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A propos

  • Ascanio Celestini

    Ascanio Celestini (né à Rome en 1972) s’est affirmé en une dizaine d’années comme une figure majeure du théâtre-récit, un courant spécifique à l’Italie, dans la lignée de Dario Fo. La dramaturgie classique y cède le pas à l’art du conteur, et le narrateur reprend le rôle de l’intellectuel, c’est à dire qu’il devient la mauvaise conscience de son temps. Au-delà de ce courant, les ouvrages d’Ascanio Celestini, publiés depuis quelques années par les prestigieuses éditions Einaudi, ont acquis une véritable dimension romanesque. Largement saluée pour son engagement civil, dans une Italie frappée par le révisionnisme et d’inquiétantes dérives gouvernementales, cette œuvre s’affirme comme une des plus marquantes de ses dix dernières années. D’un point de vue littéraire et politique, on n’avait rien vu de tel ici depuis Pasolini.
  • Olivier Favier

    Né en 1972, historien de formation, Olivier Favier est traducteur littéraire de l’italien et écrivain. Spécialiste de la fin du dix-neuvième siècle, de la poésie et du théâtre contemporains, il a notamment traduit Ascanio Celestini, Carlo Bordini, Mauro Fabi, Aldo Zargani, Edmondo de Amicis, Arrigo Boito, Luigi Capuana, Renzo Piano et Nuto Revelli. Il collabore avec les éditions du Sonneur et les éditions Alidades. Il prépare un livre d’histoire sur les lieux de l’oubli et une thèse sur Luigi Ghirri et Carlo Bordini. À ses rares heures perdues, il poursuit une activité de photographe.
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Note du traducteur : en Italie, quand quelqu’un fait un sale coup, et qu’il cherche ensuite à échapper à ses responsabilités, on dit qu’il jette la pierre et qu’il cache la main qui a jeté la pierre. C’est une expression populaire qui dit bien ce qu’elle veut dire, mais il semble, si l’on en croit l’auteur, qu’elle ne soit plus vraiment d’actualité.

« Vous cachez la main !

Je vous ai vu, vous êtes quelqu’un qui cachez la main. Vous êtes comme ça, vous, vous jetez la pierre, mais ensuite vous cachez la main. Ne la cachez plus la main, ce n’est plus la peine de la cacher, la main. Moi aussi j’étais comme vous avant : je jetais une pierre et je cachais la main, je lançais une pierre et puis je cachais la main. Parce que si quelqu’un jette une pierre il peut casser une vitre, par exemple, alors il vaut mieux la cacher la main. Ou bien il peut même briser la tête de quelqu’un, et alors là, oui, il vaut mieux cacher la main. Moi je la cachais toujours, cette main : je lançais la pierre et je cachais la main, je lançais la pierre et je cachais la main, c’était devenu un réflexe conditionné, quelque chose d’un peu automatique, de naturel, vous comprenez ; même si je ne jetais rien, je cachais la main. Pendant soixante ans on a caché la main, toujours à jeter des pierres - et qu’est-ce qu’on en a jetés, hein ?- et toujours à cacher la main !

Mais maintenant, ce n’est plus la peine de la cacher la main, maintenant, moi - regardez-moi - je jette la pierre et je montre la main, je jette la pierre et je montre la main. On est beaucoup, maintenant, vous savez. Ce n’est plus comme avant où on n’était que quelques uns, on se cachait, on fuyait. Prenez par exemple, je ne sais pas, mettons, un Ministre, mettons, voilà, un Ministre. Mettons, allez, un ministre important, un Ministre de la Défense mettons. Mettons, un jour spécial, une célébration, genre par exemple le 8 septembre hein, le jour de l’Armistice, mettons. Mettons que ce ministre de la Défense soit à un pas du Président de la République et mettons, là, en ce moment précis, hein, le Ministre dit que les fascistes de Salò, au fond, à leur manière, c’étaient des patriotes, vous comprenez ? Il jette la pierre et il montre la main, vous comprenez ? Il jette la pierre et il montre la main. Ou bien, mettons, un Sénateur, voilà. Un Sénateur du Sénat de la République, quelqu’un qui, mettons, a même eu des problèmes avec la justice, une histoire de mafia mettons. Mettons à la télévision, voilà. Mettons que le présentateur de cette émission où il est invité hein, mettons que c’est un vieux maçon, de la loge P2 mettons, et mettons que pendant qu’ils sont là à parler de mafia, mettons qu’à un moment donné ce Sénateur qu’est-ce qu’il fait ? Il dit que Mussolini était un grand chef d’état. Et qu’il faudrait réécrire les livres d’histoire. Vous comprenez ? Lui aussi il jette la pierre et il montre la main, il jette la pierre et il montre la main. Ou bien mettons de manière plus transversale, un sportif -parce que les sportifs tout le monde les aime bien, non ? les sportifs- mettons un joueur de foot hein, mettons que c’est un gardien de but voilà, disons que c’est un gardien de but. Mettons le gardien d’une équipe de première division, une équipe importante, mettons le gardien de l’équipe du Président du Conseil, qui, à un moment donné, durant une interview, dit qu’au fond, lui, il se sent proche des valeurs du fascisme. Vous comprenez ? Lui aussi : il jette la pierre, et il montre la main, il jette la pierre et il montre la main, vous comprenez ? Mais mettons justement que ces jours-ci, où le Président du Conseil reste là à ne rien faire, à faire des plaisanteries sur la couleur de peau du Président américain, mettons qu’un autre, un Sénateur à vie, un ex-Président de la République donne un conseil au ministre de l’intérieur et lui dit de faire comme il a fait lui il y a bien des années, c’est-à-dire de taper sur les étudiants ! Vous comprenez ? Celui-là non seulement il jette la pierre et il montre la main, mais en plus il revendique celles qu’il a jetées il y a trente ans.

Cela vous laisse perplexe, hein. Moi je vous fais ce discours et vous, mettons, vous allez penser qu’en ce moment je suis un peu excessif, extrémiste. Fasciste. Voilà, c’est le mot, il faut bien appeler les choses par leur nom. Vous, vous allez penser, mettons, que c’est un discours fasciste. Nous, ils nous appellent comme ça, ils disent que nous sommes des fascistes, c’est ça qu’ils disent, ceux de l’autre bord. Mais ils disent que nous sommes des fascistes et ils pensent que c’est une injure, une insulte. Mais nous, au contraire, on est tranquilles, et vous savez pourquoi on est tranquilles ? On est tranquilles parce qu’on sait parfaitement que l’Italie est comme une personne, comme un homme, comme un corps : qu’elle a besoin de ses deux mains, l’Italie, d’une droite et d’une gauche. Des deux. Et s’il en manquait une à ce corps qu’est l’Italie eh bien ce serait un corps manchot, le corps d’un pauvre diable. Mais après toutes ces années on a aussi compris que, oui, c’est vrai, il faut deux mains, mais pas nécessairement deux mains différentes. Vous comprenez ? Et ainsi depuis un petit bout de temps on travaille à ce que ce corps n’aient plus deux mains différentes, mais Deux Droites. Vous comprenez ? Et avec deux droites qui sait combien on va pouvoir en jeter des pierres.

C’est pour ça que je vous dis : jetez, jetez la pierre... mais ensuite...

...montrez la main.

ps:

Traduit de l’italien par Olivier Favier.

Photographie : Ascanio Celestini par Maila iacovelli.

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