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A propos

  • Carole Zalberg

    Carole Zalberg est un écrivain français née en 1965. Traductrice et parolière, elle a publié plusieurs romans : Léa et les Voix, Nicolas Philippe/L’embarcadère, 2002 ; Les Mémoires d’un arbre, Le cherche midi éditeur, 2002 ; Chez eux, Phébus, 2004 ; Mort et Vie de Lili Riviera, Phébus, 2005, La mère horizontale, Albin Michel 2008 ; Le jour où Lania est partie, Nathan Poche, 2008, Et qu’on m’emporte, Albin Michel, 2009 .

Il y a là sous la chair
entre les os fragiles
et les réseaux habiles
dans une profondeur que les mots seuls éclairent
un lac sombre, un monde qui scintille,
d’homme en homme à la file
un fond de vies où j’erre,
où je plonge une et reviens mille

Clara Strykovska, in Poésie 1 Vagabondage n°30

Ce sont elles qui ont décidé. Nos mains.
Nous étions assis dans ce taxi qui nous emportait vers nos vies respectives. Rien ne s’était passé. Tout avait pourtant été dit par nos yeux. Quelques mots aussi qui avaient entrouvert une porte. Mais nous étions encore chacun encerclé par notre propre histoire, le corps et le cœur en quarantaine de tout ce qui n’appartenait pas à celle-ci. Voilà, nous étions toi et moi dans deux sphères clairement limitées. Par instant elles se frôlaient et là naissaient une transparence, une fluidité - comme une béance dans notre enceinte et par laquelle nous étions happés.
Nous roulions donc, encore lointains, avec au ventre des envies de collision, d’une fusion même maladroite et comptée. Or nos vies, tout près, nous attendaient et rien encore ne se passait.
Ta main, alors, sans douceur, s’est posée sur la mienne. Qui l’a aussitôt saisie, pétrie. J’étais en colère. Tu avais pénétré ma sphère et je ne pouvais faire autrement que t’y vouloir. Je te refusais mon regard en vain : je sentais nos mains en bataille achever de nous mélanger.
Cette guerre éclair nous laisserait tous deux vainqueurs et vaincus, secrètement occupés.

Tu serais assis devant un café refroidi, le deuxième peut-être.
Dans cette brasserie bruyante d’une gare.
Je te verrais de loin.
Tu serais en train d’écrire et j’aurais tout le temps de te regarder en avançant lentement vers toi.
Je prierais pour que tu ne me remarques pas. C’est si beau un homme qui attend, qui a un peu peur, ou terriblement.
Et j’aurais peur aussi sans doute.
Donc, si tu es d’accord, tu ne lèverais pas la tête avant que je ne sois assise face à toi. Là, je pourrais me glisser devant tes yeux baissés.
Et tu ne verrais de moi, à ce moment-là, que ma poitrine éclatant de ce maintenant, battue de l’intérieur par une force me jetant vers toi.
Tu sourirais avant même de te redresser. De ton sourire un peu narquois qui raconte avant toi tout ce que tu sais déjà.
A mon tour je baisserais les yeux jusqu’à cette reconnaissance qu’auraient dessinée tes lèvres. Il serait temps pour nos regards de croiser d’un coup le fer et le feu.
J’aurais très probablement renversé quelque chose avant d’arriver là, heurté une chaise, fait trembler une tasse pleine. La tienne peut-être. C’est que j’aurais du mal à trouver l’équilibre au bord de ce monde où m’attendraient tes bras.

Après... je ne sais pas. Nos mains qui ne doivent pas et ne pensent qu’à ça.

Et nous ne pourrions pas. Mais si nous le pouvions, ce serait alors une bérézina.
Toi et moi debout en même temps, écrasant la table entre nous, l’oubliant malgré les bords dans la chair. L’oubliant à la pulvériser.
Dans ce nuage de bois défait - cette victoire - nous serions seuls enfin, enfuis enfouis l’un dans l’autre de la tête au pied, mains fouilleuses arracheuses heureuses, bouches effleureuses dévoreuses courageuses.
Et ce serait le sol, un lit, un mur nu ; le ciel au-dessus et au-dessous. Le ciel au-dedans de nous. Et Ce Serait.


Il y a quelque part un endroit où l’on pourra s’étendre, se serrer, se prendre. J’y serai d’abord tremblante et aveugle, le regard rivé ailleurs que sur toi pour ne pas risquer de voler en éclats, de rire ou de pleurer. Je me tiendrai là, dans cet endroit, comme une brindille au vent, avec cette sensation d’être arrachée du sol sous mes pieds. Tu seras le plus fort de nous deux parce qu’il faudra que tu le sois. Parce que je ne saurai l’être sans toi, sans ta voix qui, seconde après seconde telles des briques érigées contre le vide, me portera. Il faudra que tu sois fort pour moi et que tu prennes le risque, toi, de voler en éclats. Parce que ce sera à toi de refermer tes bras sur moi. Dans cette étreinte, enfin, c’est tout notre monde qui s’engouffrera. Il faudra s’agripper, se rattraper, s’enfoncer pour ne pas tomber. Etre cet un que rien n’atteint, que tout respecte et laisse grandir en se tenant loin. Un Point. Contenant la peau douce et les os volontaires, les paroles de soie, d’eau, de tonnerre, les gestes entrelacés. Un point qui parce qu’il est un point ne finit pas, se suffit à son monde rond.
Il y a quelque part un point où, si tu regardes bien, nous serons.

