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La Valachie en 1839 

mardi 8 mai 2012, par Édouard Thouvenel

À partir de Belgrade, commence sur la côte servienne une chaîne de belles collines dont les flancs sont couverts de troupeaux, et dont les bases, arrosées par le fleuve, doivent être d’une admirable fertilité ; mais c’est à peine si l’on y distingue quelques sillons. Un magnat hongrois, qui a plusieurs fois visité la principauté de Milosch Obrénowitch, m’assurait que l’agriculture y est encore dans sa première enfance ; les récoltes du sol suffisent à peine aux besoins des consommateurs ; toute l’industrie des Serviens se porte vers l’éducation de leurs bestiaux, qui, en général, sont de bonne qualité.

La première ville turque que l’on rencontre après Belgrade est Semandria. Cette forteresse, bâtie en 1433 par George Brankowitch, a conservé un aspect imposant ; elle forme un beau carré flanqué de vingt-sept tours baignées par le Danube. Les musulmans occupent Semandria ; mais nous n’aperçûmes pas même une sentinelle sur les murailles. On a souvent comparé les villes turques à de vastes cimetières ; il est impossible de ne point être frappé de la justesse de cette comparaison, à la vue de ce château-fort silencieux resté debout, comme un souvenir du passé, malgré les atteintes des hommes et des flots. De Neu-Moldava, petit village habité par une compagnie du régiment frontière Illyrie-Valaque, jusqu’à Orsova, le paysage présente une succession de sites variés et tous admirables. Le Danube entre dans la plus belle partie de son cours ; avant de se resserrer dans le passage de Columbacz, il s’étend, à perte de vue, jusqu’aux Balkans, dont les derniers mamelons forment la rive turque. Aux approches du défilé, le courant devient plus rapide, et les flots se brisent contre le rescif de Babakaï, dont la pointe aiguë et décharnée s’élève à trente pieds au-dessus de l’eau. Le nom que porte ce rocher menaçant lui a été donné en mémoire du fait suivant qu’a conservé la tradition. Un pacha vieux et jaloux, suspectant la fidélité d’une de ses esclaves, la fit monter dans une barque et la conduisit au pied de l’écueil ; alors, sur un signe de leur maître, des muets enlevèrent la malheureuse et l’enchaînèrent sur le roc isolé pour l’y laisser mourir de douleur et de faim. Insensible aux cris de la jeune femme, le pacha lui jeta pour adieu cette parole vengeresse que le peuple a retenue : Babakaï, fais pénitence. Ce drame est-il véritable ? qui peut le savoir ? mais les lieux sauvages où on le place sont dignes de lui avoir servi de théâtre.
Le défilé de Columbacz se présente enfin dans toute sa grandeur ; le Danube, qui, dix brasses plus haut, se développait à l’aise, est tout à coup encaissé dans une gorge étroite formée par des rochers gigantesques. Sur la crête de l’une d’elles, on aperçoit les ruines d’un ancien château, restes encore imposans de cette ligne de fortifications qui, de Rama au pont d’Apollidore, traçaient les menaçantes frontières de l’empire de Trajan. Après l’invasion des Barbares, des moines avaient fait de la forteresse un couvent que les Turcs, à leur tour, sont venus saccager et détruire. Deux bastions lézardés et quelques pans de murailles indiquent assez bien l’étendue et le plan des anciennes constructions. Les rochers de la rive gauche sont crevassés de larges cavernes que le fleuve a creusées dans ses jours de colère. À côté de l’histoire, on trouve la légende ; les paysans croient sérieusement que saint George tua le fameux dragon dans une de ces cavernes, et que c’est du cadavre putréfié du monstre que s’échappent les nuées d’insectes qui désolent le pays vers le mois de juillet.
À quelque distance de ce lieu, la scène change encore ; le paysage devient plus riant, et les belles collines de la Servie reparaissent avec leurs nombreux troupeaux et les jolies cabanes des pasteurs, dont les toitures rouges tranchent sur le vert tendre des sapins.

Le Zrinyi s’arrête à Drenkova, village qui n’est, pour ainsi dire, que projeté, car il ne se compose encore que de trois maisons. Les rescifs et les brisans ne permettent point aux pyroscaphes de continuer leur marche. En 1832, l’Argo, qui fait le trajet de Skéla à Galatz, affronta les rochers des Islas et de la Porte de Fer ; mais on ne fut point tenté de recommencer l’épreuve. — Un officier du cordon sanitaire occupe avec sa famille une des trois maisons du hameau. L’unique distraction de cette petite colonie est de venir, toutes les semaines, à bord du bateau à vapeur, échanger quelques mots avec les passagers ; cette perpétuelle succession de connaissances fugitives est la seule chose qui empêche ces exilés de trouver trop d’amertume à leur isolement.
À deux heures, nous étions prêts à repartir ; nous montâmes dans une espèce de tartane, nommée, sans doute par dérision, la Bella, mais en revanche conduite par des rameurs excellens. Il serait du devoir de la compagnie d’améliorer cette partie du service et de ne point confondre ainsi pêle-mêle, dans une méchante barque, les voyageurs et les paquets. Au milieu du tumulte, je fus heureux de pouvoir trouver, sur l’avant, un ballot de marchandises qui me servit de siége ; car les retardataires, entassés dans la cabine, durent croire, sur notre parole, à la beauté des sites du Danube.

Les deux rives sont largement découpées, mais celle de Servie a quelque chose de plus sévère encore que celle du Bannat. Les rocs dont elle est hérissée sont d’une hauteur tellement égale, que, dans certaines parties, on les prendrait pour des remparts infranchissables. L’aspect de ces rocs est fort pittoresque : les uns sont dentelés comme des créneaux, ou taillés en forme de grosses tours ; les autres, minés par les eaux, avancent au-dessus du fleuve des voûtes immenses à l’abri desquelles les pêcheurs amarrent leurs frêles embarcations. D’autres rochers encore affectent les formes les plus bizarres : il en est deux qui, surmontés de plusieurs pics, ressemblent de loin à de majestueuses cathédrales ; ils paraissent se toucher et fermer le passage au Danube, qui coule aussi paisible qu’un lac ; mais on approche, les masses de granit se séparent, et l’on découvre un nouveau site borné par un amphithéâtre de montagnes. Quelquefois le lit du fleuve s’élargit, les côtes s’abaissent, et l’œil étonné des merveilles qu’il vient de voir se repose avec plaisir sur quelque hameau assis au pied d’une colline où des filets d’eau vive serpentent en tous sens. Tel est le joli village de Milanova, dans lequel les églises grecques dressent leurs clochers à côté des élégans minarets des mosquées.

À cette scène gracieuse succède bientôt une scène terrible. Un sourd mugissement annonce les Islas ; après la Porte de Fer, c’est la plus redoutable des cinq cataractes du Danube. Le fleuve est presque entièrement barré par cette ligne de brisans dont les flocons d’écume. indiquent la longueur ; mais, vers le mois de mai, les eaux sont rarement assez basses pour qu’on puisse apercevoir l’écueil à nu.

Le long de la côte servienne, on suit parfaitement les traces d’une voie taillée dans le roc par les soldats romains, et une inscription à demi effacée par le feu des pêcheurs, mais où l’on distingue encore gravés au-dessous de l’aigle victorieuse ces mots : Imperatoris Cæsaris divi Nerva filius Nerva Trajanus pontifex maximus… demeurera, pendant des siècles encore, comme un monument des succès de Trajan et de l’énergique patience de ses légionnaires. La rive gauche a ses souvenirs aussi. Pendant les guerres du xviiie siècle, lorsque l’Autriche, non contente d’avoir refoulé les Turcs au-delà de ses limites, tenta des envahissemens à son tour, les bords du Danube furent le théâtre de nombreux exploits ; chaque mont escarpé se transforma, pour ainsi dire, en une citadelle prise et reprise cent fois. On n’a point oublié dans le pays la belle défense de Védran, qui, soutenu par quelques braves, résista à des milliers de Turcs. On appelle encore caverne de Védran l’excavation qui servit de refuge à cette poignée de héros. En regard même de la voie de Trajan, les soldats illyriens-valaques construisent une seconde route, digne de son aînée. Souvent, vers la fin de l’été, les eaux trop peu profondes gênent la navigation ; et comme les travaux que nécessiterait un canal ne sauraient être opérés sans la participation des Turcs, la compagnie du Danube, afin de ne pas interrompre son service, a fait commencer, avec l’aide du gouvernement, une route qui doit aller de Drenkova à Orsova. Les travaux les plus difficiles ont été achevés en 1837, sous la direction de M. le comte de Zéchényi. Cette voie, qui peut rivaliser avec les grandes créations des Romains, a été conquise en partie sur le roc vif, en partie sur le fleuve.

Le spectacle qu’offre le Danube dans cet endroit a vraiment un caractère sublime. Majesté des souvenirs, grandeur de la nature, œuvres des hommes, tout ici semble concourir pour parler à la fois au cœur, aux yeux et à l’esprit. Le jour décroissait au moment où nous dépassions le village de Kasan, et les teintes éclatantes et bigarrées du couchant rehaussaient encore la magnificence du paysage. Lorsque nous débarquâmes à Orsova, le soleil avait quitté l’horizon ; de grands feux étaient allumés dans les rues du bourg ; danses au son de la cornemuse, cris, jeux de toute espèce et disputes animées, la fête semblait complète. Une musique militaire dominait le tumulte, et quel air exécutait-elle ? Le galop de Gustave ! À six cents lieues de France, la musique nous apportait un souvenir de la patrie ; nous ne tardâmes pas à expier ce bonheur, que ceux qui l’ont goûté peuvent seuls comprendre. Orsova est le quartier-général de trois bataillons du régiment frontière Illyrie-Valaque, et tous les soldats campagnards s’y étaient réunis pour l’époque des manœuvres. L’unique auberge du lieu, et quelle auberge ! était envahie par les officiers, et le frère de l’hospodar de Valachie, sorti du lazaret le matin même, occupait les meilleures chambres. Par grace spéciale cependant, nous pûmes obtenir, pour cinq que nous étions, une salle assez petite et fort mal avoisinée. L’heure du repas était passée depuis long-temps ; aussi notre souper fut-il digne de notre logement. Nous étions assis autour d’une table boiteuse, déployant nos serviettes avec une légitime défiance, lorsque nous vîmes des marmitons nous apporter avec cérémonie un potage sans nom dans les fastes culinaires, des pommes de terre à peine bouillies et quatre têtes d’agneaux. Ce splendide repas terminé, la fatigue nous conviait au sommeil ; mais nous avions beau mesurer l’espace que chacun de nous devait strictement occuper sur le plancher, il n’y avait point place pour cinq. Le chef du bureau des bateaux à vapeur vint heureusement nous avertir que l’Argo ne partant que dans deux jours, nous aurions le temps de visiter les bains de Méhadia. Touché de notre embarras, il eut l’obligeance de nous offrir chez lui deux paillasses sur l’une desquelles, pour ma part, je passai une nuit excellente. Un triste réveil m’attendait. J’avais traversé tout l’empire sans avoir eu la moindre altercation avec la police, et je me proposais, à mon retour, de réhabiliter les commissaires et les estafiers autrichiens ; mais le major d’Orsova se chargea de dissiper mon illusion. Notre voiture était prête, et nous allions quitter le caravanserai pour nous rendre à Méhadia, lorsque le major nous fit prier de nous présenter chez lui avec nos passeports. J’avais mis imprudemment le mien dans un livre, et je l’y cherchai en vain lorsque mon tour fut venu de l’exhiber. Mes compagnons prirent fort chaudement ma défense ; je montrai un second passeport signé du ministre des affaires étrangères, je traduisis même en mauvais allemand la phrase sacramentelle : Prions les autorités civiles et militaires, etc. ; à nos longues tirades mon officier répondait, avec un laconisme désespérant : Je comprends à merveille, mais où est le visa du maréchal ? On proclama dans le village ma mésaventure au bruit du tambour et des trompettes ; chacun chercha la maudite feuille sans la trouver. La frontière était à deux portées de fusil, mais songer à la gagner était folie. J’implorai comme une faveur la permission de débarquer sur la rive turque. Prières, sermens, tout fut inutile ; le terrible major ne connaissait que sa consigne. Il me fallut donc obéir, quitter mon compagnon, retourner à Semlin, en un mot faire cent lieues, le tout pour obtenir un visa. À la vérité le major se montra désolé de mon malheur ; il me reconduisit jusqu’à sa porte, et d’un ton larmoyant me souhaita un heureux retour.

