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Editorial du 25 aout 2009 : Marcelle 

mardi 25 août 2009, par Robin Hunzinger

Une pochette en cuir, des lettres minutieusement classées dans des pochettes. Plus de 1000 sont là devant moi. Ces lettres sont celle d’une jeune fille née en 1907 : Marcelle Boudier.

Au dos d’une carte postale sépia envoyée par Marcelle, je lis : « J’ai la clé. Je vous attends lundi soir. »

Ou encore : « Vous souvenez-vous ? J’étais avec vous dans le petit salon chocolat. Quelqu’un pouvait entrer. Comme vous vous en moquiez. »
Et ceci : « Je voudrais bien savoir pourquoi vous me trouvez la mentalité du sexe fort ? Est-ce parce que je suis despotique ? Despotique et révolutionnaire ? »

Il n’y a qu’une seule photo de Marcelle qui a été découpée.

Une seule photo de Marcelle mais un épais dossier de ses lettres dépliées, entassées sans enveloppes, de tous formats, plusieurs centaines, et aussi de ses billets, cartes postales, toute une masse qu’Emma a ordonnée par périodes. Celle de 1924/1926. C’est l’époque où aux vacances Emma prend le chemin qui mène à Meursault (à Marcelle), même sous les orages, un temps de vipères, pour filer la rejoindre, et elle court et il lui arrive d’en enjamber. Emma file parce que sa mère (qui devine quelque chose) n’aime pas du tout qu’elle se laisse ainsi « entraîner ».

À Châtillon, où elle est à présent institutrice en maternelle, elle écrit à Emma qui continue ses études et veut devenir professeur : « Il me semble que j’ai plus de puissance de sensation, et vous plus de puissance de compréhension. Résultat, je vis davantage avec moins de matériaux. Mais vous êtes plus intelligente. Il me déplaît que vous soyez plus intelligente. Il me déplaît que la différence s’accentue. Je voudrais que vous m’aidiez à travailler. Dites-moi lisez ceci, lisez cela. Oserais-je vous demander, à vous, de me montrer comment travaille une bonne élève en français quand elle a un très bon professeur ? J’imagine une nouvelle phase de notre vie où nous travaillerions ensemble. »

Mais Emma s’éloigne. Elle est en prépa à Nancy. Elle a pour professeur de français, une jeune femme, Suzanne Aymé. Et elle a rencontré Thérèse.

C’est alors que Marcelle, atteinte par la tuberculose, entre au sanatorium de la Sainte-Feyre, dans la Creuse.

Elle écrit à Emma :

« Soyez tranquille, je ne sombrerai pas dans cette catégorie de gens qui ont dans leur poche un crachoir en métal. Nous, à la Sainte-Feyre ? Nous, c’est des jeunes filles très hardies, intransigeantes. C’est Gide et des jeux à la balle, c’est Bergson et Zarathoustra.
Il y a Hélène, irréelle et translucide, un grand corps nonchalant. Je voudrais la conquérir et me prends au jeu, délicieusement. Nous nous disons vous et Mademoiselle. Les tutoiements à l’improviste font partie de son audace et de son sens de l’harmonie.

Et il y a Marguerite. Elle me regardait et son regard fauve pesait sur moi, comme celui d’un faune qui aurait vu un séraphin. Elle ne disait rien et ses larges yeux jaunes pesaient sur moi. Un jour, je suis allée auprès d’elle : Mais jeune diable, ne voyez-vous pas que vous m’énervez aussi ! Cela a mal tourné. A huit heures du soir, à son tour, elle crachait du sang. Depuis j’avance avec plus d’assurance. Je veux ébouriffer sa sagesse, la séduire, l’obliger à me détester. Elle est très primitive en amour. Elle veut voir clair, analyser, juger. Elle n’aime pas son trouble.
Et maintenant, voulez-vous un peu de chronique ?
On nous fait tous les matins des piqûres camphrées.
J’ai toujours de baroques températures.
Gide a un succès fou. »

Voici donc Marcelle qui s’éloigne à son tour d’Emma.
Le sanatorium l’enferme dans un monde à part, une sphère, une serre pour jeunes filles, peuplée d’amours multiples, magiques, où la mort proche est vécue comme une visiteuse familière, bougies allumées, étoffes nuageuses, veillées funèbres dans l’exaltation de la neige et du vent.

Marcelle :

«  Marguerite est morte.
Que savez-vous d’elle, de son visage sombre, de sa bouche un peu diabolique, de ses yeux fauves, de son front qui seul spiritualisait ce visage âpre de faunesse ? Vous parler d’elle ? Vous ne pouvez la voir. Vous ignorez quelle forme je regrette. Et tous ces jeux de physionomie si connus, tant provoqués. Ma vie s’est séparée de la vôtre. Comment tout reprendre au début et vous faire suivre les routes que j’ai suivies, et connaître les beaux visages qui y sont apparus dont l’essence même ne peut que vous être inconnue ?
Nous nous sommes perdues.
Marguerite est morte comme dans les songes. J’ai tout fait pour la retenir. Je vous le dis, elle est morte comme dans les histoires. Elle est morte doucement. Nous l’avons habillée comme une enfant de son chemisier blanc et de sa vareuse qui est d’un vert très particulier et doux : celui de certaines feuilles pelucheuses qu’on appelle des oreilles d’ours. On a entouré sa tête d’un mouchoir et fermé ses yeux. J’ai arrangé des fleurs sur elle et je me suis retenue de les lui envoyer à la figure en l’insultant parce qu’on n‘a pas idée de mourir. Je disais, Mademoiselle, j’en ai marre. Il y a assez longtemps que vous êtes morte. Il ne faut plus être morte. Bijou s’asseyait à ses pieds et la caressait. Nous l’embrassions et nous voulions la réchauffer. J’ai eu peur de sa bouche et puis je l’ai embrassée. J’ordonnais : Souriez. Hélène à son tour a embrassé Marguerite sur la bouche. Nous avions encore sa respiration en nous. Nous lui avons parlé, parlé. Nous attendions ses parents. Peur des parents qui ont des droits sur elle. Chaque auto nous faisait crier d’effroi. Le lendemain, nous avons mis des brassards noirs à nos manteaux clairs. »

Emma, trop terrestre, solaire, ne veut pas suivre « cette étrange joueuse de flûte » qui l’entraîne hors de la raison, du côté des tables tournantes, des enfants terribles, et de la violence des sentiments.

Alors, il lui arrive de la gronder.

Réponse de Marcelle : « Quand votre belle écriture solide arrive – vous savez Emma, je vous l’ai dit, elle est pareille à un chevalier sur son fier cheval – quand elle arrive, j’ai peur. Nous revoir ? Je ne suis qu’une enfant très malade. Je n’ai pas la force en ce moment de souhaiter votre impitoyable présence. »

Emma va se retourner. Mais elle n’oubliera jamais avoir aimé Marcelle jusqu’au vertige, jusqu’à la terreur du vertige et de l’emprise des sens. Jusqu’au : « Je me consume en t’approchant. » Ou : « Vous me dominez trop. »

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