Finalement tu appelles.
Tu as tourné autour du téléphone portable posé sur une chaise au centre de la pièce. Il est un totem tentateur et redouté. Tu l’as pris et reposé. Tu as manqué le jeter. Tu as fait apparaître le numéro, été tout prêt de le lancer mais ton cœur, décidément, s’emballait trop. Tu as sursauté quand il a sonné, expédié des conversations trop légères et trop lentes, éteint un peu pour respirer mieux, rallumé pour caresser encore l’idée de m’appeler.
Et puis soudain ça s’est imposé. C’était m’entendre ou ne plus rien entendre ; me lancer tes paroles comme une bouée, pour que je m’y glisse et que tu sois sauvé.
Tu appelles.
Moi je vois ton nom qui s’affiche et je pense que je vais l’ignorer. Car je crois qu’à l’instant où je laisserai pénétrer ce son-là, celui de tes mots, rien d’autre ne continuera. Rien ne vivra en dehors de ça. Puisqu’il faudra que tout se taise autour et qu’on me la laisse boire, cette musique qui m’invente ! Pourtant mon doigt presse la touche, libérant d’abord un silence dense et mouillé. Tu te tais fort et bien ; tu sais qu’il faut ce temps muet avant que nos voix ne s’enroulent. Alors ton souffle seul, au commencement, pleut sur moi, me redresse, me tend. Fleur assoiffée qui sent l’eau approcher, je suis ouverte et ne veux plus bouger. Je te reçois au creux de mon ventre et c’est de là que je te réponds.

Plus encore qu’un voyage, ce serait un morceau d’autre vie, une exception à la règle des jours.
Bien sûr, il faudrait le prévoir, le préparer, le placer quelque part dans nos existences prises. Il faudrait accepter l’idée d’être pratique, de lâcher un peu les hauteurs pour la terre ; oui, il s’agirait de fouler un sol extrêmement concret le temps d’y semer ce qui deviendrait la date, l’occasion, la parenthèse gonflée d’essentiel.
Nous aurions à parler d’agenda, de contraintes, de toutes ces obligations qui nous lient ailleurs et que nous ne souhaitons pas rompre. Parler cru, nous qui aimons dire doux, chuchoter la chaleur, souffler sensuel.
Mais cette audace d’être triviaux nous l’aurions comme nous aurions toutes les autres forces : pour ce moment jusque-là refusé où nous pourrions être longtemps un. Plus une femme et un homme ensemble. Une créature double et brûlante. Une molécule gorgée d’atomes avides.
Dans cette parenthèse, tu le sens, nous serions une palpitation.

Ce que nous ne ferons pas ensemble :
Prendre un petit-déjeuner au milieu de mille autres avant et après.
Faire le marché comme chaque semaine depuis des années.
Se rejoindre au restaurant un midi, loin de la routine, et se sentir comme des amants interdits.
Accueillir des amis, et en parler ensuite dans l’intimité du lit.
Changer tous les meubles de place sur une impulsion : deux gosses avec leur jeu de construction. Rire et se disputer un peu en même temps.
Etre malade, le nez rougi, les yeux larmoyants, se plaindre et se soigner mutuellement. S’agacer aussi.
Etre délicieusement content d’être seul quelques jours. En profiter pour traîner, manger debout, à n’importe quelle heure, s’endormir sur le canapé, se laisser aller. Et finalement être heureux que sa moitié revienne cohabiter.
Etre vidés, comblés, irrités, fiers et préoccupés par nos enfants.
Avoir le regard un peu lassé de l’autre mais en éprouver une tendresse, l’émotion lourde d’une fragilité.
Passer le temps, simplement, et parfois pesamment.

Nous, le temps, nous voulons l’investir, le distendre, le retenir.
Nous, nous devons confier à nos rêves la plénitude douce amère d’une vie commune.
Nous, nous ouvrons les yeux le matin sur un monde où palpite une absence.
Alors, nous les refermons une seconde...