La barque qui nous avait amenés était retournée à Drenkova ; mais comme le Zrinyi ne devait repartir que le lendemain dans la journée, j’avais tout le temps de le rejoindre par terre. Une mauvaise charrette en osier, assez mal assise sur deux roues, fut l’équipage dans lequel je franchis une quinzaine de lieues sans suivre un chemin tracé. Nous allions par monts et par vaux, ici traversant une prairie, là sautant une barrière, plus loin nous embourbant dans un marais. Le pays que je parcourus ainsi est occupé par le régiment frontière Illyrie-Valaque. Les colonies militaires ont été fondées par Marie-Thérèse ; on a vu dans cette institution un moyen efficace de couvrir les flancs de l’empire, sans en augmenter les dépenses ordinaires. Chaque colon possède huit arpens de terre environ, sous la seule obligation d’assister aux manœuvres trimestrielles, et de faire certaines corvées qui, en définitive, tournent à son avantage, puisqu’elles ont pour objet d’entretenir les chaussées. Les filles des soldats, pour hériter des petits fiefs de leurs pères, doivent se marier dès qu’elles ont atteint l’âge nubile, et c’est ordinairement le colonel qui leur désigne un époux. Les officiers sont à la fois chefs militaires, administrateurs et juges de la colonie ; aussi, dans la crainte de fonder mie féodalité qui aurait pu devenir fort puissante, on ne leur permet point de posséder, à titre héréditaire, la plus petite partie du territoire ; ils reçoivent une solde en argent. En cas de guerre, tous les colons doivent servir ; mais alors ils sont traités sur le même pied que les autres troupes de ligne. M. le duc de Raguse a donné sur l’organisation de ces colonies militaires des détails étendus et pleins d’intérêt, mais il a tracé de leur situation présente un tableau que je trouve un peu flatté. On ne peut, dit-il, qu’admirer les effets salutaires produits par ce régime, quand on voit à quel degré de prospérité et de bien-être sont arrivées les populations qui y sont soumises. Cette phrase semble résumer d’une manière générale la pensée du maréchal sur les progrès auxquels sont arrivés les établissemens militaires de Marie-Thérèse. M. le duc de Raguse est un homme d’un trop grand poids ; il apporte dans ses observations trop de justesse et de mesure, pour que j’ose me permettre de douter de la sincérité des éloges qu’il donne au district de Karansébés ; mais j’ai parcouru celui d’Orsova, et j’y ai rencontré partout la misère la plus profonde. Les habitations ne sont que des huttes de boue et d’osier, où nos cultivateurs ne voudraient point placer leurs bestiaux ; ces tristes asiles de la pauvreté sont entourés de mares infectes, où barbottent ensemble enfans, canards et pourceaux. Les hommes portent des haillons qui rappellent ceux des paysans magyars ; le costume des femmes se compose simplement d’une longue chemise de toile serrée par une ceinture de laine bariolée, et d’une chaussure de cordes qui ressemble assez aux spartilles espagnoles. J’ai vu de ces malheureuses, attelées à des charrues, remuer péniblement le champ de la famille. Si, vaincues par la fatigue, elles suspendent un instant ce labeur qui dépasse leurs forces, ce n’est point pour se livrer à l’oisiveté, au repos, mais pour filer leurs fuseaux. Les terres m’ont paru fertiles, mais mal cultivées ; leurs propriétaires, en effet, sont sans argent, et privés de bons instrumens aratoires. Singulier bien-être ! étrange prospérité ! Un système au moyen duquel on peut, en vingt-quatre heures, hérisser la côte de cent mille baïonnettes, est une excellente institution militaire, personne ne lui conteste ce mérite ; il renferme même, je le crois, les germes d’une amélioration sociale que l’avenir développera ; sous ce point de vue, il y a des espérances bien fondées à concevoir ; mais, pour le présent, il n’y a pas d’éloges à donner.
À la nuit tombante, je repris ma place dans la cabine du Zrinyi. Le lendemain, mes oreilles furent agréablement frappées par des paroles françaises. Trois hommes causaient entre eux, et le plus jeune, en s’adressant aux deux autres, les qualifiait d’excellences. Quelles pouvaient être ces excellences ? Je me trouvais sur le bateau avec MM. Constantin Ghika et Blaramberg, le premier frère, et le second beau-frère du prince Aleko Ghika, hospodar régnant de Valachie, deux hommes aimables et spirituels dont je garderai le souvenir.
Dès mon arrivée à Semlin, je courus chez le maréchal-lieutenant, et j’attendrais encore son visa, si un honnête limier de la police la plus tracassière et la plus vénale de l’Europe ne se fût chargé de terminer mon affaire. De retour à Orsova, et ma visite faite au major, qui m’apprit d’un air tout joyeux que, cinq minutes après mon départ, on avait retrouvé mon passeport, j’eus la faculté, dont j’usai sur l’heure, de quitter le village ; mais, avant d’entrer en Valachie, je voulus pousser jusqu’à Méhadia.

La route qui mène à ce célèbre établissement thermal est délicieuse ; une chaussée bien entretenue côtoie la rivière limpide de la Czerna, qui roule avec bruit dans une des plus charmantes vallées des Karpathes. Un pont de fer d’une structure élégante, jeté sur le torrent, débouche dans le village de Méhadia, qui ne se compose que d’une seule rue parfaitement bâtie. Les eaux minérales de Méhadia étaient connues et fréquentées par les anciens ; on voit encore, dans la grotte où coule la principale source, un Hercule armé de sa massue. Cette figure, grossièrement sculptée, est sans doute l’ouvrage des légionnaires romains ; les hussards hongrois ont orné le visage du dieu d’une énorme paire de moustaches. L’empereur François et l’impératrice visitèrent Méhadia en 1817, et y firent construire une maison qui a l’apparence d’un palais. Ce voyage mit les bains en réputation, et les malades de l’Autriche et de l’Allemagne viennent, avec les paysans de la Transylvanie et du Bannat, chercher la santé aux neuf sources de Méhadia. Ce village renferme plusieurs établissemens où l’on se procure, à un prix modéré, cabinet de bains, logement et bonne table. De grands bassins destinés aux pauvres ont été creusés par les soins du gouvernement autrichien, plus occupé des classes inférieures qu’on ne le pense chez nous. Les invalides de la campagne trouvent, dans deux immenses pavillons partagés en un grand nombre de cellules, un bon gîte qu’ils paient la modique somme de quatre sous par jour ; mais il en est peu cependant qui se permettent cette dépense. Tous les malades d’un village se réunissent et partent en caravane, vers le mois de mai, pour venir camper dans une plaine qui s’étend derrière l’église de Méhadia. Les paysans polonais enveloppés dans leurs capuces brunes, les Valaques couverts de peaux de moutons, et les Zingares presque nus, vivent, les uns sous des tentes, les autres dans leurs chariots, plusieurs au grand air. Cette espèce de halte de barbares offre un spectacle plus triste encore que pittoresque.

À côté de cette misère, on rencontre l’aisance. Quand je vins à Méhadia, la première saison des bains commençait, et déjà une société de jolies femmes, de jeunes officiers hongrois et italiens, et quelques souffreteux charitablement laissés de côté, y étaient arrivés pour réparer les fatigues de l’hiver ; on valse tant à Vienne ! Là, au milieu des Karpathes, dans un pays que bien peu de Français connaissent, j’ai entendu parler de Paris, de nos modes, de nos romans, et de M. de Talleyrand qui se mourait alors. Je me croyais à Bagnères de Bigorre. Les sites les plus pittoresques fournissent aux malades (c’est le mot de convention) des buts de promenades aussi efficaces que les eaux. La course que l’on fait d’abord est celle des grottes d’Hercule. On appelle ainsi cinq excavations unies entre elles et formées par la nature, qui a su trouver dans ses jeux des ogives et des arcades presque aussi parfaites que celles de nos vieilles églises. Les grottes d’Hercule exercent toutes les imaginations poétiques du lieu ; on se réunit sous leur sombre voûte à la tombée de la nuit, pour se raconter des histoires de voleurs et de sorciers. Les autres points d’excursion n’ont pas moins d’attraits. Des chemins ombragés et bien tracés sillonnent les flancs des montagnes, où brillent, à travers des bouquets de mélèzes, les dômes de zinc de nombreux kiosques ; tout annonce chez les autorités locales un zèle que récompense chaque année un accroissement de visiteurs. — Les eaux de Méhadia sont sulfureuses, mais elles renferment quelques principes alcalins qui leur donnent un goût assez agréable ; la plus forte des neuf sources atteint une température de 55 degrés.

Méhadia est un de ces lieux dont on s’éloigne avec le désir de les revoir un jour. Je quittai à regret ce charmant hameau pour retourner à Orsova. Je n’avais plus rien, cette fois, à démêler avec la police, mais je devais m’adjoindre un agent du lazaret et un douanier en l’absence desquels je n’aurais pu passer la frontière. Le régiment Illyrie-Valaque était rangé en bataille dans la plaine ; j’admirai son excellente tenue et la précision avec laquelle il exécutait les manœuvres ; à l’exception des fantassins hongrois, l’Autriche n’a pas de plus belles troupes que ses colons militaires.

À peu de distance d’Orsova, dans une île du Danube, s’élève la forteresse de Neu-Orsova. Cette place, comme Belgrade, n’appartient plus aux Turcs que par tolérance, et ils ne la conservent que par amour-propre. Sur le flanc de la haute montagne qui domine entièrement la côte occidentale de l’île, on distingue une tourelle, reste du fort Sainte-Élisabeth, et d’où l’on pourrait foudroyer Neu-Moldava.

