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Le fantôme européen du thatcherisme 

dimanche 17 juin 2012, par Jean-Marc Salmon (Date de rédaction antérieure : 30 mars 2010).

NdLaRdR pour mise à jour de la re-publication de ce texte envoyé en ligne pour la première fois le 30 mars 2010 et pour montrer peut-être comme cette hypothèse européenne demeure d’autant plus active aujourd’hui que l’endettement des pays du sud s’accroît avec les intérêts toxiques (quelles que soient les mesures d’austérité, d’ailleurs).

« Une escapade à Athènes a modifié mon regard sur l’Eurozone et la sortie de crise. J’en ai tiré un petit papier Le fantôme du thatchérisme assaille l’Europe. » *

Le 10 mars 2010, J-M. S.

Retour de Grèce de Jean-Marc Salmon le 10 mars 2010. Peu importe qu’une solution paraisse avoir été trouvée le 25 mars, les faits et le chemin pour y parvenir in extremis sont clairs, même si le FMI cette fois s’en mêle pour moitié, mais Jean-Paul Fitoussi, président de l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), ne diffère pas au-delà du lendemain pour informer dans la Presse les menaces succédant à l’abdication sur la souveraineté [1]. Au changement du millénaire le Fonds Monétaire International était resté implacablement immobile face à la crise en Argentine ; après que le dollar eut déserté l’économie du pays, elle avait frappé durablement d’abord les petits épargnants, puis elle avait éradiqué en deux ans les classes moyennes. Alors, on avait parlé du laboratoire mondial de la gestion des crises par les organisations supra-nationales, FMI [2] et Banque mondiale, dans les pays développés surendettés de l’OMC... Mais il faut toujours une valeur du marché qui déserte, pour commencer. L’euro tel quel serait-il le loup dans la bergerie des sociétés européennes ? En 2008 à propos de la situation insurrectionnelle en Grèce on pouvait lire des titres prédictibles, par exemple : "La Grèce, une crise profonde, mais peut-être en annonce-t-elle d’autres en Europe et dans le Monde" (Blog Changement de société). Combien d’années encore pour constater le désastre de la révolution financière après le solde de l’industrie (excepté l’Allemagne restant le N°2 mondial des produits exportés), à l’ombre de la stabilité de la monnaie, dans les autres pays les plus endettés de la zone Euro ? À entendre l’alerte de l’article que Jean-Marc Salmon a bien voulu nous transmettre, si nous comparons la récurrence du délai autrefois en Argentine comme aujourd’hui en Grèce... deux ans ? Ce n’est pas long. Quant à l’impact de la crise financière mondiale déclarée entre ces deux événements, change-t-elle la donne — mais elle était prévue dès le début du siècle — ? En outre, l’opportunité de cette situation serait de favoriser une autre façon de révolutionner le monde, par le pouvoir oligarque et les raids financiers, réduisant le potentiel de réplique économique autonome des populations post-industrielles, globalement gérées, avec le bonus de soumettre les dernières masses politiques du monde post-politique (empêcheuses de tourner en rond). On peut se dire préférer la gestion chronique des crises plutôt que la guerre au dedans. Mais ce serait une autre forme de guerre et qui laisse aussi des morts, tandis que la guerre impérialiste n ’a pas cessé au-dehors. À force de penser que le problème de la faim et de l’eau dans le monde était celui des pays pauvres, l’arrogance des peuples post-colonialistes ne se pensant pas impérialistes parce qu’ils en réclamaient à la solidarité locale pour la délocalisation — qui en réalité exploite sauvagement — les a empêchés de voir midi à leur porte. Il n’est jamais trop tard pour comprendre et pour réagir.

(Pour La revue des ressources, A. G-C.)


EuroZone
Louise pour LRR.



Le fantôme du thatchérisme assaille l’Europe



Si le moment de votre départ en retraite était retardé de deux ans ? Prendriez-vous votre mal en patience ? Et si leur montant était gelé, augmenteriez-vous votre épargne ? Si en sus on décrétait une amputation d’un tiers de vos treizième et et des deux tiers de votre quatorzième mois ? Adieu les vacances ? Et si la rutilante cerise sur le gâteau de l’austérité était une augmentation de la TVA de 19% à 21% ? Adieu les restos et les concerts ? Imaginez-vous en fonctionnaire, si on ne remplaçait qu’un collègue sur cinq quand ils partiraient en retraite ? Danseriez-vous une nuit du 4 août ? Et si en contrepartie de vos privilèges, on réduisait votre salaire mensuel de plus ou moins 10%, en amputant vos primes ? Vendriez-vous votre voiture ? Si j’en crois les Athéniens qui ont le ressort de manifester, après tant d’annonces en deux mois, vous seriez perdus. Égarés dans vos comptes. A statut égal, les uns calculent qu’ils perdent un mois et demi de salaire et d’autres trois mois...

Inouï : pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale, dans un pays d’Europe occidentale, on ne rogne pas en douce les rémunérations par de l’inflation ou des taxes. On les coupe à la hache.