Une chambre.
Tu y pénètres avant moi, tires les rideaux pour allumer l’ombre et que je ne voie pas ce qui ne nous appartient pas : les murs un peu sales... le couvre-lit éreinté par des corps inconnus... sur le tapis des traces vagues.
- Maintenant viens, dis-tu avec toute la douceur de notre monde.
Je m’avance et même si je sens le sol sous mes pieds c’est dans le vide que je plonge à cet instant-là. Non. Pas le vide. Un espace en suspens où rien n’arrêtera les vertiges et l’affolement ; notre terre comme un ciel.
Tu verras que je vacille et pour me garder entière et vivante tu me jetteras la corde de tes mots enchevêtrés. Pas un instant tu ne cesseras ton tissage étroit, qui me retiendra et me comblera.
Alors j’inventerai mon propre chant pour toi. Arrimée au fil de ta voix, je pourrai laisser mes mains te le réciter.
D’abord me défaire des vêtements qui me dissimulent à toi. Les ôter un à un jusqu’à l’absolue nudité de mon âme même. Car c’est ainsi que sous ton regard il faut que je sois. Une eau claire et qui n’attend que toi.
Je fermerai les yeux pour que tes mains non plus ne s’effraient pas. Je calmerai mon cœur, me ferai lisse et tiède, traversée d’une risée lorsqu’elles se poseront sur moi.
Tes paumes, par endroit, sont un peu rugueuses et font de la douceur ailleurs une torture délicieuse. Je veux le velours et l’éraflure. Je veux cette étrange trace qui jamais ne s’effacera. Les baisers et les blessures de notre combat.

Par bribes tu révèles des détails de ta vie. Le lieu, le temps où je ne suis pas.
Ces fleurs de toi, poussées au détour de tes lettres ou de nos conversations rares, je les cueille une à une, infiniment attentive à ne pas les flétrir. Patiemment je les assemble, les laisse s’épanouir ensemble en une gerbe à tes couleurs. C’est mon bouquet de fleurs de toi.
Je chéris chacune d’elles : ta douche du matin ; ton bureau à l’étage ; les plats que tu prépares à ta douce qui rentre lasse et s’en remet à toi ; tes pas fiers et fréquents dans la montagne proche où tu sais être lent et plein d’hommage ; tes caresses aux arbres ; le discours du vent car toi, tu l’entends ; tes rendez-vous souvent bavards et débordants à faire un peu peur à certaines gens ; les cafés-canards pris aux premiers soleils en terrasse dans un de ces villages où tu te rends pour les courses, pour le travail, pour passer le temps ; l’espace vierge et foisonnant qui t’entoure et que tu arpentes en pensant tout haut, en chantant autant que les oiseaux ; tes immensités où voudrait s’étendre mon urbanité ; ton sud aux chaleurs palpables, aux voix de rocaille et d’ardeur salée que mon nord grisâtre et frileux rêve d’imiter.
La gerbe est grosse et colorée. Je la soulève la soupèse, me demande si sa beauté me sied. Puis je la repose au coin de mes pensées où elle attend tes mots et leur moisson.
C’était moi, allongée en travers de ce lit. Jetée plutôt : bras et jambes en étoile, cheveux d’algues collés au visage, draps froissés autour en vagues affolées.
C’était après.
Je ne sais pas où tu étais.
Debout peut-être, qui me regardais.
Quand je m’étais retrouvée nue et tremblante devant toi, tu m’avais prise contre ton corps dur et tu m’y avais gardée longtemps. Assez longtemps pour que mes frissons te gagnent et menacent de nous renverser.
Puis tu m’avais détachée de toi très doucement sans que ton regard, lui, ne me lâche pour autant.

- Laisse-moi faire, avais-tu ordonné. Laisse-moi t’emporter jusqu’à nous.
D’une main tu avais dénudé le lit fatigué tandis que de l’autre tu me faisais signe d’attendre, de ne pas bouger.
Tu avais arraché du sol la brindille au vent que j’étais encore et dans un geste vaste et continu l’avais déposée là où tu la voulais, où tu me voulais.

Tu ne parlais plus mais je savais que je ne devais toujours pas agir. Tes baisers qui n’oubliaient rien tout au long de moi redessinaient mon corps engourdi, le réchauffaient.
Comme des dominos, les centimètres de ma peau tombaient un à un entre tes mains.
Quand tu as eu fini de visiter ce côté des seins et du ventre, tu m’as fait basculer pour que s’enferme entre les draps et ma chair tout ce brasier doucement allumé.
C’est ainsi que tu es venu. C’est ainsi que tu m’as voulue.

Mais voilà que la silhouette échouée sur la couche en eaux démontées semble s’éloigner. Je m’ébroue d’un rêve et je crois encore sentir ta faim me visiter.

Au dehors le paysage se laisse à peine contempler. Un clin d’œil. Une farandole colorée. Le soleil barre de rais pointillés de poussière les visages aux traits tirés des cadres affairés, ceux lisses aux joues rosies des plus jeunes voyageurs et de leurs mamans qu’un rien excède, ceux abandonnés au sommeil froissé des retraités arpenteurs acharnés.
Dormir ? Je m’y essaie le front collé à la vitre, n’y parviens pas, ne vois que toi quand je veux me retirer des visages et des voix en brouhaha opaque.
Lire ? Dans la pile de magazines achetés à la hâte avant le départ, rien n’arrête mon regard ni mon esprit. Ce que je voudrais, c’est ouvrir n’importe quelle page et trouver ton sourire étalé, malicieux, tes yeux doux tapis comme des chats, et tout cela rien que pour moi.
A quelques rangées de là, une femme élégante s’est endormie sur une épaule visiblement amie. Est-ce son mari, son amant rejoint ici ? Je l’envie. Je les envie. Ils sont ensemble, se touchent, se respirent et j’irais bien leur dire de s’en réjouir.
Manger peut-être ? Ce sandwich insipide des mauvais cafés ? Non. Ce serait provoquer mon corps, réveiller sa rage de ne pas t’avoir goûté toi. Ne pas avoir laissé le bout de ma langue s’attarder sur ta peau au milieu d’un baiser, appris cette saveur iodée pour les jours maigres où je ne pourrais pas te grignoter.