Le petit torrent de la Bacha sépare le bannat de Témesvar de la Valachie ; l’agent du lazaret voulait à toute force me laisser sur la rive droite du ruisseau et m’obliger à le traverser mon bagage sur l’épaule ; un serrement de main, rendu significatif par quelques swanzigers, triompha de ses scrupules, et la cariole me conduisit à l’autre rive où me reçut un sergent valaque.
M. Constantin Ghika, spathar, c’est-à-dire généralissime de Valachie, avait eu la bonté de me munir de quelques lettres de recommandation. Celle dont j’usai d’abord était adressée au commandant du chétif village de Wurstschérova pour le prier de me fournir un moyen de transport jusqu’à Skéla. Cet officier ne put que me donner le choix entre un cheval sauvage et une petite barque presque pourrie ; comme je tenais à voir la Porte de Fer, je me décidai pour la barque, qu’il fallut d’abord remettre à flot. Je partis enfin avec un soldat qu’on me dit être le meilleur rameur de sa compagnie. Après une demi-heure de fatigue et de peine, nous approchâmes des brisans. Le Danube, alors dans toute la crue de ses eaux, roulait des vagues énormes ; aussi, de tous les rochers qui s’étendent sans interruption d’une rive à l’autre, un seul, d’une forme singulière, se montrait au-dessus de l’écume jaunâtre que, comme un monstre marin, il paraissait vomir. Tout entier au spectacle que j’avais devant les yeux, je laissais ma rame aller à la dérive ; je m’aperçus bientôt que le soldat valaque en faisait autant, et que la nacelle était entraînée vers l’écueil ; nous voulûmes tenter de le tourner, mais nous étions infailliblement perdus, si, mettant de côté tout amour-propre déplacé, mon pilote n’eût préféré regagner le bord. Là nous trouvâmes, couché à l’ombre d’un taillis, un malheureux déguenillé qui, après quelques paroles échangées avec mon guide, sauta dans la barque en m’invitant à le suivre. Il prit la rame, se signa trois fois, et passa la Porte de Fer, comme s’il se fût joué des flots qui grondaient autour de nous. La physionomie de cet homme avait un beau caractère que je retrouvai fréquemment chez les paysans de l’ancienne Dacie. Une longue chevelure noire, un regard fier, le nez aquilin, tout, dans sa tête expressive, semblait annoncer cette origine romaine dont s’enorgueillissent tant les Valaques.

À Skéla, je me procurai facilement un chariot pour me rendre à Czernetz, où je reçus chez M. Glogovéano, administrateur du district, l’hospitalité la plus franche et la plus amicale. Czernetz eut beaucoup à souffrir pendant la guerre de 1828. Des partisans turcs traversaient chaque jour le Danube pour piller les habitations riveraines, et, lorsqu’ils étaient en force, ils venaient jusqu’à la ville. Le calme règne enfin à Czernetz depuis six ans ; mais comme le voisinage du fleuve, loin d’être dangereux, devient aujourd’hui un gage de prospérité, on a pris le parti fort sage d’abandonner l’ancien emplacement, qui était humide et malsain, pour élever une cité nouvelle sur la rive du Danube. Le gouvernement a fait des concessions de terrain, et le taux modéré qu’il y a mis est un véritable encouragement donné aux entrepreneurs ; les premières places, celles qui avoisinent le Danube, n’ont été vendues qu’à raison de douze sous la toise. Le lazaret est terminé, la maison commune et quelques bâtimens particuliers sont en construction, et dans peu d’années la moderne Czernetz aura plus d’importance que l’ancienne. Elle doit devenir, en effet, le comptoir où la Servie et la Valachie, continuant à marcher dans la voie qui s’ouvre devant elles, échangeront leurs produits. Une vieille tour apparaît comme l’ombre du passé non loin des travaux de la génération présente, et au milieu des ruines de Séverin. C’est un débris du système de fortifications que les Romains avaient adopté sur les deux rives du Danube. Entre Drenkova et Skéla, on remarque, de temps à autre, des restes de tourelles et de bastions dont plusieurs ont été restaurés pour servir d’abri aux vedettes du cordon sanitaire. La tour de Séverin s’élève à côté des derniers vestiges du fameux pont que Trajan avait fait construire par Apollidore de Damas pour passer en Dacie, et que son successeur jugea prudent de renverser, parce que les Barbares, à leur tour, s’en servaient pour envahir le territoire romain. Lorsque les eaux sont basses, on aperçoit encore quelques piles de ce pont, qui fut remarquable parmi les œuvres hardies et gigantesques dont les anciens maîtres du monde ont couvert leur empire.
C’est à Czernetz qu’éclata, en 1821, à la nouvelle de la mort de l’hospodar Alexandre Soutzo, l’insurrection populaire de Théodore Wladimiresco. Cet homme, sorti de la classe opprimée, parla tout à coup de la liberté à ses frères abrutis, désigna les boyards comme des sangsues publiques, et marcha sur Boukarest à la tête d’une troupe nombreuse. On prit la fuite à son approche, et la capitale lui fut livrée. À la même époque, les Ypsilanty commençaient en Moldavie leur folle tentative ; Wladimiresco traita avec eux, mais il vit bientôt que, si le succès couronnait l’entreprise commune, il n’en recueillerait pas les fruits les plus abondans. L’orgueil alors tourna la tête de ce nouveau Mazanielo, et il n’eut pas honte de vendre aux Turcs les secrets de ses alliés. Non content de cette trahison, il unit ses armes à celles des oppresseurs de sa patrie. Mais un jour que, séparé de sa bande, il reposait dans une cabane, George Ypsilanty le surprit et lui fit couper la tête. On trouva dans ses vêtemens une valeur de cinq mille ducats en or et en pierreries.

Dans l’attente de l’heure de mon départ, que j’aurais voulu pouvoir retarder, je causais de ces évènemens avec mon hôte, lorsque j’entendis un cri perçant et sauvage ; c’était mon postillon qui m’annonçait ainsi son arrivée. La vue de l’équipage dans lequel je devais parcourir une route de plus de soixante lieues me déconcerta complètement. Une espèce de claie, fixée tant bien que mal par des liens d’osier, sur un train dont les différentes portions semblaient près de se séparer, voilà pour la voiture ; quant à l’attelage, il était composé de quatre petits chevaux de race à peine retenus par des longes de cordes ; près des chevaux se tenait fièrement un grand drôle accoutré d’un large caleçon de flanelle et d’une chemise sans manches : c’était le souroudjou. En nous voyant, il ôta brusquement son gros bonnet fourré, et une chevelure, vierge du peigne et des ciseaux, couvrit ses épaules. M. Glogovéano eut l’obligeance de me dicter quelques phrases pour me mettre en état de me faire comprendre, le carnet à la main. À peine étais-je installé dans le caroutche, que le souroudjou jeta un second cri et partit à toute bride. À deux lieues environ de Czernetz, la voiture heurta si violemment contre une pierre, que le timon fut brisé. L’infatigable coureur s’arrêta, et lorsque je me demandais ce que j’avais de mieux à faire, je le vis descendre de cheval, prendre une faucille qu’il portait en sautoir, couper quelques branches à un buisson voisin, et réparer le dommage en homme habitué à de pareils accidens. Je profitai de ce temps de repos pour lui faire entendre qu’un galop continuel ne me plaisait nullement : — « Bine, bine, domnoule, bien, monsieur, » et il n’était pas remonté à cheval, qu’il avait oublié ma prière. Bientôt heureusement le relai fut franchi, et je repris haleine à la maison de poste. J’exhibai mon ordre au logothète (c’est le nom que l’on donne en Valachie à tous les buralistes, depuis le ministre de l’intérieur jusqu’au dernier commis) pour qu’il me fît préparer des chevaux et un nouveau caroutche, car on change d’équipage à chaque poste. Malgré notre accident, nous avions fait quatre lieues en une heure un quart ; le souroudjou vint à moi d’un air si content de lui, que, suivant ce que l’on m’avait dit, je crus devoir trancher du grand seigneur à bon marché en lui donnant une pièce de dix sous. Le pauvre homme la reçut avec une joie que ne témoignerait pas un postillon français à la vue d’un pourboire de vingt francs.

À six lieues de Czernetz, le pays devient montagneux ; de magnifiques collines disposées de la manière la plus pittoresque, des arbres d’une élévation prodigieuse, de belles eaux, tout cela, malgré les cahots de la voiture, rendit cette partie de ma route fort agréable. L’ardeur du souroudjou était d’ailleurs calmée par les courbures continuelles du terrain et par les longues côtes qu’il lui fallut gravir sans galoper.

Le sol de la Valachie ne demande qu’à produire, mais on ne rencontre qu’à de bien longs intervalles quelques champs de maïs ou de blé. Les villages, fort distans les uns des autres, ne sont, pour la plupart, que des amas de cabanes. J’arrivai, à la sortie de la messe, dans un endroit plus populeux et moins pauvre que les autres, à ce qu’il me parut. Tous les paysans étaient réunis sur la place de l’église que, sans la croix qui la surmontait, j’aurais confondue avec les autres habitations. Les femmes portaient leurs haillons avec assez de coquetterie ; quelques-unes étaient parées de colliers composés de piastres et d’autres pièces de monnaie enfilées ; presque toutes avaient tressé dans leurs cheveux des couronnes de fleurs. Le costume des hommes ne différait guère de celui de mes postillons. Un groupe de villageois sautait aux accords peu mélodieux d’une cornemuse, mais la foule se pressait surtout autour de deux bohémiens qui faisaient prendre mille postures différentes à un gros ours brun. Je rencontrai souvent, dans la suite de mon voyage, des familles de ce peuple paria, appelé chez nous bohémien, et zingare en Valachie, émigrant avec tout leur avoir sur un immense chariot traîné par des buffles. Ces familles forment chacune, pour ainsi dire, une colonie complète ; les hommes sont charrons ou serruriers les jours ordinaires, saltimbanques le dimanche ; les femmes tirent les cartes, vendent des philtres d’amour, et ne laissent jamais souffrir ceux qui trouvent des charmes à leur beauté africaine.

