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Maximes et pointes 

Le Crépuscule des idoles (1888*)

lundi 19 mars 2012, par Friedrich Nietzsche

C’est pendant son dernier séjour à Sils-Maria, vers le début du mois de septembre 1888, que Nietzsche rassemble des notes qu’il a d’abord l’intention de publier sous le titre Loisirs d’un psychologue avant de choisir un titre plus agressif : Le Crépuscule des idoles. La référence au marteau dans le sous-titre doit être comprise non d’abord comme un instrument de destruction, mais comme un outil pour ausculter les idoles afin de voir si elles sont creuses. (d’après l’introduction de Peter Pütz, in Œuvres, tome II, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1993)

Nous allons donner à (re)lire au fil des semaines à venir sept des dix chapitres de l’oeuvre où l’on retrouvera et le style et la méthode de Nietzsche, en commençant par des aphorismes. Puis de brefs essais qui font souvent écho aux oeuvres précédentes du philosophe.

*Oeuvre publiée en 1889.


1.

La paresse est mère de toute psychologie. Comment ? la psychologie serait-elle un... vice ?

2.

Le plus courageux d’entre nous n’a que rarement le courage d’affirmer ce qu’il sait véritablement...

3.

Pour vivre seul il faut être une bête ou bien un dieu — dit Aristote [1]. Il manque le troisième cas : il faut être l’un et l’autre, il faut être — philosophe...

4.

« Toute vérité est simple. » [2]— N’est-ce pas là un double mensonge ? —

5.

Une fois pour toutes, il y a beaucoup de choses que je ne veux point savoir. — La sagesse trace des limites même à la connaissance.

6.

C’est dans ce que votre nature a de sauvage que vous vous rétablissez le mieux de votre perversité, je veux dire de votre spiritualité...

7.

Comment ? l’homme ne serait-il qu’une méprise de Dieu ? Ou bien Dieu ne serait-il qu’une méprise de l’homme ? —

8.

À L’ECOLE DE GUERRE DE LA VIE. — Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort.

9.

Aide-toi, toi-même : alors tout le monde t’aidera. Principe de l’amour du prochain.

10.

Ne commettez point de lâcheté à l’égard de vos actions ! Ne les laissez pas en plan après coup ! — Le remords est indécent.

11.

Un âne peut-il être tragique ? — Périr sous un fardeau que l’on ne peut ni porter ni rejeter ?... Le cas du philosophe.

12.

Si l’on possède son pourquoi ? de la vie, on s’accommode de presque tous les comment ? — L’homme n’aspire pas au bonheur ; il n’y a que l’Anglais qui fait cela.

13.

L’homme a créé la femme — avec quoi donc ? Avec une côte de son dieu, — de son « Idéal [3] »...

14.

Comment ? Tu cherches ? Tu voudrais te décupler ? Te centupler ? Tu cherches des adhérents ? — Cherche des zéros ! —

15.

Les hommes posthumes — moi, par exemple — sont moins bien compris que ceux qui sont actuels, mais on les entend mieux. Pour m’exprimer plus exactement encore : on ne nous comprend jamais — et c’est de là que vient notre autorité...

16.

ENTRE FEMMES. — « La vérité ? Oh ! vous ne connaissez pas la vérité ! N’est-elle pas un attentat contre toutes nos pudeurs ? » —

17.

Voilà un artiste comme je les aime. Il est modeste dans ses besoins : il ne demande, en somme, que deux choses : son pain et son art, — panem et Circen [4]...

18.

Celui qui ne sait pas mettre sa volonté dans les choses veut du moins leur donner un sens : ce qui le fait croire qu’il y a déjà une volonté en elles (principe de la « foi »).

19.

Comment ? vous avez choisi la vertu et l’élévation du cœur et en même temps vous jetez un regard jaloux sur les avantages des gens sans scrupules ? — Mais avec la vertu on renonce aux « avantages »... (à écrire sur la porte d’un antisémite).

20.

La femme parfaite commet de la littérature, comme elle commet un petit péché : pour essayer, en passant, et en tournant la tête pour voir si quelqu’un s’en aperçoit, et afin que quelqu’un s’en aperçoive...

21.

Il ne faut se mettre que dans les situations où il n’est pas permis d’avoir de fausses vertus, mais où, tel le danseur sur la corde [5], on tombe ou bien on se dresse, — ou bien encore on s’en sort...

22.

« Les méchants n’ont point de chants. » [6] D’où vient que les Russes aient des chants ?

23.

« L’esprit allemand » : depuis dix-huit ans une contradictio in adjecto [7].

24.

À force de vouloir rechercher les origines on devient écrevisse. L’historien voit en arrière ; il finit par croire en arrière.

25.

La satisfaction garantit même des refroidissements. Une femme qui se savait bien vêtue s’est-elle jamais enrhumée ? — J’envisage le cas où elle aurait été à peine vêtue.

26.

Je me méfie de tous les gens à systèmes et je les évite. La volonté de système est un manque de probité.

27.

On dit que la femme est profonde — pourquoi ? parce qu’on n’arrive jamais chez elle jusqu’au fond. La femme n’est pas même plate.

28.

Quand la femme a des vertus masculines, c’est à ne plus y tenir ; quand elle n’a point de vertus masculines, c’est elle qui n’y tient pas, elle qui se sauve.

29.

« Combien la conscience avait à ronger autrefois ! quelles bonnes dents elle avait ! — Et maintenant ? qu’est-ce qui lui manque ? » — Question d’un dentiste.

30.