Me raconter une histoire...
Il y aurait une fois moi ici, toi là-bas, et ce train m’emporterait droit au fond de tes bras.

C’était à l’heure d’avant- guerre, à l’époque précédant nos mains. Te souviens-tu de ce repas où nous n’étions pas seuls ? Il faisait assez beau ; la table avait été dressée dehors et du coup c’était comme une fête improvisée. On surveillait d’un œil le ciel dans lequel s’attardaient des nuages noirs, menaces difformes et poivrées dans l’air douceâtre.
Nous étions tous en vacances du quotidien, réunis ce jour-là par un goût commun. L’humeur, du coup, était mutine. Il fallait profiter à pleins mots de ces instants libres. Ensuite chacun retournerait à sa vie plus ou moins choisie, plus ou moins épanouie.
Il y avait donc une intensité particulière accrochée aux paroles échangées, au moindre regard qui tenait plutôt du pont jeté vers ces autres provisoires et dès lors précieux. On riait, on parlait fort... A tendre l’oreille on aurait entendu la peur, le petit pincement du retour annoncé.
Tu étais là, évidemment. Mais tu n’y étais pas vraiment ; pas comme nous tous qui l’étions presque désespérément.
Il y avait quelque chose chez toi d’absolument présent, qui ne cherchait à échapper ni à l’avant, ni à ce qui au-delà du jour, nous attend. Je le sais maintenant : cette présence à la fois légère et évidente m’a attirée vers toi comme un aimant. Tu étais là, vraiment, et en même temps tellement d’ailleurs, tellement différent.
Nous étions placés côte à côte et très conscients d’une proximité insensée, sans rapport avec les dix centimètres de vide qui nous séparaient. Nous évitions de nous regarder. Mieux valait s’arrimer aux yeux d’en face. Je croyais lutter bravement contre un grand péril aux frontières encore floues. Tu m’avais déjà annexée.

Voulez-vous manger avec moi, bel amoureux qui n’êtes pas à moi ?
Nous serions allongés l’un dans l’autre, vous sur moi moi sur vous à côté qu’importe.
Il y aurait un vin frais dans des verres sur le parquet ; sur le lit : des fruits. Ce serait du raisin, par exemple, qui craquerait sous la dent entre doigts et langues, à confondre les goûts, le dur et le mou, le jus explosant à travers le doux. Ce serait aussi des pêches fondantes coulant au dos de ta main et plus loin. Je suivrais ce ruisseau, remonterais à ta bouche une goutte de son mince flot, suc tiède du fruit mordu au champ d’été.
Et boire aussi le blanc entêtant ; ajouter ce vertige aux nôtres, mon amant.