Après avoir passé le Schyl sur un pont chancelant, nous retrouvâmes la plaine pour ne plus la quitter. Le Schyl est une des plus grandes rivières de la Valachie ; quelques travaux le rendraient facilement navigable jusqu’au Danube, et il servirait ainsi de débouché aux belles campagnes qu’il arrose. C’est sur ses bords et dans le bannat de Crayova que se passèrent les scènes les plus cruelles de la dernière guerre ; aussi le pays est-il inculte, bien que le sol soit d’une admirable fertilité. Le chanvre, le lin et d’autres plantes y croissent naturellement avec une abondance extraordinaire ; mais les habitans ont fui dans les montagnes, et six années de paix ne les ont point encore ramenés sur ce sol qui doit devenir un jour, pour eux, une féconde source de bien-être.
J’arrivai vers le soir à Crayova, où l’aimable accueil de M. le major Falkojano me fit oublier toutes les fatigues de la journée. Le lendemain, je visitai la ville, qui occupe le second rang parmi celles de la principauté. Crayova fut long-temps le siége d’un bannat indépendant, et même, depuis sa réunion à la Valachie, elle a conservé quelques priviléges. C’est dans son sein que résident les boyards assez sages pour ne point aller gaspiller leur fortune à Boukarest. L’aisance y est générale ; la principale rue est occupée par des boutiques qui ne sont, en réalité, que des échoppes solidement construites ; on dirait un vaste bazar. L’Allemagne fournit à Crayova la plupart de ses marchandises, qui consistent surtout en quincaillerie et en mercerie. Les Valaques ont la passion des spiritueux, et les liquoristes forment au moins le cinquième des négocians établis dans cette ville. Les maisons des particuliers, éparpillées sans aucun ordre, sont vastes et pour la plupart entourées de jardins. Une espèce de pont, construit en madriers de chêne et d’un entretien difficile et coûteux, remplace, dans les rues, le pavage ordinaire.

Crayova possède depuis peu de temps une école centrale bien organisée. Les cours y sont partagés en quatre classes : la première est destinée aux enfans des pauvres et des paysans, qui y apprennent à lire, à écrire et à calculer. Les individus qui veulent se livrer au commerce trouvent, dans la seconde classe, l’instruction nécessaire ; les deux autres ne sont suivies que par les jeunes gens qui désirent faire des études plus sérieuses.
Je quittai M. Falkojano le soir, espérant parcourir de nuit une bonne partie du vaste désert qui sépare Crayova de Boukarest ; mais nous n’avions point franchi la moitié du premier relai, que mon caroutche, dans lequel, il est vrai, je m’agitais comme un damné, tomba brisé en quatre morceaux. Le souroudjou, sans s’émouvoir le moins du monde, me laissa sur le rebord d’un fossé, et retourna chercher un nouvel équipage. Lorsque nous arrivâmes devant la rivière de l’Olta, il était trop tard pour passer le bac ; je m’endormis alors philosophiquement jusqu’au jour. Des rives de l’Olta à Boukarest, le pays est nu : c’est une plaine de trente lieues dévastée par la guerre, et qui est depuis ce temps restée sans culture, comme si, dans l’opinion des Valaques, elle devait encore bientôt servir de champ de bataille. Les bois qui la couvraient ont été rasés et brûlés, il n’en reste que quelques taillis chétifs ; mais pas un village, pas une terre labourée : la nature brute a reconquis tous ses droits ; seulement, à de longs intervalles, deux ou trois cabanes élèvent à peine au-dessus du sol leurs toits de chaume. Dans ces huttes souterraines végètent des êtres tellement dégradés par la misère, qu’ils semblent ne plus appartenir à l’humanité. L’abrutissement que nous signalons est heureusement exceptionnel ; les habitans de la plaine ont été refoulés vers les montagnes, et il y a de l’aisance dans les vallées des Karpathes, notamment du côté de Tergowist.
Mes postillons dévoraient l’espace ; penchés sur leurs petits chevaux, ils les excitaient par un hourra continuel. Dès notre arrivée à la maison de poste, des palefreniers couraient à la prairie où les chevaux restent nuit et jour, et, de gré ou de force, en amenaient quatre pour l’attelage. Les relais se succédaient promptement, et vers le soir j’arrivai à Boukarest.

Si Boukarest est bien fournie en caravanserais pour les campagnards et les gens du pays, en revanche les étrangers n’y trouvent point une auberge. Un Grec, fort honnête homme, — le fait est assez rare pour qu’on le remarque, — y a seulement fondé depuis peu un café-casino où deux chambres sont à la disposition des voyageurs. Le lendemain, encore tout meurtri du supplice du caroutche, je commençai mes courses. Ma première visite fut pour le consul de France, M. de Châteaugiron, qui me reçut avec cette politesse gracieuse et prévenante dont nos agens diplomatiques possèdent presque tous le secret. J’avais aussi quelques lettres à remettre, et je pus dès l’abord apprécier tout ce qu’il y a d’aimable et d’hospitalier dans le caractère des Valaques. Un Français est fêté à Boukarest comme un ami, comme un compatriote, et souvent, en effet, dans un salon où la conversation se fait dans notre langue, où l’on parle de nous, de notre littérature, de Paris, ce grand foyer de lumière qui rayonne sur l’Europe, on se demande si vraiment la Valachie en est séparée par tant de pays où les mœurs et les idées françaises exercent moins d’influence. De retour au casino, le maître du logis me demanda si je ne voulais point aller au théâtre. — Quoi ! vous avez un théâtre ici ? — Oui, monsieur, et le mois dernier des acteurs français y jouaient le Mariage de Raison et d’autres vaudevilles. Ce soir, il y a concert, et voici le programme. — Je pris le papier qui m’était présenté, et je lus, au-dessous d’une lyre portée par un génie : Théâtre de Boukarest. Paolo Cervati, ténor de l’Opéra Italien, de passage en cette ville, et se rendant à Milan pour les fêtes du couronnement, a l’honneur de prévenir la haute noblesse et les amateurs de musique, etc., etc. Commencement à sept heures. La citation est textuelle. Et que devait chanter il signor Cervati ? Des cavatines del Pirato, del Furioso, et des grands airs de l’opéra il Themistocle. À sept heures donc, je me fis conduire au théâtre ; le bâtiment n’est qu’une grande barraque construite en bois, mais on a ménagé dans l’intérieur une salle assez bien distribuée. L’assemblée était au grand complet ; les femmes, vêtues selon la dernière mode, portaient leurs brillantes parures avec grace ; les hommes, à de bien rares exceptions près, ont aussi adopté nos costumes. Les officiers, en grand uniforme, tout couverts de torsades et de broderies, paradaient devant les dames, comme les beaux de garnison dans nos villes militaires. Le parterre offrait le plus singulier mélange de Grecs, d’Arméniens et de Bulgares. Le prince Aleko Ghika prit enfin place dans sa loge tapissée de damas rouge, et la toile se leva. Paolo Cervati, petit Lombard fort replet, et Mme Wis, Allemande de même encolure, attaquèrent avec un incroyable aplomb les morceaux les plus difficiles de Donizetti et de Bellini ; leur succès fut bruyant. Pendant les intermèdes, le mérite des deux artistes fournit le sujet de nombreuses controverses ; je remarquai que presque toutes ces conversations avaient lieu en français. À onze heures, chacun se retira satisfait de sa soirée.
L’aspect général de Boukarest est singulier. Cette ville, qui n’est pas très ancienne, a été construite sans ordre, et rien ne serait difficile comme d’en tracer le plan avec exactitude : c’est une étrange confusion de cabanes, d’échoppes de foire, et d’hôtels qui ne dépareraient point les beaux quartiers de Paris. Les rues, assez larges, sont mal pavées, et en général même elles ne le sont pas du tout ; par un temps sec, et pour peu que le vent souffle, des tourbillons de poussière obscurcissent la vue des passans, et cinq minutes de pluie rendent ces rues impraticables aux piétons. Il existe, à peu de distance de Boukarest, des mines abondantes de goudron fossile ; mais, au lieu de songer à profiter de cette richesse pour faire un dallage en asphalte, on l’abandonne aux paysans qui ne s’en servent que pour graisser les roues de leurs chariots. Les voitures sont donc à Boukarest une chose de première nécessité ; on y trouve un grand nombre de drouski de louage, et tous les boyards possèdent plusieurs voitures. Le soir, dans la belle saison, la principale rue de la ville, dite Pogodomochoi, est remplie d’équipages. Il s’établit malheureusement entre les riches une lutte d’amour-propre dont les effets sont funestes : le luxe, qui dans certains pays alimente l’industrie nationale, est toujours une cause de ruine dans les contrées neuves et dépourvues de fabriques ; aussi arrive-t-il que les plus grandes fortunes s’obèrent en peu de temps. Les revenus des boyards passent à l’étranger, et leurs terres demeurent incultes. Quelques nobles cependant se sont arrachés à la vie énervante et dissipée de la capitale ; les résultats extraordinaires qu’ils ont obtenus du jour où ils ont songé à retirer leurs propriétés des mains d’intendans avides et fripons, commencent à ouvrir les yeux de la foule. Le commerce d’exportation, depuis 1832, a pris de l’accroissement ; les denrées de la Valachie s’écoulent par le Danube, et les propriétaires s’occupent un peu de ces fermes immenses qu’ils ne daignaient pas même, à une autre époque, visiter une fois dans leur vie.
Boukarest n’a pas de monumens. Il est impossible de décorer de ce nom les églises nombreuses que la superstition et le remords bien plus que la piété ont fondées dans le siècle dernier. Statues informes, peintures à fresque, où des sujets religieux et profanes se trouvent confondus de la façon la plus bouffonne, tout offre un parfait modèle de mauvais goût. L’autel est, selon le rit grec, séparé du reste du temple par un voile, qui n’est levé qu’à certains momens de l’office ; des rideaux de diverses couleurs donnent au jour des reflets changeans et bizarres. Cet appareil peut éblouir les yeux, frapper l’imagination, mais il n’atteint pas d’autre but ; il ne parle nullement au cœur.
Passons maintenant aux hôpitaux et aux prisons, ces deux réceptacles des misères humaines. Boukarest renferme de nombreuses maisons de charité ; il en est deux, entre autres, qui méritent des éloges. La première, fondée en 1835, d’après le testament du prince George Brankovano, offre un asile à soixante malades des deux sexes ; la seconde est un hôpital militaire organisé par les Russes. Cet établissement, surveillé par des médecins allemands, peut soutenir la comparaison avec tous ceux du même genre. — La prison pourrait être mieux tenue ; cependant, il faut bien en faire l’humble et triste aveu, elle offre un aspect moins pénible que la plupart des nôtres. Il y a pour cet établissement quelques espérances d’amélioration à concevoir. M. Cheresco, l’aga actuel, s’occupe beaucoup de la réforme du système pénitentiaire, et j’ai vu avec un vif plaisir que ce magistrat avait médité sur le beau livre de MM. A. de Tocqueville et de Beaumont. La mort a disparu du code criminel. La peine de mort, celle de couper les mains, la torture et la confiscation sont abolies comme contraires aux lois anciennes et aux mœurs du pays, tel est l’article textuel du nouveau règlement qui proclame cette mesure. Le sang ne coulera plus sur la place publique : c’est un grand pas de fait. Mais il existe dans la pénalité valaque une tache à effacer ; je veux parler de la condamnation aux mines. Les malheureux qui en sont frappés, enfouis dans les entrailles des salines, disent au jour un adieu éternel, et parfois sans doute il leur arrive de regretter le glaive du bourreau. M. Cheresco m’a assuré qu’il était le premier à blâmer cette peine barbare comme elle le mérite, et qu’on cherchait activement, tout en protégeant les droits de la société outragée, les moyens de ne point blesser ceux de l’humanité.

