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Machines mortes 

vendredi 28 novembre 2008, par Günther Anders

Je reviens tout juste d’une galerie où étaient exposés des objets qu’il est presque impossible de classer. Il serait faux de les qualifier de « sculptures » ou de « meubles ». Alors que les œuvres d’art d’hier avaient rompu avec la représentation, celles d’ aujourd’hui se passent de signification. Les objets exposés sont des « odradeks ».

Et pourtant pas tout à fait. Car tandis que ce qui définissait l’ « odradek » de Kafka était justement son caractère indéfinissable, un point commun minimal réunit tous les objets de l’exposition : le fait que leur fabricant les a qualifiés de machines et que nous devons les considérer comme tel.

Certes, ces machines sont opaques et doivent être opaques. Car on ne peut - et on ne doit pouvoir - distinguer la signification d’aucune d’entre elles, ni la fonction qu’on doit en attendre.

Ce sont des « cultures mortes » - cette expression formée à partir de « natures mortes » s’impose aujourd’hui. Ceci étant vrai non seulement pour les plus complexes d’entre elles, mais aussi pour les plus simples et les plus facilement conçues ; et non seulement pour celles qui sont sans vie, tels les objets en plastique, mais aussi pour celles qui, branchées sur le courant, ronronnent consciencieusement et sans se plaindre .

Et cette dimension négative ne suffit cependant pas à les caractériser. Car ces machines ont tout de même une signification : celle en effet qui consiste à montrer, et même de manière ostentatoire, qu’elles ne dévoilent pas leur fonction ou bien qu’elles n’en ont pas. Et cette démonstration n’a pas un sens purement négatif, mais constitue un énoncé positif sur notre monde contemporain. Ce que ces machines souhaitent nous dire, c’est 1. que les appareils réels, « sérieux » dont est composé notre monde demeurent presque tous non-physionomiques, c’est-à-dire qu’ils ne montrent pas à quoi ils servent et qu’on ne peut le savoir en les regardant. Et 2. (et ceci ne concerne pas que leur apparence, mais leur être) que des millions de nos machines et de nos appareils sont réellement vides de sens, puisqu’ils fabriquent des produits pour lesquels il n’existe en vérité aucun besoin : par exemple des « stylos bille sous-marins » (j’utilise en ce moment un stylo de ce type).

Les objets de l’exposition sont donc, parce qu’ils constituent la réalité de notre monde contemporain, et aussi étrange que cela puisse paraître, des objets réalistes et ainsi de vraies représentations. Lorsque la réalité à représenter est aveugle et vide de sens, alors sa représentation réaliste doit être aveugle et vide de sens. Il y a cinquante cinq ans, alors qu’étudiants en histoire de l’art Courbet était pour nous le sommet du réalisme, nous n’aurions pu imaginer à quoi ressemblerait le réalisme dans le dernier quart du vingtième siècle. Je ne sais pas si les artistes qui ont réalisé ces simulacres de machine sont encore des artistes dans un sens traditionnel, cela dépend de la manière dont on veut définir l’art. Mais dans la mesure où, avec leurs œuvres vides de sens - ou plutôt : leurs œuvres dont le sens consiste à être vide de sens -, ils ont démasqué l’absence de sens de nos machines contemporaines, ils sont bel et bien des critiques de la technique. L’art bien souvent ne représente pas, mais met à nu. Comme par exemple les œuvres de Hogart, Goya ou Grosz. Ces derniers ont caricaturé des hommes, tandis que nos artistes, pour la première fois dans l’histoire de l’art, caricaturent des choses. Mais ils font partie de l’histoire de la caricature.

Traduction : Laurent Margantin

2 Messages

  • Machines mortes 28 novembre 2008 20:46, par Vincent F.

    Merci pour cette traduction. De quel livre est-elle extraite ?

    Le diagnostic de Günther Anders est sans appel. Depuis que la bombe existe, nous sommes devenus "davantage mortels", car nous ne sommes plus seulement en mesure de tuer des hommes, mais bien l’humanité elle-même. Or nos outils, et au premier chef nos armes, décident à notre place - en fonction des principes qu’ils incarnent - de la manière dont nous nous comportons vis-à-vis de nos semblables. L’aveuglement de ceux qui président à nos destinées et la collusion entre logiques économiques et industrie de la guerre sont autant de symptômes d’une "technicisation de notre être" qui nous condamne au rôle de simples rouages. Les conséquences de ce mécanisme dépassent jusqu’à notre imagination : que nous travaillions comme fabricants de croissants, d’ogives, de livres ou de médicaments, nous avons désappris à nous préoccuper des conséquences plausibles de ce à quoi, activement ou passivement, nous collaborons. De sorte que "nous fermons les yeux sur l’objet et l’objectif de notre travail, et nous sommes prêts à vivre de la préparation de la fin du monde".

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    • Machines mortes 29 novembre 2008 19:00, par LM

      Ce texte est extrait d’un livre intitulé en allemand "Ketzereien", non traduit en français.

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