Nous serions assis dans la nuit aux mille silences d’une montagne où nous aurions grimpé. Pour se contempler : la seule lueur bleu-orangé d’un feu que je t’aurais regardé allumer. Tes gestes, ceux de toujours, précis, puissants. A tes joues une couleur émouvante d’effort, du désir déjà grand. Le repas : quelques pommes de terre dans leur robe brûlante, une saucisse sèche pêchée tiédie au fond du sac et coupée à la lame rouille et émoussée d’un couteau fidèle. Le thé fort bu dans des tasses cabossées. Nos baisers.
A la table la plus éloignée, rencognée, oubliée d’un bistrot bruyant et bondé. Nous aurions mis des heures à commander ; davantage bu que mangé, eu les yeux plus gros que le ventre étant donné nos humeurs dévorantes. Devant les assiettes débordant de mets lourds, l‘appétit de but en blanc se serait irrité. Il faudrait pousser tout cela, dégager vite le passage pour nos mains enragées.
Se déguster encore un peu sur place avant de s’emporter.
Je te promène avec moi partout, mon génie, ma promesse.
Je suis dans cette foule qui - d’un seul pas gigantesque dirait-on - va s’occuper où on l’attend. Je ne me fais pas remarquer. Mes pieds aussi suivent leur chemin tout tracé. Je ne parle pas, fuis comme les autres les regards quand ils ne sont pas soigneusement vidés. Je vais de l’avant dans ma journée.
Toi, pendant ce temps, tu flottes devant, tu flottes à l’avenant, tu navigues derrière mes paupières. Je fais tous les gestes que je dois faire mais par instants, forcément, je te souris et l’on me dévisage d’un mauvais air.
Il y a une chose à laquelle je ne dois surtout pas céder : fermer les yeux là, n’importe où et n’importe quand, au milieu de ces gens et de leur programme à suivre précisément.
Car si je fais cela, si je vais à ta rencontre carrément, tout disparaît en dehors de tes bras, de ta bouche partout sur moi. Plus rien ne résonne que le son survivant de ta voix. Je plonge, me roule dans cette vague de toi et moi. Je crie quand tu serres plus fort. Je veux de tout mon corps que tu m’enfermes.
Et si je gardais à jamais les volets de mes yeux clos ? Ne plus m’échapper de toi...
Mais une épaule en heurtant la mienne me force à retrouver le monde. Tu flottes, je me reprends ; je sors fourbue et hantée de cette mer.
Je veux te mordre, t’étouffer, te battre. Te garder empêché dans l’étau de mes jambes et marteler ta chair de tout ce désir dont je ne sais que faire.
Je veux enfermer ton visage entre mes mains et serrer à peine, sentir palpiter ton envie, l’écouter frapper à ta peau, ta déclaration. Embrasser partout son écho.
Je veux ta tendresse posée sur ce creux à la base du nez que seule ta bouche peut épouser dans la cérémonie de mes yeux fermés.
Je veux que tu m’écrases de m’aimer puis me repousses de peur de me briser.
Je veux que tu me brises presque. Etre en même temps transpercée de douleur et de jouissance puisque c’est ainsi que j’existe pour tes bras, dans cette confusion du sentiment et des sens.
Je veux oublier tout ce que je sais, tout ce que mon corps a saisi de la vie au hasard des années, et ainsi dépouillée, me donner. Etre l’innocence retrouvée et seule digne de me guider.
Je veux que tu comprennes cette virginité et qu’alors tu aies peur de me blesser, d’aller trop fort, trop vite, pas assez. Que chacun de tes gestes pour nous soit inventé.
Je veux m’éreinter en traversant rivée à nos voluptés une tempête à jamais levée : ce déchaînement de sueur et d’étreintes tremblées.
Et si la force venait de moi ? La possibilité d’une étreinte, finalement, chasserait à coup sûr mes peurs, me ferait louve brusquement. Je te verrais si proche et vacillant, je voudrais te nourrir et te dévorer autant. Je deviendrais cet animal aux gestes évidents. Tu serais cette lueur aux coins de mes pupilles, la montée d’un tendre appétit.
J’irai vers toi, promesse d’assouvir. Toutes sensations aiguisées - le goût, l’odorat, l’ouïe, le toucher -, je pèserai sur ta nuque d’une patte ferme et décidée. Toi l’agneau, l’enfant trouvé, tu seras saisi d’une terreur très embrouillée. Dans ta tête tournoieront des images d’ébats peau à peau, de chasses lentes et de berceuses confiées au crépuscule. Paix et voracité.
Mes bras scellés à tes épaules te sentiront chanceler. Tu gémiras peut-être. Et j’appuierai plus fort encore. Que tu plies, te fracasses, coule le long de moi jusqu’à terre.
Je serais toujours plus solide.
Je te rejoindrai au sol, brutale, égoïste. Voulant le gibier maintenant, m’en repaître comme je l’entends.