Cet exposé a déjà suffi pour faire voir qu’en Valachie le bien et le mal, la barbarie et la civilisation se balancent. Faisons d’abord une remarque : c’est que l’œuvre civilisatrice est plus complexe en Valachie qu’en Servie. Dans ce dernier pays, en effet, point de castes privilégiées, point de noblesse. L’indépendance naquit un jour de la révolte, et tous ceux qu’un même esclavage avait nivelés se retrouvèrent encore ensemble, mais égaux et libres. Les Serviens sobres, laborieux et braves, marchent tous du même pas sous la conduite d’un homme de génie. En Valachie, le sultan pesait sur le prince, le prince sur les boyards, et les boyards sur les serfs. Il existait une tyrannie hiérarchique dont la tête seule a été détruite. Quelle que soit la position du paysan, en comparaison de celle qu’il occupait autrefois, il n’y en a pas moins un abîme entre le noble et lui. Le boyard est façonné à nos mœurs, à nos idées ; le paysan sort de l’état sauvage. Il s’agit donc de combiner dans une juste proportion les droits et les devoirs des deux classes, de faciliter la marche de la seconde sans entraver celle de la première, de laisser entre les mains des grands un patronage indispensable, mais d’abolir en même temps la servitude des petits et d’en rendre le retour impossible.

Quel espoir y a-t-il à fonder sur l’état des choses ? Un boyard, dévoué sincèrement aux intérêts de sa patrie, me disait : « Que deviendra ce malheureux pays ? Dieu seul le sait ! L’indépendance est notre rêve, ou si vous aimez mieux, notre chimère favorite. La Russie et l’Autriche cependant nous pressent de toutes parts, et, au lieu de garder entre elles un petit état dont la neutralité loyalement reconnue devrait les préserver d’un choc funeste, ces deux puissances, par un traité secret, se sont peut-être déjà partagé la Valachie. Les cabinets ne songent point à nous sauver, et notre nom n’éveille aucune sympathie chez les peuples. Les voyageurs, qui depuis l’organisation des bateaux du Danube daignent promener huit jours leur désœuvrement à Boukarest, paient, à peu d’exceptions près, l’hospitalité qu’ils y reçoivent par des plaisanteries sur nos femmes, nos modes et nos tentatives de réforme. On juge notre présent ; mais on oublie trop le passé qui l’excuse. »
Il y a du vrai dans ces paroles, car nul pays, dans notre Europe si souvent bouleversée, n’a subi plus de vicissitudes que le territoire aujourd’hui connu sous le nom de principautés du Danube. Guerres intestines, invasions, gouvernemens avides et corrupteurs, tous ces fléaux s’y sont succédé, sans interruption, jusqu’à ces dernières années. De ce chaos de faits engendrés par la force brutale ne ressort aucune idée grande et féconde, aucun enseignement nouveau. Je ne sais quel arrêt fatal semble avoir condamné l’une des plus belles contrées de la terre à offrir une arène sans cesse ouverte à toutes les mauvaises passions des hommes. C’est dire assez que l’histoire de la Valachie et de la Moldavie, remplie de drames sanglans, est dépourvue de tout intérêt philosophique. Elle est d’ailleurs mêlée, comme accessoire, au récit des graves évènemens qui se sont passés en Russie, en Autriche et en Turquie ; aussi ne fait-elle que rarement l’objet d’une étude particulière.
Chacun sait que le pays aujourd’hui connu sous le nom de Valachie faisait partie de l’ancienne Dacie, qui, après la mort de Décébale, fut incorporée à l’empire romain. Les soldats de Trajan reçurent en partage les terres qu’ils avaient conquises, et formèrent bientôt une colonie puissante. Cette première occupation ne dura qu’un siècle et demi ; mais elle a laissé des traces profondes. Sur les bords du Danube, et même sur les flancs escarpés des Karpathes, on rencontre des vestiges de voies militaires ; une de ces routes aboutissait à Bender. Des médailles, des tombeaux, des meubles, ont été découverts récemment dans les fouilles opérées sous la surveillance de M. Michel Ghika, frère de l’hospodar. Les voitures des paysans ont conservé la forme élégante des chars antiques. Je ne parlerai pas de la législation civile, qui cependant est empruntée aux compilations de Justinien et aux Basiliques, parce que, malgré l’opinion de plusieurs écrivains, je pense que ces corps de lois n’ont été introduits en Valachie que par les princes phanariotes ; mais la preuve irrécusable de l’influence de la conquête romaine, cette preuve que quinze siècles n’ont pu effacer, c’est la langue valaque, qui, douce et harmonieuse comme l’italien, tire, ainsi que cette dernière langue, son origine du latin. N’est-il pas étrange de trouver dans une contrée si lointaine une petite nation qui, pour ainsi dire, égarée au milieu des Slaves et des Musulmans, n’a cependant adopté qu’un nombre assez borné de mots des idiomes de ces peuples ; une colonie romaine qui a conservé son cachet, deux millions d’hommes, enfans perdus de la famille dont, avec les Espagnols et les Italiens, nous sommes les membres plus heureux ?

Nous ne retracerons pas ici le tableau des guerres qui ont agité la Valachie depuis l’occupation romaine. Ce sujet a déjà été traité dans la Revue, et nous ne pouvons mieux faire que d’y renvoyer le lecteur[2]. Mais avant de passer à l’examen de l’état actuel des provinces valaques, nous croyons nécessaire de remonter à la fin du dernier siècle, époque où la marche envahissante de la Russie mérite de fixer l’attention. On ne saurait bien comprendre l’organisation des principautés, telle qu’elle existe aujourd’hui, sans avoir quelques notions sur les évènemens qui l’ont précédée.

Vers la fin du xviiie siècle, la Valachie avait atteint le dernier période de l’épuisement. L’Allemagne occupait alors l’Autriche ; l’Angleterre et la France jouissaient, en Turquie, des priviléges commerciaux les plus étendus ; la Russie seule était disposée à la guerre. L’ambitieuse Catherine pensait au rétablissement de l’empire grec ; et comme son intérêt l’invitait à prendre en main la cause des peuples, elle leur parla de leurs droits et de leur antique liberté. Cet appel fut entendu, les hostilités commencèrent, et la Valachie fournit à l’armée russe des vivres et des hommes. Le 21 juillet 1774, le traité de Kutchuk-Kainardji termina la guerre, et les dispositions dont voici la substance furent insérées dans l’article 16 de cette convention.

1° L’empire russe restitue à la Sublime-Porte la Valachie et la Moldavie, et le sultan les reçoit aux conditions suivantes, qu’il promet d’observer fidèlement :
2° Amnistie complète sera accordée à tous les sujets valaques qui ont agi contre les intérêts de la Turquie ;

3° On n’opposera plus la moindre entrave à l’exercice de la religion chrétienne ;

4° Les monastères recouvreront toutes les terres qui leur ont été enlevées, contre toute justice, depuis 1739, et le clergé sera respecté ;

5° La Porte accordera aux familles qui voudront émigrer la faculté de le faire facilement et d’emporter leurs biens avec elles ;

6° Elle n’exigera aucun impôt pour la guerre, ni même pendant deux années, à compter de l’échange du présent traité ;

7° La Sublime-Porte enfin permet à sa majesté l’impératrice d’établir des consuls en Moldavie et en Valachie ; elle permet en outre, aux ministres russes accrédités auprès d’elle, de lui faire des représentations en faveur de ces deux pays.

La Russie se posa dès-lors en protectrice zélée de la Valachie ; les ressources qu’elle avait tirées de cette province pendant la guerre lui avaient démontré que, sans sa coopération, elle ne pouvait point entreprendre une campagne de longue durée. La Valachie, de son côté, vit dans l’alliance russe un contre-poids à la tyrannie turque ; elle se confia donc sans réserve aux promesses intéressées qui lui étaient faites. La religion vint en aide à la politique ; les évêques comparèrent la czarine aux saintes femmes des Écritures, et ses favoris, Potemkin et Romanzow, devinrent des Machabées envoyés de Dieu pour la délivrance d’Israël. Le cabinet de Saint-Pétersbourg avait trop conscience de ses forces pour vouloir sincèrement le maintien de la paix éternelle, et la possession de Constantinople devint son rêve favori. La grande-duchesse, mère d’Alexandre, accoucha d’un second fils ; on le nomma Constantin. Catherine parcourut son vaste empire, et pour entrer dans ces villes, qu’une baguette magique semblait avoir fait sortir de terre, elle passait sous des arcs de triomphe où se lisaient ces mots : C’est ici le chemin de Byzance. En 1787, la guerre fut franchement déclarée ; la Valachie se réveilla de nouveau, et, à la paix de Jassy (janvier 1792), elle reçut quelques avantages en échange de son concours. Le second traité disait textuellement, dans son article 3, que le Dniester serait pour toujours la ligne de démarcation des deux empires, et l’acte de Boukarest, du 28 mai 1812, étendit jusqu’au Pruth les frontières de la Russie, qui se trouva maîtresse d’une partie de la Moldavie, et à portée d’agir sur le reste. Mais les grands évènemens qui se préparaient appelèrent ailleurs son attention ; la Turquie reprit une funeste prépondérance sur la rive gauche du Danube.

Les années 1821 et suivantes virent l’insurrection d’Ipsylanti, du pacha de Janina et des Hellènes. Sans prendre d’abord ouvertement le parti des révoltés, la Russie les soutint de ses trésors et les excita par ses intrigues. En 1827, elle jeta le masque à Navarin, et bientôt après, ses soldats furent reçus en Valachie comme des libérateurs.

L’occupation russe dura cinq années. L’article du traité signé à Saint-Pétersbourg, le 29 janvier 1834, est ainsi conçu : « Par l’acte d’Andrinople, la Sublime-Porte s’est engagée à sanctionner les règlemens administratifs faits, pendant que les Russes occupaient la Moldavie et la Valachie, par les principaux habitans de ces deux provinces. La Sublime-Porte, ne trouvant rien dans les articles de cette constitution qui puisse attenter à ses droits de cour souveraine, consent à reconnaître ladite constitution ; et comme une indemnité est due, en toute justice, pour les avantages que le sultan accorde, par faveur, aux Valaques et aux Moldaves, il est convenu et arrêté que le tribut annuel que les deux provinces doivent lui payer d’après les traités, est fixé désormais à 3 millions de piastres (700,000 francs). »

Le général Kisselew réunit à Boukarest, en 1829, un comité chargé de préparer la nouvelle constitution qui devait régir les principautés. Ce comité était formé de deux sections, l’une valaque et l’autre moldave. Chaque section fit un travail séparé, qui fut ensuite envoyé à Saint-Pétersbourg. Là, le conseil d’état impérial, assisté de deux commissaires, dont l’un était M. Michel Stourdza, hospodar actuel de Moldavie, examina le règlement projeté, le modifia souvent avec raison, quelquefois à tort, et en arrêta la rédaction définitive, qui fut faite en français, et traduite de cette langue en valaque. C’est ce dernier travail qui fut proposé aux assemblées nationales et adopté par elles. Nous allons l’examiner rapidement.

