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Marie NDIAYE, Une femme puissante 

lundi 16 août 2010, par Elisabeth Poulet

Le prix Goncourt 2009 a été attribué à Marie NDiaye pour son roman Trois femmes puissantes qui nous donne à lire trois récits, trois destinées de femmes fortes dont la détermination sans faille, la dignité et l’incompréhensible obstination font osciller le lecteur entre admiration et frémissement.

Trois femmes puissantes, c’est ce que sont ces trois femmes isolées, fragiles, vouées à la solitude, à la douleur de l’exil, mal aimées et coupables de le savoir. La force qu’elles vont puiser dans les profondeurs du malheur, au moment où elles se trouvent démunies comme elles ne se souviennent pas l’avoir déjà été, va les transporter et les entraîner avec une énergie jusqu’alors inconnue d’elles. Un démon est assis sur le ventre de ces trois femmes et elles n’auront de cesse de l’en déloger.

La première de ces trois femmes puissantes, c’est Norah, une avocate de trente-huit ans qui, sur l’injonction de son père qu’elle n’a pas revu depuis vingt ans, quitte sa vie parisienne pour rejoindre Dakar, afin de résoudre une affaire cruciale dont elle ignore tout. Dès qu’elle s’est approchée de la maison, Norah a ressenti la présence de son père avant même de le voir et un étrange malaise l’a saisie à la vue de « cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses (qu’elle) se rappelait à celles d’un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves. » Les retrouvailles avec ce père tyrannique, gênées et gauches, font aussitôt regretter à Norah d’avoir abandonné sa fille, Lucie, avec son compagnon et sa propre fille, à Paris. Inquiète, en colère contre ce vieux père muet au vague relent de moisi, elle s’abandonne au désespoir et à la culpabilité : « Elle n’arrivait plus aujourd’hui à reconnaître l’amour sous la déception, elle n’avait plus l’espoir d’une vie de famille ordonnée, sobre, harmonieuse. Elle avait ouvert sa porte et le mal était entré, souriant et doux et obstiné. (…) après des années d’austère édification d’une existence honorable, elle avait ouvert sa porte à l’anéantissement de cette existence. Honte à elle. (…). Rien ne lui semblait exprimable ni compréhensible dans l’erreur qu’elle avait commise – cette faute, ce crime à l’encontre de ses propres efforts. » Et derrière l’écoulement des mots, peu à peu, les non-dits se profilent et Norah avance. Elle marche avec joie dans les rues familières, décidée à faire ce qu’il faut, d’une manière presque déraisonnable mais enfin apaisée. Le récit s’achève sur la possibilité d’une réconciliation entre le père et la fille, perchés tous deux parmi les branches défleuries du flamboyant.

La deuxième femme puissante, Fanta, est vue à travers les yeux de son mari, peut-être parce qu’elle n’a d’existence que par lui, jeune femme aux espoirs déçus, solitaire dans cette maison froide et lugubre qu’elle déteste, ne veillant plus désormais que sur son fils. Femme meurtrie, à jamais étrangère dans ce pays où son mari l’a conduite avec de vaines promesses, elle se mure dans un silence assourdissant. Après une dispute particulièrement violente avec sa femme, Rudy se rend à son travail, malheureux, écoeuré par les propos ahurissants qu’il vient de tenir à sa femme adorée, Fanta. Confiné dans l’habitacle de sa vieille voiture, il s’interroge sur ce qu’il est devenu depuis son retour forcé en France et sur son amour pour Fanta : « Oui, vraiment, qu’avait-il fait de lui-même pour peser maintenant de tout cet amour inemployé, importun sur une femme qu’il avait peu à peu lassée par son incompétence, à un âge, la quarantaine, où semblables défauts (une certaine inaptitude au travail prolongé, une tendance à la chimère et à croire réel ce qui n’était que projets fumeux) ne peuvent plus espérer susciter indulgence ou compréhension ? »
En quelques heures, en proie à un profond découragement et un terrible abattement, Rudy décide de changer sa vie, devenue cruellement absurde entre une femme qui le méprise silencieusement, un fils qu’il terrifie et une mère égoïste et folle. Sur le chemin de cette transformation, Fanta l’accompagne, présence terrible et forte, magnifique buse virulente et énigmatique qui pourchasse Rudy dans ses pensées les plus sombres, le poussant à agir, à changer leurs trois destinées afin qu’elle redevienne une femme d’intention et de volonté. Fanta, femme puissante et miséricordieuse.

La troisième de ces femmes puissantes et sans conteste la plus émouvante, c’est Khady Demba. Après trois années de mariage avec un homme doux et gentil qui jamais n’avait protesté contre la présence envahissante dans leur vie de cette grossesse qui ne venait pas, Khady se retrouve veuve. Méprisée par sa belle-famille, tolérée comme un bon chien travailleur par ses deux belles-sœurs, cette triste Cendrillon se terre dans la cour où « elle se rencognait si bien, ne laissant dépasser de sa mince silhouette accroupie dans son pagne, resserrée sur elle-même, que ses doigts rapides et, de son visage baissé, les hauts méplats de ses joues, qu’on cessait vite de lui prêter attention, qu’on l’oubliait, comme si ce bloc de silence et de désaffection ne valait plus l’effort d’une apostrophe, d’un quolibet. » Elle se réfugie dans ses rêveries, se laissant doucement bercer et envelopper dans des voiles brumeux. Cependant, il lui arrive de se sentir fière d’être Khady Demba, même enfermée dans cette cour, méprisée et insultée, elle garde ce sentiment d’être une personne unique : « A présent encore c’était quelque chose dont elle ne doutait pas – qu’elle était indivisible et précieuse, et qu’elle ne pouvait être qu’elle-même. »
Un jour, on la chasse, la confie à un homme qu’elle ne connaît pas et qui doit la conduire dans un lointain pays chez une vague cousine qui se ne se nomme pas par hasard Fanta… Assise dans une embarcation de fortune qui manifestement n’arrivera jamais à destination vu son état de vétusté, Khady Demba reprend possession d’elle-même et rejoint le rivage. Blessée, avec comme seul compagnon le jeune Lamine, elle tente de quitter clandestinement l’Afrique, n’ayant pas d’autre choix que celui de rejoindre la cohorte de ceux qui doivent s’en aller. Khady, la femme la plus fragilisée et la plus violentée du roman, celle à laquelle son auteure voue une tendresse toute particulière, est la plus puissante des trois car elle garde, fichée en elle envers et contre tout, la ferme assurance de ce qu’elle est : « C’est moi, Khady Demba, songeait-elle encore à l’instant où son crâne heurta le sol et où, les yeux grands ouverts, elle voyait planer lentement par-dessus le grillage un oiseau aux longues ailes grises – c’est moi, Khady Demba, songea-t-elle dans l’éblouissement de cette révélation, sachant qu’elle était cet oiseau et que l’oiseau le savait. »

Alors, oui, ce roman est puissant. Une fois encore, et même plus que dans ces précédents romans, Marie NDiaye déploie, sur le velouté de son écriture, des puissances imaginatives et des profondeurs introspectives remarquables. Le surgissement de l’étrangeté, même s’il surprend moins au fil des livres car son caractère est moins ostensiblement marqué, opacifie davantage la narration, ouvrant des béances et des déchirures complexes sur un monde archaïque, violent et toxique, lieu des blessures originelles. Le rythme est juste, simple et livre la vision nue d’une humanité toujours en souffrance.

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