On commet rarement une seule imprudence. Avec la première imprudence on en fait toujours de trop, et c’est pourquoi on en fait généralement une seconde — et, pour le coup, on en fait trop peu...

31.

Le ver se recoquille (sic) quand on marche dessus. Cela est plein de sagesse. Par là il amoindrit la chance de se faire de nouveau marcher dessus. Dans le langage de la morale : l’humilité. —

32.

Il y a une haine contre le mensonge et la dissimulation qui vient d’une sensibilité du point d’honneur ; il y a une haine semblable par lâcheté, puisque le mensonge est interdit par la loi divine. Trop lâche pour mentir...

33.

Combien peu de chose il faut pour le bonheur ! Le son d’une cornemuse. — Sans musique la vie serait une erreur. L’Allemand se figure Dieu lui-même en train de chanter des cantiques [8].

34.

On ne peut penser et écrire qu’assis (G. Flaubert [9]). Je te tiens là, nihiliste ! Rester assis, c’est là précisément le péché contre le Saint-Esprit. Seules les pensées qui vous viennent en marchant ont de la valeur.

35.

Il y a des cas où nous sommes comme les chevaux, nous autres psychologues. Nous sommes pris d’inquiétude parce que nous voyons notre propre ombre se balancer devant nous. Le psychologue doit détourner son regard de soi, pour être capable de voir.

36.

Faisons-nous tort à la vertu, nous autres immoralistes [10] ? — Tout aussi peu que les anarchistes aux princes. Ce n’est que depuis qu’on leur tire de nouveau dessus qu’ils sont solidement assis sur leurs trônes. Morale : il faut tirer sur la morale.

37.

Tu cours devant les autres ? — Fais-tu cela comme berger ou bien comme exception ? Un troisième cas serait le déserteur... Premier cas de conscience.

38.

Es-tu vrai ? ou n’es-tu qu’un comédien ? Es-tu un représentant ? ou bien es-tu toi-même la chose qu’on représente ? En fin de compte tu n’es peut-être que l’imitation d’un comédien... Deuxième cas de conscience.

39.

LE DESILLUSIONNE PARLE. — J’ai cherché des grands hommes et je n’ai toujours trouvé que les singes de leur idéal.

40.

Es-tu de ceux qui regardent ou de ceux qui mettent la main à la pâte ? — ou bien encore de ceux qui détournent les yeux et se tiennent à l’écart ?... Troisième cas de conscience.

41.

Veux-tu accompagner ? ou précéder ? ou bien encore aller de ton côté ?... Il faut savoir ce que l’on veut et si l’on veut. — Quatrième cas de conscience.

42.

Ils étaient des échelons pour moi. Je me suis servi d’eux pour monter, — c’est pourquoi il m’a fallu passer sur eux. Mais ils se figuraient que j’allais me reposer sur eux...

43.

Qu’importe que moi je garde raison ! J’ai trop raison. — Et qui rira le mieux aujourd’hui rira le dernier.

44.

Formule de mon bonheur : un oui, un non, une ligne droite, un but...

P.-S.

Traduit de l’allemand par Henri Albert, traduction révisée par Jean Lacoste, Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles ou Comment on philosophe au marteau, in Œuvres, tome II, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1993, pp. 949-955.

En logo : portrait de Friedrich Nietzsche en 1875.

Notes

[1Aristote, Politique, 1253 a.

[2Cette formule se rattache à une maxime de Schopenhauer : « simplex sigillum veri » (« la simplicité est la marque de la vérité »). Le philosophe l’avait reprise du médecin hollandais Hermann Boerhaave (1668-1738) – sur la tombe duquel est est inscrite, à Leyde – et elle apparaît par exemple dans Le Fondement de la morale (§8) et les Parerga et paralipomena, « Über Religion », §174.

[3Cf. le Journal des Goncourt (Paris, 1887, I, p. 283) : « La conversation tombe sur la femme. Selon lui (Garvani), c’est l’homme qui a fait la femme, et qui lui a donné toutes ses poésies à lui. »

[4Jeu de mots sur panem et circences (« Du pain et des jeux »), la formule par laquelle le poète satirique latin Juvénal résume ce que réclame le peuple de Rome (Satires, X, v. 81). En substituant la magicienne Circé (Circen) aux jeux du cirque, Nietzsche décrit un artiste modeste dans ses besoins matériels mais qui veut par son art d’illusions se rendre maître des hommes.

[5Cf. le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra.

[6Vers du poème Die Gesänge (Les Chants) de J.G. Seume (1763-1810), passé en proverbe.

[7« Contradiction dans les termes ».

[8Nietzsche fait allusion à un poème de l’écrivain Ernst Moritz Arndt (1769-1860) (Des Deutschen Vaterland, La Patrie de l’Allemand) : « So weit die deutsche Zunge klingt / Und Gott im Himmel Lieder singt ») (Aussi loin que résonne la langue allemande et qu’elle chante des cantiques à Dieu »). « Gott » est donc au datif. Nietzsche veut y voir le sujet au nominatif du verbe chanter, comme il l’écrit dans une lettre à Peter Gast du 27 septembre 1888.

[9Préface de Maupassant aux Lettres de Gustave Flaubert à George Sand, Paris, 1884, p. III.

[10Cf. lettre à Carl Fuchs du 28 juillet 1888 dans laquelle Nietzsche voit dans l’immoraliste « la forme la plus haute de probité intellectuelle jamais atteinte jusqu’ici ». Cf. aussi Ecce homo, « Pourquoi je suis un destin », § 2 : Nietzsche se considère lui-même comme un immoraliste.

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