté cet heureux pays et franchi l’Elbe de la réalité, que s’étendent devant nous les grandes landes de Lüneburg, les grandes landes de la vie. Celles-ci pourtant ne sont pas aussi terribles qu’on veut bien le dire. Même en ces lieux poussent de vertes forêts et bien qu’elles ne soient faites que de résineux, elles donnent tout de même de l’ombre et, même ici, on trouve des gens et des oiseaux qui gazouillent joliment dans les prairies verdoyantes. À l’arrière-plan de cette vaste lande, les montagnes du Harz se dressent vers le ciel où, même lorsqu’ils sont éclairés par le soleil, les nuages forment comme un épais brouillard.

À Zollenspiker, ville natale de Tode [2] située sur une île entre l’Elbe et l’Ilmenau, nous avons embarqué à bord d’un grand bac et nous avons navigué sur l’Elbe dont le cours, en direction de Hambourg, était si rapide qu’on aurait dit qu’il charriait des milliers de nouvelles en provenance des montagne de Bohème destinées à être imprimées dans le Journal de la Bourse. Quand nous avons débarqué, nous étions en territoire anglais, dans le royaume de Hanovre [3]

Jusqu’à Winsen, une bourgade du royaume de Hanovre, au bord d’une petite rivière, la région était encore tout à fait acceptable. Sur la porte d’entrée principale, le peintre avait écrit en grands caractères blancs le nom de la ville : Winsen et à côté de cette inscription il avait apposé une grande virgule comme pour suggérer qu’il y avait autre chose à dire encore sur cette ville que seulement son nom.

Des habitants étaient assis sur un escalier, buvant du thé ; du bout des doigts nous envoyions des baisers aux dames qui, d’un signe de la tête, nous répondaient aussi naturellement que si nous avions été de vieilles connaissances. Le soleil descendait derrière le vieux clocher et nous faisait à tous des joues rouges tandis que nous poursuivions notre route en voiture en direction de la vaste lande.

Ce côté de la lande de Lüneburg n’était pas encore trop désolant. Il y avait là de jeunes sapins avec leurs pousses nouvelles vert clair ; toute la forêt ressemblait à une multitude d’arbres de Noël avec leurs petites bougies, il ne manquait que les cadeaux.

Entre sable et sapins, notre voiture avançait.


Le voyageur

Le ciel n’a accordé à cette région
Aucune montagne, aucune mer,
Rien qu’une plaine où pousse la bruyère.
Du sable et des sapins, c’est là tout ce que
Je peux voir, si loin que je regarde
Et jusqu’aux limites de l’horizon.


L’habitant de la lande

Dieu m’a donné mer et montagnes.
La grande mer, c’est le ciel
Est-il plus grande mer que celle-ci ?
Regarde, de tous côtés elle enserre ma plaine
Et, comme venues des profondeurs du royaume marin,
Les étoiles se dressent comme des lys.

Des montagnes ! N’y-a-t-il pas de montagnes ici ?
Vois-tu ces nuages là-bas ?
Ils se dressent fièrement de toute leur puissance.
Il y a de la vie dans ces montagnes
Qui voguent sur la céleste mer !
Peux-tu me dire ce qui manque à ces montagnes ?




Les vingt voyageurs montés à Hambourg avaient fondu jusqu’à n’être plus que six ; à présent, assis cœur contre cœur dans la grande « Postkutsche », nous formions comme un six de cœur puisqu’il y avait trois cœurs de chaque côté. Le premier cœur – je parle ici de cœur corporel, avec armes et bagages – était un jeune étudiant de Hambourg, plein d’humour et d’entrain. Il trouvait que nous formions désormais un petit cercle familial et qu’il fallait par conséquent que ses membres fassent connaissance les uns avec les autres. On ne nous demanda pas notre nom, mais le pays d’où nous venions ; chacun reçut le nom d’un homme ou d’une femme célèbre et c’est ainsi que nous en arrivâmes à former un cercle de gens illustres... Comme j’étais danois, on me nomma Thorvaldsen [4] ; mon voisin, un jeune anglais, Shakespeare ; l’étudiant lui-même ne put faire moins que de s’appeler Claudius [5] Mais nos trois passagers, sur la banquette opposée l’embarrassèrent quelque peu. L’un d’eux était une jeune fille de dix-huit ans, qui accompagnait son oncle, un vieil apothicaire de Braunschweig ; il se contenta finalement de l’appeler Mademoiselle Mumme [6] et son oncle Heinrich der Löwen [7] ; mais la dernière passagère demeura complètement anonyme, car nous ne pûmes trouver aucun personnage célèbre dans la ville de Lüneburg – au demeurant célèbre pour sa production de sel – dont elle était originaire. Elle demeura donc comme une enfant non reconnue et il me sembla d’ailleurs, au sourire étrangement mélancolique qu’elle fit en nous voyant incapables de lui attribuer un nom socialement recommandable, qu’elle avait dû souvent être traitée comme telle. Dès lors, je me mis à la considérer avec plus d’attention. Elle avait environ 50 ans, la peau hâlée et quelque cicatrices de variole ; mais dans son regard sombre il y avait quelque chose d’intéressant, une sorte de mélancolie profonde, même lorsqu’elle souriait. Nous apprîmes qu’elle tenait, à Lüneburg, une école pour quelques jeunes filles, qu’elle vivait là, tranquillement, dans une petite maison, que c’était la première fois qu’elle s’était rendue à Hambourg, mais pour quelques jours seulement. Je ne l’entendis pratiquement pas dire un mot pendant tout le trajet, mais elle souriait gentiment à nos plaisanteries et posait un regard amusé et bienveillant sur la jeune fille toute les fois qu’elle se mettait à rire de bon cœur à ce que nous disions.