Déchirer ces vêtements qui entravent les chaleurs et le mouvement.
Ce sera trop pour toi. Ton dernier abandon avant le déchaînement.
Dans le massacre des étoffes tes forces endormies tressaillent, se répandent en lave jusqu’à ta voix.
Attends, grondes-tu et tu me renverses sous toi. Je vais savoir ce que c’est que d’être la proie.
Bien sûr je meurs de ce désir violent. Mais je rêve aussi d’habitudes, de tes gestes posés un à un sur le fil du quotidien ; ta musique.
J’en ignore tout et pourtant je la sais, je l’entends. Elle rend parfois inaudibles les notes de ma vie d’ici.
C’est que ce regard de gardien du temple que tu as sur les gens, sur tout ce qui fait le monde comme tu l’accueilles et l’attends, je l’ai lu et aimé à l’instant où il m’a englobée. J’étais devenue, dans ce levé de rideau presque théâtral de tes paupières, l’un de tes trésors, de ceux que tu chéris, contemples et dis avec tant de justesse inquiète.
Dans ces yeux-là, j’ai tout de suite été au mieux de moi et ce n’est pas, ce ne sera jamais une pose creuse.
Ainsi baignée de ta belle veillance, je pourrais aller plus forte et plus légère le long de mes jours. Le réveil qui, ailleurs, est un arrachement, sonnerait aube après aube froides, étouffantes, imprécises, les retrouvailles avec ton regard qui me fait moi.
Une seconde, encore prise dans un sommeil souvent sombre, j’oublierais d’être confiante. Mais le bonheur de m’en souvenir s’engouffrerait ensuite dans tous les flots qui courent sous ma peau, y laissant les remous d’une euphorie démesurée, enfantine. Je n’ouvrirais pas aussitôt les yeux et moi qui ne crois pas, j’aurais chaque matin une prière au nom de toi.
Je te sais parti avec celle qui partage ta vie. J’habille soigneusement le silence de tout ce que nous nous sommes déjà dit.
Je ne suis pas jalouse. Je fouille à peine et je trouve une vraie tendresse pour cette femme que tu as aimée, que tu aimes encore. Comment pourrait-il en être autrement quand je partage, comprends, admire le moindre de tes engouements ?
Je ne suis pas jalouse d’elle avec toi.
C’est aux éléments que j’en veux, que ton souffle traverse et dérange, qui te côtoient.
Je me consume en dessinant ce quelque part où tu es sans moi.
Les paysages que tu regardes, dont tu me parleras, je voudrais les voir en même temps que tu les vois. Marcher au même pas que toi et sentir ma peau s’émouvoir de cette chorégraphie. Respirer moi aussi les senteurs s’élevant de la terre chaude. Serrer plus fort ta main quand le cœur se dilate face à la splendeur d’un matin. Laver le soir à la même eau fraîche tout le sel de la journée. S’amuser des parures que nous fait la poussière récoltée sur les chemins. Ne pas toujours sortir. Tirer à demi les volets sur le jardin écrasé de soleil d’un début d’après midi et s’emmêler dans un lit de bois haut. S’y confier durant des heures nos secrets et les sceller de mille unions sans perdre le fil des récits.
Me resserrer en riant sur toi en moi.
M’émerveiller que le sommeil non plus ne nous sépare pas.
Nous un jour dans une voiture.
Nos haleines saccadées filtrent le défilé déjà terne des bords de la route. Seuls ta main gauche sur le volant, tes pieds automatisés et la surface de ton regard sont occupés à nous conduire. Ainsi tout le reste de toi peut aller plutôt s’égarer du côté de mes soupirs.
Ton autre main, qui s’est d’abord posée, légère, sur mes deux genoux serrés, les a ouverts. Oh ! très doucement, presque en leur parlant, comme tes doigts savants flatteraient l’encolure un peu nouée d’une monture. Moi si je suis close, au départ, c’est que je n’ose pas montrer si tôt la crue qui me soulève. Ce gonflement suffoquant des envies à faire éclater la chair.
Mais ton silence depuis que nous sommes partis cherche à contenir la même folie. Et quand tu déclenches le premier incident, le premier fracas entre nos emportements, c’est ta raison autant que la mienne qui d’un coup capitulent.
Il faut que ta main aille jusqu’au volcan.
Tu passes sous le tissu encombrant, m’indiques autoritaire la distance de sécurité que mes cuisses sont désormais tenues de respecter, remontes d’un côté et de l’autre pour ne rien perdre de l’embrasement.
Je me noie tout entière dans ce moment.
Ce qu’il reste de moi : la perception de ta volonté qui chemine, investit, marque mon désir au fer blanc. Mes mains agrippées au bord du fauteuil où je crois jeter l’ancre pour ne pas couler définitivement...

