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La vie rêvée 

mercredi 26 février 2014, par Alice Delmotte-Halter






Mélancolie

J’ai oublié le nom de tous ceux qui m’avaient aimée enfant,
J’ai oublié le cri des chiens dans la forêt.
Oublié.

Oublié les mains du grand-père l’artisan (solaire), le fabricant de pain,
Oublié comment il retournait cette terre, récoltait.
Oublié.

Oublié de chasser les pies, de couvrir le bougainvillier,
Le bruit des gens dans le camping en été,
La couleur du gravier.
Maintenant tout est trépassé, les cerisiers sont morts
Et la maison vidée.
Mon corps n’est plus adapté — trop grand.
J’ai oublié les mots, je ne peux plus appeler.

Et je revois ma mère à l’âge qu’aujourd’hui je connais.
Et je revois ma mère, déjà mère, déjà triste, voûtée,
Les yeux déjà noyés.
Ma mère non-fille, ignorée.
Non-maîtresse,
Non-femme,
Un ventre à nous destiné.
Nous étions si petites.
J’ai oublié.
Ma mère : portes ouvertes, piétinée, par ses fruits terribles.
La vie alors nous était destinée.
Oublié.

Cette nuit c’est la remontée :
Les morts appellent,
Le jardin est resté,
Chemin de la Marine.
Il y avait tant d’escaliers et de résine.
Et la vie ne veut pas crever.

Cette nuit : remontée
Et j’ai tout oublié
Des noms et des racines,
Fui sans me retourner
D’exil.

Ma mère l’orpheline que j’ai abandonnée :
Tu te lèves à présent.
Il est minuit – je sais.
Tu te lèves à présent,
Tu me regardes.
Nous sommes à égalité
Mais je n’ai pas d’enfant.
Mère, amie, pourras-tu pardonner ?

Tu erres seule, ombrée,
A travers les seuls couloirs que tu connais.
Ils font comme un contour
Aux chambres désertées.
Ton ombre se met à pleurer.

Ma mère aux yeux de Chine,
Haute, si haute,
La Vierge des Vikings à demi embarquée,
Mes bras alors ne purent t’embrasser,
Te couvrir de parfums,
Ni d’or,
Pourras-tu pardonner ?
J’étais si jeune alors, petite, déplacée,
Je ne puis pas t’aider.

Mère-fantôme
De mes obscurités :
Ca y est, j’ai parlé — vas-t’en<
Et laisse-moi vieillir
Et laisse-moi veiller.
Et je saurai ce que tu sais.
Et laisse-moi mourir lorsque je le voudrai
— l’autre fois tu m’avais empêchée, j’ai dû alors partir.
Ma mère, l’incultivée,
Oui, laisse-moi finir,
Dormir,
Une paix.
Enfonce-toi sous terre
Et laisse-moi pleurer.

Cent ans après

Et toi, tu coupes tes oignons.
Essenine est passé, il t’a fait coucou en anglais.
Tu coupes. Les oignons sont à émincer<
Pour après les poêler, avec un peu de gras,
Faire revenir lentement, suer.
Les oignons sont à émincer.
Ce soir, tu me parles anglais.
Soudain, un téléphone sonne, le tien. C’est pour toi. Macha.
Alors tu parles une autre langue, la votre. Ton idiome.
Et moi j’ai épluché. Tu ne veux pas pleurer, mon homme.
C’est les yeux bleus, tu sais ?
Les miens sont verts, ils tiennent mieux.
Essenine est passé en comète.
C’était son siècle.

Toi, tu es né après.
Essenine est passé.
Amour, reviens, les oignons vont brûler.
Peut-être il ne s’est pas tué.
Peut-être il n’a pas bu non plus.
Peut-être il n’a pas aimé.
Peut-être il n’a pas pris son sang pour signer,
Pour écrire son adieu versifié.

Essenine, pourquoi l’as-tu aimé,
Ce fou, cet obsédé, toi qui ne lis jamais de poèmes ?
Ecrire, quel intérêt ?
Et Staline en son temps aussi fut adulé.

Oignons. Tu les as oubliés.
Ils ont brûlé.
Ratée, la recette adorée.
A jeter ou bien c’est le cancer assuré.
Et tout recommencer ?
Et moi, je pleure les années.

Cheveux

Pfuitt ! Cassée, envolée !
La barrette : à jeter.
La barrette achetée
Pour toi, mon aimé,
Attacher mes cheveux, mes cheveux allongés,
Ceux-là que je t’avais promis
Que tu m’enlèverais.
Cheveux, mes beaux cheveux : cassée,
La pince en bakélite,
Fabrication de Chine,
Achetée au marché,
La pince pince et ne veut pas tenir :
Cassée.
Le ressort a cédé.
Et mes cheveux : abandonnés.
Qui va les rattraper,
Mes cheveux de sorcier
Ou mes cheveux de vierge ?
Et toi tu sors dehors.
Moi, je pleure ma parure, mon jouet,
Et toi tu vas créer.
Seul,
Dehors.
Je ne sais pas ce que tu fais.
Je pleure ma parure, mon miroir, mon reflet,
Pleurer.
La barrette a cédé,
Le crabe noir, aimé.
Et boire, et boire,
Que fais-tu qu’as-tu fait ?
Je ne pourrai plus charmer.
Mon amour, mon aimé,
La barrette a cédé.
Je me sens nue.
J’ai tout gâché.
Comment faire maintenant sans rien pour me coiffer ?

Catafalque

Qui sont ces gens sur la photo, dis-moi, maman,
Que tu me tends ? Qui sont ces femmes en chapeau,
Colloquant au soleil et cet homme si beau,
Moustachu, en flanelle et cravate et gants blancs,

Dis-moi, maman ? Et c’était quel événement
Que le village en fête acclamait aussi haut,
Que grand-père attendait comme désert de l’eau,
Que les enfants chantaient et louaient en dansant ?

Dis-moi, maman. Pourquoi sur ces bouches, la joie
Montre toutes ses dents, pourquoi ce que je vois
Semble un convoi venant déposer une pierre,

Du fond de l’âge noirs des vieillards éternels ?
Est-ce la bénédiction de ton corps de dentelle,
Aurore de mon nom, aube de notre enfer ?

Aux petites filles de l’Ukraine

Ne parle pas aux inconnus dans la rue,
N’accepte pas leurs bonbons,
Ne suis personne
Et rentre vite à la maison.

Ne t’aventure pas au loin,
Ne passe pas par les sentiers détournés,
N’entre pas dans les bois,
Ne reviens pas à pieds,
Seule,
Ou tu seras tuée.
Ou bien tu verras l’ogre
Dans la forêt
Et tu disparaîtras
Dans un immense feu de joie,
— jouir,
Son ventre plein de toi.

Ne tarde pas après l’école,
Et n’attends pas le bus,
N’attends personne.
Viens-t’en tout près
Dès que le temps suspend son vol
Et fais-toi des amies
De qualité
En nombre.
Restez groupées
Champ de fourmis,
De faucons en plein vol,
Paradez
Sans aucun ennemi.

Ne croise pas le pas de l’homme
Où tu disparaîtras, Olga.

Être une fille,
Une fille folle,
Telle est la loi.
Sept ans,
L’âge où tu vas à l’école,
Petite, mais quel monde est-ce là ?
Quelle ville autour de toi ?
Quelles drogues ?
Olga, Olga, jamais ne donne ta parole — tais-toi,
Surtout ne donne pas ta langue au chat,
Et rentre vite.

P.-S.

Illustration : Las Meninas, Katrin Freisager.

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