Alors que, nous autres, nous étions tous d’humeur à bavarder, c’est son mutisme même qui me fit m’intéresser à elle. Ce n’est que lorsque notre voiture pénétra dans les rues étroites de Lüneburg, avec leurs vieilles maisons éclairées par la lune, leur air monacal et leurs frontons pointus, que je l’entendis parler pour la première fois : « Me voici chez moi » dit-elle.

Nous descendîmes de voiture, le vieil apothicaire lui offrit le bras afin de la conduire, non loin de là, jusque chez elle ; nous leur emboîtâmes le pas. Il était environ onze heures du soir, tout était silencieux dans cette curieuse et vieille cité qui me semblait totalement étrangère avec, partout, ses maisons aux pignons pointus, ses fenêtres en saillie et ses murs en encorbellement sous la lumière crue de la lune. Le veilleur de nuit passa en faisant tournoyer une longue crécelle, il poussa son couplet, puis reprit sa crécelle. « Bienvenue mademoiselle » dit-il tout en chantant, elle lui répondit d’un signe de tête en prononçant son nom ; là-dessus, elle monta les marches d’un grand escalier de pierre. C’est là qu’elle habitait. Je la vis s’incliner en signe d’adieu puis disparaître derrière la porte.

Après que le cocher eut sonné de la trompe pour nous faire remonter en voiture, je vis de la lumière dans sa chambre ; une ombre passa derrière le rideau, c’était elle cherchant à nous voir par la fenêtre. À présent, le voyage était fini pour elle. Ce voyage, pour lequel elle s’était sans doute réjouie depuis plusieurs années, resterait peut-être comme l’un des points les plus lumineux de cette vie monotone et bien des fois, par la suite, elle en savourerait le souvenir. Il y a véritablement quelque chose de touchant dans une vie recluse de vieille fille comme celle-ci. Qui sait quel ver ronge ce cœur ? Il y a souvent des sentiments et des pensées que nous ne saurions confier même à nos meilleurs amis. Demain, peut-être, elle reprendra son école, elle écoutera les enfants décliner les verbes réguliers : « Aimer, aimant, aimé. » [8] ... Oh, combien de souvenirs un verbe régulier comme celui-ci ne peut-il contenir !
La voiture a quitté Lüneburg sans que nous ayons vu ses curiosités, pas même un jambon de ce célèbre porc qui voici 800 ans a découvert les salines qu’on trouve ici.

Certes, nous avons bien vu, en quittant la ville, les salines et les carrières de pierre à chaux mais, à vrai dire, ce fut un peu à la manière de la Lénore de Burger [9]0. qui, sous l’effet du clair de lune, voyait villes et champs défiler devant ses yeux.