Bien entendu, tant que la droite était au pouvoir à Athènes, le ministre des finances allemand ne manquait de mots assez fort pour assurer la Grèce de la solidarité de la zone Euro et dissuader, avec succès, les spéculateurs. Un an de cela. A la veille des élections d’octobre 2009, Durao Barroso, le président de la commission, ni une, ni deux prenait, à Bruxelles, l’avion d’Athènes pour se montrer aux côtés des dirigeants de droite.

Le PASOK [3] gagnant haut la main les élections, les yeux des responsables européens se dessillent. La Grèce serait mal gérée. Le nouveau gouvernement nettoie les statistiques que les précédents gouvernements lui ont léguées ? Punissons-le. Pour Durao Barroso, ex-mao devenu libéral, la vérité d’hier est le mensonge d’aujourd’hui. Le nouveau ministre allemand des finances n’a pas de mots assez durs : pas un sou pour les Hellènes. La spéculation internationale entend très vite le message et se rue à nouveau sur l’affaire : c’est à qui pariera au plus vite sur la banqueroute de l’Etat grec si l’on en croit les hausses des Credit Default Swaps et des spreads, les statistiques des marchés. Celles des institutions économiques internationales racontent une autre histoire. Avec une dette de l’Etat qui tourne autour de 123% du PIB, la Grèce est au niveau de l’Italie et en bien meilleure position que le Japon… avec ses 197%. Le déficit public des Hellènes rapporté au PIB est au niveau des Britanniques et un petit 1 % plus haut que celui des Américains. L’indicateur qui compte en dernière instance, c’est l’endettement total d’un pays vis-à-vis de l’étranger : en France, il représente 190% du PIB, en Allemagne 161 % et en Grèce 163%.

Hier, Athènes, aujourd’hui, Madrid. Demain, Rome ? Après-demain, Paris ?
L’agence de notation Merkel a rehaussé, le 5 mars, le rating de la Grèce se félicitant de son « effort énorme et rapide ». Perché sur l’Acropole, le fantôme de Thatcher hante toute la vieille Europe. Récapitulons : le retardement de la retraite se discute à Madrid et à Paris à des niveaux comparables. L’alourdissement de deux points de la TVA dans l’Union européenne serait un secret de polichinelle si l’on a bien entendu Alain Minc, samedi 6 mars, sur France Culture. Les coupes de salaires dans le privé s’opèrent du Pirée à Amiens plus ou moins discrètement sous la menace de licenciements collectifs, Angela Merkel ne désespère pas de couper les allocations chômages malgré la censure constitutionnelle des mesures Hartz IV, etc.

Pour les économistes de renom, l’expansion de la zone OCDE ne retrouvera pas les niveaux antérieurs à la crise de 2008. Une nouvelle fois, comme dans les années 70, diminuer la part des salaires au profit du capital dans le partage de la valeur ajoutée permettrait de maintenir des profits élevés. Que pèse la Grèce ? Peu. Imposé à Athènes, un scénario néothatchérien deviendrait la référence. Des prix Nobel comme Joseph Stiglitz et Paul Krugman espéraient, un an de cela, que la sortie de la crise serait rapide et un triomphe de leurs idéaux néo-keynésiens. Ce n’est pas dans l’Eurozone de 2010 qu’ils trouveront matière à se réjouir. Les salariés non plus.

Jean-Marc Y-M Salmon
Sociologue

P.-S.

* Une autre version de cet article a paru dans Le journal de l’économie de Mediapart.

Question de cendres, Jean-Marc Salmon ; Majeure : Racisme institutionnel, article in Multitudes N°23, hiver 2005-2006.

Dernier ouvrage paru :

Les Soixante huitards, Quarante ans d’histoire ;
Jean-Marc Salmon, Dominique Pouchin,
essai, éd. du Seuil, Paris (mars 2009).


Pour mémoire :

- Au mois de février 2010, Dominique Strauss-Kahn président du FMI anticipait de présenter à la Presse le texte qu’il devait prononcer ultérieurement devant le comité de Bretton Woods à Washington, selon lequel il encourageait un mandat plus clair pour le FMI en vue de "traquer les risques pesant sur la stabilité économique et, je souligne, financière mondiale". "En particulier, nous lançons l’idée d’une nouvelle procédure de surveillance multilatérale. Cela permettrait, d’ailleurs cela exigerait, que le Fonds évalue les effets plus larges et systémiques des politiques nationales, et les risques associés, d’une façon fondamentalement différente" ; le journaliste du Monde instruit ensuite : Le FMI est aujourd’hui chargé de surveiller les risques pays par pays, et les "développements relatifs à l’économie mondiale dans son ensemble", mais "en pratique, l’essentiel de nos efforts se sont faits [jusque-là] à un niveau national", a rappelé M. Strauss-Kahn.
Mais le public ne connaît pas l’information des suites (ni s’il y en a eu a fortiori) ; était-ce un effet d’annonce ou la proposition a-t-elle été rejetée ? Sinon cela changerait positivement l’aspect de la proposition publiée le 29 mars (voir note 2), alors que sans ce corollaire elle prédit sa déviation aux frais des petits épargnants et détenteurs de comptes courants.