Le principe représentatif a été largement introduit dans toutes les branches de l’administration publique. Le chef de l’état lui-même doit être élu par une assemblée composée de cinquante boyards de la première classe et de soixante-dix de la deuxième, des évêques, de trente-six députés des districts et de vingt-cinq délégués des corporations des villes. Le prince régnant, Aleko Ghika, a été nommé directement par la Russie et la Porte ; mais l’article du traité de 1834 qui autorise cette dérogation à la règle la considère formellement comme un cas tout particulier, sans influence sur l’avenir.

L’hospodar ne peut gouverner que sous la surveillance de l’assemblée nationale, qui a le droit de contrôler les comptes des recettes et dépenses des caisses de l’état. Cette assemblée est composée : 1° du métropolitain président et des trois évêques diocésains ; 2° de vingt boyards, grands propriétaires fonciers élus par leur ordre ; 3° des dix-huit députés des districts, et des représentans de la ville de Crayova. Les ministres ne sont ni éligibles ni électeurs.

Les mandataires de la nation veillent à la conservation des propriétés publiques, à l’encouragement de l’agriculture ; ils règlent de concert avec l’hospodar tout ce qui est relatif aux progrès de l’industrie et du commerce, à l’entretien des routes, etc. Ils ont, s’il m’est permis de faire ce rapprochement, des attributions analogues à celles de nos conseils-généraux ; mais les affaires politiques ne sont point de leur ressort, car nulle modification ne peut être apportée au règlement sans l’approbation préalable des deux puissances souveraines. Nos journaux ont parlé de la vive répugnance que les Valaques ont témoignée lorsqu’il s’est agi d’insérer dans leur constitution l’article qui la leur rend inviolable. Je me trouvais à Boukarest à cette époque, et tout le monde attendait avec impatience la fin des débats. Les députés obéirent à la force, et l’article en question ne fut adopté que sur l’ordre formel du sultan. La conduite maladroite et violente que la Russie a tenue en cette circonstance, a blessé l’opinion, et si elle a prouvé clairement aux cabinets de l’Europe que la volonté de Mahmoud est subordonnée, en ce qui concerne les deux principautés, aux exigences politiques de Saint-Pétersbourg, elle a fait voir aussi que, tout faible que soit un peuple, il y a chez lui des sentimens de dignité et d’orgueil national qu’il est imprudent de ne point respecter. Quant aux Valaques, ils se sont, ce me semble, exagéré outre mesure les conséquences de la nouvelle disposition réglementaire. Le soin de leurs intérêts matériels, la mise en œuvre de leurs nombreux élémens de prospérité, doivent, avant toute autre chose, occuper leur attention ; qu’ils se résignent au sort de tous les petits états : pas plus que la Saxe et la Bavière en Allemagne, ils ne peuvent traiter, en toute liberté, les questions politiques ; mais, ce qu’ils ne doivent pas perdre de vue, c’est que les rapports que le commerce introduira entre eux et l’Europe, les faisant participer au mouvement occidental, les sauveront seuls de l’ambition de leurs protecteurs ; et ces rapports, comment les établir ? Par le maintien de la paix d’abord, et par le travail. La Valachie n’a pas aujourd’hui d’ennemis plus dangereux que les intrigans qui se donnent pour les plus chauds amis de ses droits et de sa liberté.
La salle où se réunit l’assemblée nationale est fort petite ; au fond s’élève le siége du président ; les grands boyards prennent place sur des bancs à sa droite, et les députés des districts à sa gauche. Les orateurs ne montent point à une tribune pour exposer leurs avis, de sorte qu’il s’établit entre eux plutôt une conversation familière qu’une discussion solennelle. J’ai assisté à une séance assez curieuse par les propositions que vint y faire M. Aristarki, commissaire du sultan. Il demandait le remboursement de 9000 piastres envoyées à une dame par le capitan-pacha, une pension de 200 piastres par mois pour un musicien dont le violon faisait les délices du sultan, et enfin, de la part du prince Ghika, 140,000 piastres destinées à l’achat d’un présent pour la fille de Mahmoud. Il fut répondu par l’assemblée : 1° que le capitan-pacha pouvait, de ses deniers privés, témoigner sa reconnaissance à ses anciennes maîtresses ; 2° que puisque Mahmoud aimait les violons, il était de toute justice qu’il les payât ; 3° que si l’hospodar voulait faire une galanterie, il avait une liste civile de 800,000 piastres à sa disposition.

La Valachie est divisée en dix-huit districts à la tête de chacun desquels se trouve un magistrat nommé par le prince, qui doit choisir entre deux candidats élus par les notables. Chaque ville a un conseil municipal par lequel elle se gouverne, s’impose et s’administre elle-même, sous la seule obligation de soumettre son budget aux ministres. Les habitans chrétiens, nobles ou roturiers, propriétaires d’un immeuble de 700 francs, se réunissent, tous les trois ans, dans leur paroisse, et nomment des députés chargés à leur tour d’élire parmi les citoyens possesseurs d’un immeuble de 2,800 francs les quatre membres qui forment le corps municipal. Je n’ai pas besoin de faire remarquer tout ce que ces dispositions ont de sage et de libéral ; elles sont pour le pays des gages certains de prospérité et d’avenir.

Pour juger, comme elle mérite de l’être, la partie de la constitution qui est relative aux campagnes, il faut se rappeler ce que sont les paysans valaques, c’est-à-dire, des individus qui, sortis tout récemment de la barbarie la plus complète, ont besoin non-seulement d’un frein légal, mais encore d’une tutelle renfermée dans de justes limites. La loi proclame hautement l’abolition du servage ; la propriété du sol est dans les droits de chacun, et la noblesse elle-même est accessible au dernier des citoyens, s’il se rend digne de la mériter.
Les grands boyards sont obligés de fournir aux paysans une quantité de terres variable selon leurs besoins et ceux de leurs familles, à charge, par ces tenanciers, de payer la dîme, et de fournir dix-huit jours de travail qu’il leur est permis de racheter à un taux fixé par l’assemblée nationale. Les paysans sont soumis à une capitation annuelle de trente piastres (10 fr. 50 c.) ; mais l’impôt du sang qui, dans notre système actuel de recrutement, ne pèse en réalité que sur les pauvres, sans le moindre dédommagement, est en Valachie compté pour quelque chose. Les pères dont les enfans ont été appelés au service militaire, sont de droit exempts de la capitation.

Chaque village a ses archives, sa maison commune, ses percepteurs nommés par les contribuables, et un médecin sans cesse en tournée dans le district pour inoculer les enfans. On avait aussi institué dans les campagnes une sorte de magistrature qu’il a fallu suspendre parce que les populations n’étaient pas assez éclairées pour la comprendre dignement. Dans le but de diminuer autant que possible les frais des procès, et d’éviter des déplacemens toujours coûteux et difficiles, on avait décidé que les paysans choisiraient parmi eux un certain nombre d’arbitres chargés de statuer sur toutes les contestations. Qu’arriva-t-il ? C’est que dans chaque localité, les élus devinrent des maîtres insupportables ; ils jetaient en prison, faisaient battre et rançonnaient leurs administrés, tant et si bien, que ces derniers, comme les animaux de la fable, implorèrent avec instance le rappel de leurs tyrans. Ce fait prouve deux choses, d’abord que les boyards sont décidés à émanciper leurs paysans dès qu’ils le pourront, et ensuite, qu’avant de se livrer à de ridicules déclamations sur l’esclavage des habitans de ces contrées si différentes de la nôtre, il faut examiner un peu quelle est leur aptitude à la liberté. Mais, puisque je viens de prononcer ici le mot d’esclavage, je dois dire que cet abus monstrueux que nous n’avons pas encore pu proscrire de nos possessions d’outre-mer, existe en Valachie, où il pèse sur les Zingares. Un de ces malheureux, s’il est cultivateur, se vend 100 francs ; les forgerons et les ouvriers ne valent que 70 francs ; une famille entière est livrée pour 500 francs au plus ! Des essais commencent à être tentés dans le but d’améliorer le sort de cette classe infortunée ; quelques boyards déjà ont concédé des terres à des Zingares, et ils les traitent sur le même pied que leurs autres tenanciers ; espérons que cet exemple trouvera des imitateurs. Pour revenir aux paysans, je dirai que, s’ils parviennent à surmonter leur apathie, à vaincre cet esprit de défiance qu’une longue oppression leur a inspiré, et à semer, avec la certitude de recueillir les fruits de leurs peines, ils ne tarderont pas à se trouver propriétaires de ces campagnes dont ils n’ont aujourd’hui que l’usage. Ils possèdent tous dans leurs bras les moyens de s’enrichir et de devenir libres.

Le clergé occupe, en Valachie, une place importante. Malheureusement la corruption et l’ignorance règnent parmi ses membres. Les lois qui le régissent devraient être soumises à une révision complète ; mais cette réforme ne pourra s’opérer que par le progrès des mœurs. On a cependant établi dans le nouveau règlement deux dispositions qui, trop récentes pour avoir beaucoup influé sur l’état des choses, porteront des fruits dans l’avenir. La première de ces mesures, opérée en 1836, est la fondation de quatre séminaires ; celui de Boukarest, le seul terminé, reçoit déjà quarante jeunes gens. La seconde consiste dans l’obligation imposée aux grands propriétaires de fournir aux curés un nombre d’arpens de terre qui, les plaçant au-dessus du besoin, les mettent en état de se consacrer aux devoirs religieux. Un métropolitain et trois évêques, ceux de Rimnik, de Bouséo et d’Argis, sont à la tête du clergé valaque. Les titulaires actuels ont peu de droits à la considération publique ; mais, comme c’est à l’assemblée nationale qu’il appartient de choisir les évêques, elle possède le moyen de chasser un jour la corruption et l’intrigue des siéges épiscopaux.

Les couvens de la Valachie sont demeurés ce qu’ils étaient, c’est-à-dire le séjour de la paresse et de la superstition ; ils ont perdu le seul avantage qu’ils offraient sous le gouvernement turc, celui d’être un refuge contre la tyrannie. Treize couvens d’hommes et cinq maisons de retraite destinées aux femmes, treize monastères rouméliotes, six couvens sous la dépendance du patriarche de Jérusalem, et trois autres relevant du mont Sinaï, détiennent à eux tous le cinquième environ des terres cultivables. Les moines sont les agens les plus zélés de la politique russe ; des tableaux religieux, des reliques, des ornemens d’église, des cadeaux de toute espèce envoyés de Saint-Pétersbourg et répandus avec discernement, les conservent dans d’excellentes dispositions pour le czar, qu’ils regardent comme le véritable chef de la religion grecque.
La magistrature, cet autre sacerdoce qui exerce sur les peuples une action si continue, si importante, a gardé le cachet de l’administration phanariote. La législation civile proprement dite est une mine que juges et avocats exploitent avec une rare impudeur. La réforme n’a pas encore percé les ténèbres de la chicane ; nous n’entrerons donc pas ici dans l’examen fastidieux de l’organisation judiciaire.