Nous étions à nouveau six dans la voiture. La place laissée vacante était occupée par un jeune marchand qui se rendait à Dresde ; ainsi, au moment de retrouver la lande, nous formions à nouveau un six de cœur.
Le crissement monotone de la voiture dans le sable, le vent soufflant dans les branches et les morceaux de musique que jouait le postillon se fondaient les uns dans les autres pour former une berceuse qui invitait au sommeil. L’un après l’autre, les passagers se mirent à dodeliner de la tête, même nos bouquets de fleurs, fichés dans les caissons de la diligence, épousaient ce même mouvement à chaque secousse de la voiture. Je fermais les yeux, les ouvrais à nouveau dans un demi-sommeil, je somnolais à moitié et j’ai certainement rêvé. Mon regard fut attiré surtout par l’un des grands œillets qui se trouvait dans le bouquet que je m’étais acheté en Vierlande ; toutes les fleurs exhalaient un fort parfum mais il me semblait que cette fleur-là, par son odeur et sa couleur, surpassait toutes les autres ; et le plus curieux était qu’au centre de la fleur se trouvait une petite créature aérienne, pas plus grande que l’un de ses pétales et transparente comme du verre. C’était son bon génie. En effet, en chaque fleur habite ainsi un petit esprit qui vit et meurt avec elle. Ses ailes avaient la même couleur que les pétales de l’œillet, mais elles étaient si fines qu’elles semblaient n’être qu’un reflet rouge de la fleur éclairée par la lune. Des boucles dorées, plus fines que des grains de poussière, tombaient sur ses épaules et dansaient dans le vent.
En regardant plus attentivement les autres fleurs, je remarquai qu’il n’était pas le seul. Dans chacune il y avait ainsi un petit être qui se balançait et dont les ailes et le vêtement aérien étaient comme un reflet coloré de la fleur qu’il habitait. Dans la clarté lunaire, ils se balançaient sur les pétales légers et parfumés, ils chantaient et riaient, un peu à la manière du vent qui traverse doucement la harpe éolienne mélodieuse.

Bientôt, par la fenêtre ouverte de la voiture, arrivèrent des centaines et des centaines d’autres elfes, autrement habillés et sous d’autres apparences ; ils provenaient des sapins sombres ou des bruyères. Ah ! que de bavardages, de chants, de danses ! Souvent, ils sautaient sur mon nez et ne se gênaient pas pour faire une ronde sur mon front. Ces elfes des sapins qui semblaient de purs sauvages, armés de piques et de lances, étaient pourtant aussi légers que cette brume délicate et parfumée qui, au soleil levant, émane de la rose embuée. Ils se séparèrent en plusieurs groupes et se mirent à jouer toutes sortes de comédies que mes compagnons de voyages prirent pour des rêves qu’ils étaient en train de faire. Chacun eut droit à sa pièce de théâtre :
Pour l’étudiant joyeux et plein de vie de Hambourg, la scène se situait à Berlin. Tout une escouade d’elfes se déguisa en étudiants allemands – mais certains étaient de purs philistins – avec leurs longues pipes en bouche et leur bâton au côté pour servir de gourdin ; disposés en longues rangées, ils assistaient à un cours magistral. L’un de ces elfes des sapins monta en chaire, dans le rôle de Hegel [10]. vivant, et y tint un discours si savant et si alambiqué qu’il me fut impossible de le suivre.

Un autre groupe joua sur les lèvres de notre anglais. Ils dansaient et s’embrassaient les uns les autres et c’était pour lui comme s’il embrassait sa bien-aimée, il sentait sa joue contre la sienne, les yeux fixés sur son regard vif et plein d’amour.
Pour la jeune fille de Braunschweig ils jouèrent au contraire un épisode sérieux de sa propre vie ; les larmes coulaient le long de ses joues et dans chacune d’entre elles les petits elfes se miraient en souriant en sorte que chaque larme qui tombait dans ses rêves donnait à voir un sourire innocent.
Pour le vieil apothicaire ce fut pire car il avait, en marchant dessus, détruit une fleur qui était tombée dans la voiture en sorte qu’il avait assassiné l’un des petits elfes. Ils s’installèrent sur ses jambes et, dans son rêve, ce fut alors comme s’il en était privé. Il lui fallait donc sauter sur ses moignons, dans les rues de Braunschweig, sous les yeux de tout le monde, des voisins comme des étrangers. Mais ce spectacle faisait mal au cœur aux petits êtres, c’est pourquoi ils lui rendirent ses jambes et lui donnèrent même une paire de grandes ailes par dessus le marché de telle sorte qu’il pouvait survoler le lion de cuivre de Heinrich der Löwen ainsi que le grand clocher de l’église St Blaise, et cela amusait beaucoup le vieil apothicaire qui en riait tout haut dans ses rêves.
Pour le marchand de Dresde, ils avaient monté toute la Bourse de Hambourg, juifs et chrétiens compris, avaient placé le cours plus haut qu’il n’avait jamais été et avaient tout disposé comme seuls savent le faire ces malins génies dans les rêves. Quant à moi, ce n’est que longtemps après les autres qu’ils parurent s’aviser de ma présence. « Ce grand homme pâle,