Nos gémissements enflent et s’écrasent contre les vitres en hurlements.
Tu trouves une plage de conscience et gares la voiture juste à temps. Je ne peux plus rien retenir de ce débordement.
Nous approchons de cette frontière jamais attendue où le rêve ne suffit plus ; où le désir veut s’apaiser un peu, l’attente cesser. De part et d’autre de ce tracé s’étendent des mondes similaires, mais l’un d’images et l’autre de chair.
Depuis des jours que je n’ai pas comptés, nous nous rejoignons dans l’immatériel, y vivons ensemble même, à force de mots libres, d’envies fières. Nous y avons tout découvert, tout ce que signifie toi et moi ensemble, dans une même vie.
Mais de plus en plus, l’autre monde est envahi. Celui d’ici ; le tien là-bas. Je vais, tu vas avec les bruits et les odeurs de nos ébats, avec au creux des mains la douceur de soie de ces endroits que nos corps se réservent. Je ne dors pas ou d’un sommeil traversé de peurs et de joies. Et je dérive jusqu’au matin perdant larmes comme du sang sous ces assauts fulgurants. Tu ne dors pas et tu t’emportes contre le froid vide ; tu cherches à déchirer ce noir où je ne suis pas.
Nous avançons, enchaînés par l’idée des chairs, prisonniers ô combien volontaires vers la sentence qui bientôt tombera : voici venu le temps de se retrouver dans la dimension de nos bras mélangés, de nos bouches vraies et très rouges, gorgées de tous ces tumultes accumulés, de nos peaux embrasées, douloureuses, tellement prêtes à se rencontrer.
Mais de cet au-delà, homme de tous mes vœux, amant que j’invente encore, saurons-nous revenir ?
Le compte à rebours jusqu’à Nous a commencé. Je tiens secrètement la chronique de cette fusion annoncée.
Je me regarde et cherche à me détacher du miroir. Je voudrais tant savoir ce que tes yeux verront. S’arrêteront-ils sur les traces de vie, les fatigues ? Les aimeront-ils, ces défauts déflorant l’intime ? Les toucheront-ils davantage que mes courbes lisses, mes harmonies ?
Je pose mes mains partout où se rendront les tiennes, glisse, palpe, presse et me demande : serai-je à la hauteur de ton attente ? Comment recevras-tu mon goût d’ici et de là, mes odeurs soudain levées, toutes les vérités crues de mon corps à toi dévoilé ?
Me voudras-tu noyée dans la lumière à en être blessée ? Et t’émouvoir de ma fragilité ainsi livrée...
Décidera-t-on plutôt d’une découverte à tâtons ? Et confier nos craintes à l’obscurité où limites et pudeurs dans le mouvement s’effaceront...
Y aura-t-il un avant, un pendant, un après ? Ou le jaillissement continu d’un torrent, et nous dedans, emportés, cognés l’un contre l’autre, renversés puis laissés hagards à nos gémissements ?
Serons-nous tout d’abord très étrangers : deux inconnus au seuil d’un voyage imprévisible et mille fois anticipé ?
Non mon âme, non. Si nous demeurons, réunis, tout ce que nous avons été jusqu’ici, nous trouverons sans doute à la seconde l’accord limpide et profond qui, dès l’aube du premier regard, fut pressenti.
Allez, sois sincère, me dis-je quand je suis d’humeur à me chercher un peu. Tout au fond de toi, là où personne ne va, ne voit, n’es-tu pas tentée de tout défaire, de décider d’une vie pleine et entière avec cet homme qui n’attendait que toi ? Lui te suivrait dans ce plongeon-là.
Et me voilà qui sonde, démêle, étale, mon amour de lui et de toi.
Lui n’est pas, comme tu l’es, fait pour moi de toute évidence, un homme somme exacte de mes espoirs, de mes rêves, de mes émois. Mais il est devenu tellement plus que cela. Il est celui qui m’a vue grandir, triompher avec son aide nécessaire de certaines ombres, des doutes les plus encombrants. Il est celui en qui j’ai foi parce que je le sais si vrai, si droit. Il est un havre, un pilier, un toit. Il est aussi cet amant aux débuts imprécis, à la fois retenu et débordant. Qui me trouve toujours à présent, et s’envole plus souvent. Les années sur nous ont passé, difficiles ou sereines, charriant dans le flux des jours un sable contrasté : les déceptions et les perfections inattendues de certains moments, des chemins qui s’éloignent pour se fondre ensuite de leur plein gré, les bonheurs et les arrachements survenus autour et qu’ensemble nous avons traversés. Et surtout, surtout, les enfants, qui lui ressemblent tant, qui nous rassemblent lui et moi dans le moindre de leurs éclats. Vois-tu, quand leur père rentre le soir et que c’est chaque fois la même joie, je suis comme eux, émue, souriante, apaisée à l’instant où j’entends son pas.
Car c’est tout l’impossible de toi et moi : tu n’es pas arrivé parce que ma vie ne me suffisait pas.
Il n’y a rien de toi que je n’aime pas et un beau jour, tu t’es trouvé là. C’en est peut-être à hurler tant cela semble un rendez-vous manqué. Toutefois tu es là : depuis la première heure installé en moi. Je ne peux, ne veux t’ignorer. Mais même là où personne ne va, je n’imagine rien perdre ni abîmer de ma vie avant et depuis toi.
Ce jour va venir où je serai tienne pour quelques heures dérobées. J’aimerais ne plus vraiment vivre jusqu’au moment de me présenter à tes volontés débridées. Ne respirer que pour être mieux à toi.
Me plonger dans un bain fumant toutes lumières éteintes, ne laissant danser là que les flammes lascives de rares bougies.
Me laver longuement, violente, être le temple pur où tu déposeras ce présent tant désiré, ton offrande plus brûlante que le feu. Devenir cette page absolument blanche pour ta signature et trembler toujours ensuite de m’en savoir gravée.