L’instruction publique a fait d’immenses progrès ; il est curieux de lire l’exposé des motifs des nouvelles lois relatives à cette partie de la constitution, en songeant qu’il a été rédigé dans les bureaux de la chancellerie russe. Je l’extrais textuellement du manuscrit français sur lequel a été faite la traduction valaque. « L’éducation est le premier besoin d’un peuple ; elle est la base et la garantie de toutes les institutions publiques ; c’est un devoir pour tout gouvernement d’offrir à la jeunesse le moyen de développer ses facultés intellectuelles et morales, et de lui donner une direction salutaire… Dieu a d’abord placé le devoir de l’éducation des enfans dans le cœur des parens ; mais il est peu de personnes qui, par leurs connaissances ou leur position, soient en état de satisfaire à cette importante obligation… Les unes ne sont pas assez éclairées ; les autres sont occupées d’un travail assidu ; d’autres enfin sont assez malheureuses pour ne pas savoir apprécier les avantages qui doivent résulter de l’accomplissement de ce devoir sacré : il est donc d’une absolue nécessité d’organiser des écoles publiques. »

L’instruction primaire est répandue sur une grande échelle ; mais, laissant de côté ce que je n’ai pu apprendre que par les autres, je préfère donner quelques détails sur le collége de Saint-Savain à Boukarest. Ce vaste établissement, dirigé par M. Poyénar, qu’un long séjour en France a rendu l’homme le plus capable de donner ses soins à une pareille administration, est parfaitement tenu. Cinq cents jeunes gens environ reçoivent l’éducation à ce collége. Les éludes sont divisées en quatre classes, graduées de telle sorte, que chaque élève, sans distinction de naissance ou de fortune, car les cours sont gratuits, peut acquérir les connaissances nécessaires à son avenir. Ces quatre classes sont elles-mêmes partagées chacune en plusieurs sections. J’ai visité ces différentes classes avec beaucoup d’intérêt ; les enfans qui furent examinés devant moi et à l’improviste m’ont paru répondre avec intelligence à quelques questions de géométrie et d’arithmétique ; je n’ai pu juger du reste que par analogie. Quatre autres écoles dans Boukarest, et vingt dans les districts, sont ouvertes gratuitement à tous ceux qui veulent les suivre. L’instruction primaire et l’organisation communale auront, dans vingt ans, il faut l’espérer, changé la face de la Valachie.

Le programme des humanités, que je transcris tel qu’il a été arrêté pour 1838, mérite surtout de fixer l’attention :

1re classe. — Élémens de français, — grammaire valaque.

2e classe. — Langue française, — géographie, — dessin.

3e classe. — Essais de compositions en français.

4e classe. — Histoire ancienne, — langue grecque, — français, — dessin.

5e classe. — Histoire moderne, — français, — grec et latin.

6e classe. — Philosophie.

Ce programme est curieux ; il prouve d’une manière incontestable l’empire exercé par les mœurs sur la politique. Si quelque chose, en effet, pouvait favoriser l’influence russe, c’était l’introduction de la langue slave dans les principautés ; eh bien ! non-seulement cette langue n’y est enseignée dans aucun cours public, mais le gouvernement russe a été forcé d’adopter le français comme base de l’instruction. Cette mesure nous donne une grande force morale ; nos idées se font jour avec notre langue ; les boyards lisent peu, mais ils n’ouvrent guère que des livres français. Tous les riches prennent pour leurs enfans un instituteur français ; et si, parmi nos compatriotes établis à Boukarest, il est des hommes peu honorables et dangereux, j’y ai rencontré des jeunes gens de talent et de cœur, pénétrés de l’importance de leurs devoirs et bien dignes de toutes nos sympathies. — La dernière classe du collége de Saint-Savain est consacrée aux études complémentaires ; elle se divise en deux sections : dans la première, on enseigne l’algèbre et la géométrie transcendante ; dans la seconde, la trigonométrie et le droit. Ces cours sont peu suivis ; les boyards préfèrent envoyer leurs fils dans les universités étrangères. Ces jeunes gens ne revinrent d’abord à Boukarest, comme on le leur a spirituellement reproché, qu’avec des habits bien faits ; mais aujourd’hui la jeune génération sent mieux sa dignité, et parmi les trente Valaques environ qui suivent les cours de l’université de Paris, on en pourrait citer plusieurs qui seront bientôt utiles à leur pays. Je dois dire aussi que plusieurs boyards ont ouvert des écoles dans leurs propriétés, et que M. Campignano, l’un des plus nobles caractères de la Valachie, a fondé un établissement qui, dirigé par un Français, peut servir de modèle aux autres du même genre.

Pour finir cette exposition de l’état des personnes et des institutions en Valachie, j’ajouterai deux mots sur l’organisation militaire. Les traités fixent à cinq mille hommes le maximum des troupes que doit entretenir la Valachie ; quels qu’aient été les motifs de cette disposition, on ne peut qu’y applaudir. Il n’est si petit prince, qui n’ait la manie de faire parader ses sujets, et les revenus d’un état sont gaspillés à satisfaire l’humeur belliqueuse du souverain. Les troupes valaques se composent d’une brigade d’infanterie et d’un régiment de cavalerie. La durée du service du soldat est de six ans pendant lesquels sa famille est franche d’impôts. On tâche de se servir du recrutement comme d’un moyen de répandre les lumières dans les masses, mais jusqu’à présent le rapport des soldats qui savent lire à ceux qui en sont incapables n’est que de un à quarante. — Une institution qui se rattache indirectement à l’armée est celle des quarantaines ; on doit y voir moins encore un but sanitaire qu’un but politique. Les Russes ont voulu séparer les principautés aussi complètement que possible de la Turquie ; la quarantaine du Pruth une fois levée, et elle est tellement réduite, qu’on peut regarder sa suppression comme arrêtée, la Moldavie se trouvera en quelque sorte comme incorporée à l’empire russe ; le cordon valaque est gardé par deux cent dix-sept postes composés chacun de deux soldats et de six paysans ; les derniers sont requis à tour de rôle dans toute la population riveraine qui acquiert ainsi l’habitude du service militaire.
On vient de voir quelles sont les innovations introduites en Valachie par les Russes. Il ne m’appartient pas d’examiner si le maintien de quelques articles des derniers traités ne soumet point de fait les principautés à la tutelle trop absolue de Saint-Pétersbourg ; j’envisage seulement ici la question sociale, et je dois reconnaître que la Russie, 1° a soustrait les deux provinces à l’oppression brutale des sultans ; 2° qu’elle leur a donné des institutions qui, à part sans doute des imperfections de détail, sont bien supérieures à celles qui les régissaient, et qu’enfin elle a considérablement amélioré le sort des habitans des campagnes. On pourrait croire d’après cela que les Russes possèdent en Valachie, outre l’influence que donne la force, celle qui trouve son point d’appui dans les sentimens des masses ; il n’en est rien cependant : les Valaques les redoutent et n’éprouvent pour eux que de bien faibles sympathies. Sous le protecteur ils voient percer le maître ; l’occupation a eu d’ailleurs deux époques bien distinctes : pendant la première, soit que la Russie ait songé à conserver les deux provinces, soit qu’elle n’ait pas cru au prompt développement de leur prospérité, soit enfin, comme on l’a prétendu, que le général Kisselew ait eu l’espoir de travailler pour lui-même, toujours est-il que les actes de l’administration ont été faits dans un esprit de justice et de bienveillance. Dans la seconde période, au contraire, on sembla vouloir détruire ce qu’on avait édifié et contrarier la marche de la Valachie dans la route qu’on lui avait ouverte ; on laissa de plus échapper des paroles imprudentes, indices à la fois d’un désappointement et d’une espérance : — Croyez-vous donc que l’on vous eût mis ici pour gouverner en votre nom ? — dit un jour à l’hospodar le général Kisselew. En 1834, enfin, le jour où les troupes impériales repassèrent le Pruth fut salué comme un heureux événement, et les essais de suprématie tentés depuis par la Russie ont prouvé que l’esprit public ne lui est point favorable.
Il nous reste, pour compléter autant que possible l’esquisse rapide que nous venons de tracer, à donner une idée sommaire des ressources matérielles de la Valachie[3].

On n’a point, sur la population de cette province, des renseignemens précis. Avant l’occupation, on la portait à huit cent mille ames ; les Russes procédèrent à un recensement dont les résultats furent si différens des données reçues, qu’ils évitèrent d’en publier les documens officiels ; on peut toutefois supposer que le nombre des habitans s’élève au moins à deux millions sur une surface de quatre mille huit cent dix lieues carrées. Le climat de la Valachie est doux et fort sain dans le voisinage des Karpathes ; mais les forêts qui occupent le quart du territoire et les eaux stagnantes qui baignent les plaines entretiennent dans certaines parties une humidité dangereuse. Le sol est riche, fertile, et propre à tous les genres de culture qui réussissent chez nous : le mais, l’orge et d’autres grains y croissent à merveille ; le froment, sans être égal à celui d’Odessa, est de bonne qualité ; les vignes très abondantes fournissent des vins légers, recherchés en Russie, où l’on en importe pour une valeur assez considérable ; cette branche de commerce prendra nécessairement encore une plus grande importance, lorsque les procédés de fabrication auront été améliorés. Les fruits secs et le tabac en feuilles entrent aussi pour une forte part dans les produits à exporter.
La Valachie possède d’immenses troupeaux de moutons qui donnent une grande quantité de belles laines ; la race des chevaux, quoique petite, est assez bonne pour que l’Autriche l’admette dans ses haras de remonte. D’innombrables essaims d’abeilles fournissent une cire excellente ; l’Oltau, le Schyl, le Sheret, le Danube surtout, abondent en poissons de toute espèce, dont la salaison pourrait devenir avantageuse.

Le règne minéral enfin ne le cède point aux deux autres ; mais le manque de capitaux et de connaissances nécessaires, et, plus que cela, la crainte d’éveiller la cupidité des Turcs, ont retardé jusqu’à présent l’exploitation de cette source de richesses. Les Russes, pendant leur séjour, ont fait lever la carte géologique des Karpathes en ayant soin de ne pas ébruiter leurs découvertes. Les Valaques eux-mêmes, tout en soupçonnant l’abondance et la variété des trésors que recèlent leurs montagnes, ne possèdent sur ce point aucune donnée exacte. Je suis parvenu à me procurer quelques notions authentiques. Je donne ici ces renseignemens qui sont publiés pour la première fois. Les ingénieurs du général Kisselew ont reconnu l’existence de mines de fer ordinaire et de fer magnétique-pyriteux, de cuivre notamment à Krasne, de vif-argent à Pitechti, de charbon de terre à Gesseni, de soufre, d’ambre jaune, à la montagne Déal de Roche, de poix minérale, d’or, à Korbéni, d’asphalte, et enfin de salpêtre, à Poutchessa, où se trouvent aussi des eaux sulfureuses.