Zone euro : l’analyse qui donne froid dans le dos par l’Institut Turgot, d’après une étude de Bernard Connolly ; Blog Changement de société (30 mars 2010).

Notes

[1Jean-Paul Fitoussi : Les affaires européennes doivent se régler en Europe, Le Monde.fr, Économie, 26 mars 2010.

[2Dans un article du journal Le Monde le 29 mars 2010 : devant l’absence de réalité du Fonds monétaire européen et l’appel de l’Union européenne au FMI pour faire face à la situation en Grèce en lui permettant de rester dans la zone euro — subissant pour la première fois une ingérence des fonds internationaux — le FMI propose de taxer les banques pour prévenir les crises.

[3PASOK : Panellínio Sosialistikó Kínima (mouvement socialiste panhellénique) est un parti politique grec, social-démocrate. Il est membre du Parti socialiste européen et de l’Internationale socialiste.

3 Messages

  • Le fantôme européen du thatcherisme 2 avril 2010 22:20, par C’est bien ça...

    Juste une remarque sur le fait que l’article de JMS est bien vu, c’est tant l’affaire d’introduire le FMI pour résoudre le problème grec que celui de la signature de Barroso pour les OGM qu’elles concernent en effet la domination de l’Allemagne protectionniste au sein d’une Europe qui prétend ne pas l’être, donc protectionniste de son chiffre d’exportation et de son industrie contre les autres Etats européens — alors que l’Europe néo-libérale était annoncée comme un partage, non ? — ... quant aux OGM ils ont été autorisés pour les productions BASF justement en core une fois : l’Allemagne... Le protectionnisme allemand l’emporte, en réalité un impérialisme qui de fait passe en force sur les pays endettés qui pensent ainsi être tolérés par l’Allemagne... entropie garantie en outre, car dans le cadre libéral l’entrée concurrentielle est obligatoire... les vecteurs américains ont donc gagné aussi dans l’affaire, même si l’Europe privilégiera le marché allemand. Enfin, si l’Allemagne prélève les banques dans un cadre local et la France se plie au prélèvement mondial, jamais l’argent retiré de la circulation ou accroissant l’endettement pour éponger les crises financières et economico-financières ne se retourneront au crédit des populations qui en auront payé les frais ou auront été prélevés. Sarkozy se range derrière l’Allemagne faisant l’hypothèse de se glisser sans encombre malgré le surendettement national qu’il provoque, pour payer l’argent à l’argent, et d’autre part Copé veut modifier la constitution pour limiter l’endettement public.. on voit tout de suite qu’on va exactement vers les réformes des Etats thatchéristes prédits par l’article au nom d’absorber la dette qui continuera de toutes façons de se développer...

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    • Le fantôme européen du thatcherisme 6 avril 2010 14:44, par jean-marc salmon

      L’Allemagne, comme la Chine, a la volonté d’engranger des profits par le commerce international. La monnaie joue un rôle central dans leurs stratégies.

      Tu dis que l’Allemagne protège ses parts de marché à l’export. Il y a du vrai. La Chine aussi d’ailleurs.

      Il ne faut pas se tromper sur leur rapport symétrique au taux de change de leurs monnaies. La Chine pousse à la sous évaluation du Yuan et l’Allemagne à la surévaluation de l’Euro. Mais c’est dans les deux cas pour booster leurs exportations. Les exports allemandes incorporent plus de 20% de composants étrangers, donc rendus moins chers par l’Euro fort et l’écart croissant des salaires nominaux dans la zone euro avec l’Allemagne (prés de 30% en treize ans si l’on en croît le supplément économique du Monde du 30 mars). Et pour ce qui est fabriqué en Allemagne (les autres composants et le produit final), on tient les profits par l’austérité (réformes dites Hartz engagées par le gouvernement SPD-Verts de Schröder, qui expliquent aussi les évolutions contrastées des salaires entre l’Allemagne et le reste de la zone Euro).

      Pour faire formule facile, l’euro fort c’est le retour au respect des critères de Maastricht. La crise grecque est utilisée aussi à cette fin. Bruxelles veut que Paris et les autres soient rentrés dans les clous d’ici 2013. C’est qu’une autre échéance arrive : la constitutionalisation des limites des déficits publics en Allemagne va prendre son plein effet peu après. La France emprunte aujourd’hui presqu’au taux allemand (+0,5% environ). Cet écart va beaucoup s’aggraver si la France n’imite pas l’Allemagne et ne réduit pas drastiquement ses déficits.
      Tu as raison de souligner qu’une partie (grande ?) des élites françaises va pousser à l’imitation de l’Allemagne au point de constitutionaliser les limites des déficits publics. Leur programme, c’est bien une cure drastique et prolongée d’austérité et la consolidation des taux de profit à un niveau élevé.

      Souhaitons que les athéniens parviennent à desserrer l’étau et que ça inspire ici.

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