Oser être ta princesse très précisément parée ; ton orientale promise frémissant à l’idée d’onduler soumise sous tes mains.
Choisir les fluides et leur odeurs qu’ensemble nous avons rêvées : musc et feuilles ambrées, eau lourde et salée. Et faire une découverte qui me renverse et m’émeut à pleurer : ces senteurs imaginées, ce sont celles que mon corps exhale une fois dépouillé des parfums étrangers. Manque la note de bois et de terre que tu viendras mêler.
Verser une huile tiède et dorée dans tous les lieux lisses et les creux secrets que tu ne connais pas encore, que tu as dû mille fois dessiner. Pour que rien ne freine ton avidité. Que rien de moi ne gêne ton exploration tendre et affamée !
Me réveiller infiniment plus belle au matin de nos nudités.
Je sais trop bien le tourbillon que seront nos heures ensemble. Car depuis nos mains sont venus cette étreinte, ces baisers. Des fiançailles arrachées aux trajectoires rectilignes, à ces jours fonçant tête baissée.
Tu n’avais que très peu de temps, avant de repartir vers tout ce qui continue d’être ta vie. Et ce temps comme un précipice, nous en avions si peur que nous l’avons dilapidé. Dans une folie encore contenue, nous n’avons réservé que les toutes dernières minutes de toi ici à ce moment d’être enfin Nous. De le voir naître cet un que nous avions couvé.
Finalement : une table et l’urgence de sceller l’union là, sans attendre, même son ébauche. Je m’y appuie, presque assise sur l’arrête solide. Une sensation sûre pour ne pas me désintégrer. Tu hésites, t’éloignes, reviens. Je tends les bras et des yeux te dis viens.
Alors tu es là. Enfin. Contre moi des chevilles au front. Je sens tout de toi. Et je sais que toi aussi tu t’aiguises pour ne rien perdre de ce qui se passe en moi. Les battements de tambour sous les seins et au ventre, les muscles en arc prêts à se rompre, la montée d’une rosée sur la peau partout éveillée, les cris tout petits par-dessus les hurlements dedans.
Nos lèvres se rapprochent, mi-joueuses mi-frileuses. C’est d’abord un vent chaud qu’elles échangent, délicates. Que nous buvons ensemble goulûment. Et puis tout éclate en même temps : nos bouches qui se trouvent et s’ouvrent en morsures, en blessures béantes, ton corps qui le long du mien creuse, cherche et prend ; tes mains. Tes mains qui se referment sur ma taille dénudée. Je frémis, et voici ce que j’entends :
Par cet étranglement je te tiens et te soulève et te plie et te cambre. Je sens ce que tu appelles et toujours j’y réponds. Aussi, quand je partirai, tu seras là. Tout entière et vibrante sous mes doigts qui se souviendront.
Voilà, bel amour qui bientôt partiras. Je connais les secrets changeants de tes yeux d’eau. J’y ai vu passer toutes les saisons...
Il y a des heures, un siècle, une seconde hélas, tu te tenais au seuil de cette chambre ; de l’endroit que nous nous étions raconté. Pas
notre chambre non. Pas une pièce de notre maison. Mais ce lieu dont nous rêvions pour achever enfin la fusion.
Je t’attendais depuis des heures, depuis le train pris au petit matin, depuis nos regards et le mariage de nos mains. Je t’attendais dans un tel chambardement de tout l’être ! J’intimais à mon cœur de se taire, qu’il ne couvre pas les bruits de ta venue. Mais l’emporté ne voulait rien entendre, déchaînait au contraire ses percussions. Je savais que tu n’oserais pas cogner fort à cette porte blanche, un obstacle encore avant mes bras. Alors j’allais et venais. Soldat enfiévré par l’objet de son guet. Et Je l’ai perçu, malgré tout, le frottement tambourinant de tes doigts contre le bois. Dans ma tête je t’ai aussitôt vue, t’écorchant à la lumière crue du couloir. Je devais me lever, faire en chancelant ces quelques pas. J’étais hagard mais j’ai pu t’ouvrir, t’attirer dans la pénombre préparée pour toi.. Car j’en étais sûr, dans cette clarté artificielle, ta volonté cillait un peu.
Oui, j’étais là, mon chevalier aux mots charmants, j’étais là et je tremblais tant que c’est en tombant que j’ai retrouvé tes bras. Longtemps nous sommes restés ainsi, à tanguer au bord du naufrage. Je te sentais chercher l’enracinement pour nous tenir debout. Tu étais l’équilibre et la tempête qui me ployait.
Il n’y a eu ni avant ni pendant ni après, finalement, mais une vague encore, qui montait avec une puissance effrayante, nous déposait étourdis sur la grève du lit mais jamais ne nous abandonnait. Elle s’apaisait, se faisait oublier, léchait à peine nos membres irradiés. Nous, dans cette accalmie, sans que cessent les caresses nous parlions. Entendre enfin tout ce que nous nous étions écrit, ce que chacun avait gardé en lui pour le donner à l’autre à ce moment précis. Comme c’était bon cet enlacement de nos voix aussi !
Oui nos voix, ma dérobée. Ta voix. Dans ses cris et ses murmures, tempétueuse ou de miel liquide. Ta peau où je voyais monter tous ces ruissellements éloquents. La tendre tenaille de tes jambes, qui à aucun moment n’ont voulu me quitter. Nous, encastrés. Un comme jamais. Notre monde au complet.
Tu m’as bue, aussi...
Oui, mon lac. Et ma soif n’est toujours pas éteinte.
Je ne savais plus ou s’arrêtait mon corps, ou commençait le tien. Nous étions une même terre où ton plaisir est devenu le mien.
J’étais au fond de toi comme personne ne fut ni ne sera. Là, ma chair a connu les nuances longues et ondulantes d’une extase nouvelle. C’est de ton cœur de femme que je l‘ai reçue, de ta propre chair.
Et puisque nous avons été cela, une et un en un même point, je le sais désormais et tu dois le savoir même quand je ne serai plus là : c’est à jamais que Nous Serons.