Les produits des salines forment presque à eux seuls le tiers des revenus de l’état qui dépassent la somme de quinze millions de piastres.
Les abus du gouvernement phanariote et les extorsions des Turcs avaient paralysé le commerce des Valaques ; il a repris quelque activité dans ces derniers temps. En 1832, le chiffre des exportations était de 32,640,291 piastres ; il a monté, en 1836, à 41,384,318, et, quoique je n’aie pu m’assurer du mouvement exact des deux années suivantes, je sais du moins qu’il a été plus considérable encore.

Dans chaque ménage valaque, la femme tisse elle-même une toile grossière, dont elle fait ensuite des vêtemens à son mari et à ses enfans ; mais on peut dire qu’il n’existe point de fabriques en Valachie : tous les objets manufacturés se tirent de l’étranger.

Les importations s’élevaient, en 1832, à 27,733,000 piastres et à 32,001,275, en 1836 ; le simple rapprochement de ces deux chiffres indique une augmentation assez notable dans la prospérité générale. L’Allemagne et la Turquie se partagèrent le monopole des importations jusqu’à l’occupation russe ; depuis 1832, la balance du commerce entre Brailow et Constantinople établit une différence en faveur de la principauté. L’Allemagne a conservé tous ses priviléges ; mais la franchise accordée au port de Brailow, et les avantages que l’on trouve à expédier les marchandises par mer vont nécessairement appeler sur ce point une concurrence active.

Nous désirâmes examiner la ville qui est appelée à jouer le rôle principal dans le commerce de la Valachie, et au lieu d’aller chercher le bateau à vapeur à Guirgévo, nous nous décidâmes à nous rendre à Brailow par terre. Dégoûtés de la poste valaque, nous louâmes un pesant fourgon qui nous conduisit à Brailow en deux jours. Dans un rayon de dix lieues autour de Boukarest, on rencontre quelques villages, attirés par le voisinage de la capitale ; ils me parurent en général plus populeux que ceux que j’avais traversés entre Czernetz et Crayova ; l’un d’eux même, celui de Tzichiamé, nous frappa par son air d’aisance et de propreté. Mais bientôt on entre dans une solitude immense, qui se prolonge jusqu’à Brailow. Le sol de cette contrée semble avoir retrouvé dans un long repos une virginité nouvelle ; rien ne peut donner l’idée de la force végétative des différentes plantes dont il est couvert ; les prairies sont émaillées d’une innombrable quantité de fleurs charmantes, telles que l’anémone et l’amaranthe. Cette vue, qui finit par devenir monotone, est ravissante au premier aspect. On a peine à comprendre comment les hommes se refusent à profiter des richesses que la nature étale devant eux avec tant de profusion.
Dans la soirée du second jour, nous arrivâmes à Brailow, et, pour la première fois, nous couchâmes dans un kan. On nous donna une chambre fort étroite, où lits, tables et chaises étaient remplacés par une espèce de dressoir recouvert d’une simple natte de joncs ; ce fut sur ce moëlleux divan que, sans songer à souper, il nous fallut coucher, c’est-à-dire nous livrer à une légion dévorante d’insectes. Après une terrible nuit, passée tout entière à regretter le bateau à vapeur, nous nous présentâmes chez M. Slatiniano, à qui nous étions recommandés. Il ne voulut pas que nous restassions une minute de plus au caravanserai, et nous offrit avec une grace parfaite une hospitalité que nous ne pourrons jamais oublier. M. Slatiniano eut la bonté de diriger lui-même nos courses dans la ville et aux environs, et personne ne le pouvait mieux que lui ; car il a pour sa part contribué à jeter les bases de la prospérité future de Brailow. Les Russes, en 1829, après un siége long et sanglant, s’étaient emparés de cette ville ; le général Kisselew ordonna de raser les murailles, et, croyant la place bonne pour l’établissement d’un entrepôt commercial, il chargea M. Slatiniano de faire commencer les travaux nécessaires. Trois cents malheureux habitaient alors les décombres de la forteresse ; aujourd’hui Brailow est une ville de huit mille ames ! Beaucoup d’étrangers sont venus s’y établir, et tous ont la faculté d’y trafiquer en gros et en détail. Les Turcs seuls, malgré leurs droits de souveraineté, ne peuvent y demeurer, s’ils n’ont déclaré à la police les motifs et la durée de leur séjour ; le commerce de détail leur est interdit ; on leur refuse également l’exercice de leur culte ; enfin, et ce fait est plus caractéristique encore, un musulman ne peut obtenir la sépulture en Valachie.

Le plan de Brailow est arrêté ; on juge déjà de l’étendue de la ville future et de ses bonnes dispositions par les palissades de bois qui indiquent les rues, et qui, de jour en jour, sont remplacées par des constructions. Le port commence à être fréquenté ; en 1831, on avait eu de la peine à trouver assez de blé dans le pays pour charger deux bâtimens, et en 1837, plus de trois cents navires venaient y chercher leurs cargaisons. Les paysans ne pouvaient oublier les rapines dont ils ont souffert si long-temps ; voyant le fruit de leur labeur passer dans des mains étrangères, ils avaient pris le parti de ne pas étendre leur culture au-delà des besoins de leur famille. Ils reprennent enfin confiance, et les villages du district entrent dans une ère de prospérité. Outre la capitation, leurs habitans ont consenti sans peine à fournir, par famille, trois piastres destinées à l’achat d’instrumens de labour, de bons étalons, et à des réparations locales.

Ces détails suffiront pour donner une idée de l’importance commerciale de Brailow. Les étrangers n’ignorent pas les ressources de la ville nouvelle. Les Autrichiens, dont les progrès, en matière d’industrie, sont plus rapides que notre indifférence ne le soupçonne, et les Anglais, ces spéculateurs infatigables, entretiennent avec Brailow des relations fort suivies, et sans doute avantageuses. Les Turcs, les Napolitains et les Grecs y viennent aussi chercher des blés et des denrées de première nécessité. Sur les sept cents bâtimens qui, chaque année, depuis 1832, séjournent dans les ports de Brailow et de Galatz, combien en avons-nous fourni pour notre part ? Un en 1833, et six en 1838 ; ce résultat n’est-il pas déplorable ? Dans les pages précédentes, nous avons dit quelle influence morale la France exerce à Boukarest ; la position géographique de la Valachie, par rapport à notre pays, ne nous permet pas de profiter bien activement de cet avantage, au point de vue politique ; mais notre commerce ne peut-il en tirer parti ? Nous faisons peu d’affaires avec l’Orient ; sous Louis XIV et Louis XV, au contraire, nous exercions presque un monopole dans ces contrées ; les Anglais nous ont remplacés ; les Autrichiens, depuis la guerre de Grèce, leur font concurrence ; voici, pour nous, une occasion de reparaître sur la scène, la laisserons-nous échapper ?

Sans vouloir énumérer ici toutes les causes qui ont amené la décadence de notre commerce en Orient, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ces principes vulgaires, que le crédit est l’ame du commerce, et la bonne foi celle du crédit. On se plaint du peu de considération qu’en général on accorde chez nous aux fortunes industrielles ; cependant le motif de cette fâcheuse disposition des esprits est bien facile à saisir. Le négociant enrichi tâche souvent, et ses héritiers tâchent toujours de couvrir d’un voile l’origine de leur opulence ; au lieu d’être fiers d’une position conquise par de longs labeurs, la plupart cherchent à déguiser sous un titre d’emprunt un nom qui a long-temps fait l’honneur d’une raison sociale. Personne, en France, ne fonde plus un comptoir avec le dessein bien arrêté de le transmettre à des héritiers jaloux eux-mêmes de le perpétuer ; le commerce n’est plus un état, mais un moyen d’arriver à la fortune, seul et unique but de chacun. Qu’en résulte-t-il ? C’est que le spéculateur, n’ayant en vue que l’affaire qu’il traite, la trouve bonne dès qu’elle est fructueuse. Un armateur, pour prendre un exemple qui n’est malheureusement pas une hypothèse, mais un fait constaté, envoie aux États-Unis une cargaison de soieries avariées et d’un aunage inexact ; les consommateurs étrangers se plaignent, accusent non pas l’expéditeur inconnu, mais le commerce français en général, et peu à peu nos produits tombent dans un complet discrédit. Il existe une liaison si intime entre l’ordre politique et les intérêts matériels sur lesquels le commerce d’exportation exerce tant d’influence, que l’on ne saurait trop appeler l’attention du gouvernement sur cet objet. C’est à lui d’ouvrir des débouchés, de faire jaillir des traités et des alliances des sources de richesses pour nos fabricans ; mais il a le droit imprescriptible, le devoir même de réprimer l’amour du gain dans ses écarts, et d’empêcher que la liberté du commerce ne dégénère en abus. La Valachie nous est ouverte ; les produits de son sol, qui tendent toujours à s’améliorer, sont déjà d’une bonne qualité, ses minerais abondans fourniront un jour un nouvel objet d’exportation, ses laines sont estimées en Allemagne : montrons-nous donc aussi comme acheteurs sur les marchés de Brailow, et nous y serons vendeurs à notre tour. Nos draps, nos mérinos surtout, si supérieurs à ceux des Anglais et moins chers cependant, trouveront là un débouché nouveau. Mais hâtons-nous, ou les étrangers, plus actifs et plus entreprenans, prendront pied avant nous. Le gouvernement a appelé l’attention de Marseille sur Brailow, mais ne devrait-il pas au moins placer un vice-consul dans cette dernière ville ? L’Angleterre, la Russie, l’Autriche, les Deux-Siciles et le Piémont lui-même ont des agens à Brailow ; c’est celui de l’Angleterre qui est chargé des affaires de France sous la surveillance du consul de Boukarest ! Les fonctions fort importantes de ce consul sont surtout diplomatiques ; c’est à Brailow que doit résider notre agent commercial ; c’est là seulement que l’on peut étudier les ressources de la Valachie, instruire nos ports de la Méditerranée des variations des mercuriales, et indiquer aux chambres de commerce ceux de nos produits dont l’écoulement serait le plus certain, toutes choses qu’un vice-consul anglais, si loyal qu’on doive le supposer, ne pourra jamais faire. Que des relations s’établissent entre la France et la Valachie, et les sympathies bien réelles que les Valaques éprouvent pour nous deviendront plus vives encore. Si nos commerçans s’élèvent de l’intérêt particulier à l’intérêt national, s’ils apportent dans leurs actes cette bonne foi, cet orgueil de bien faire, qui les distinguaient jadis, les services qu’ils peuvent rendre à notre pays sont immenses. De pareilles entreprises doivent enrichir d’abord ceux qui les feront ; elles seront, en outre, utiles à la France sous plus d’un rapport, et à la Valachie dont elles favoriseront l’élan progressif. Ainsi entendu, le commerce n’est plus seulement un moyen de fortune, un trafic ; c’est une des plus honorables professions que l’homme puisse embrasser.

Édouard Thouvenel.

P.-S.

1↑ Voyez, dans la livraison du 15 mars, l’article sur la Hongrie.

2 ↑ Voyez, dans la Revue des Deux Mondes, du 15 janvier 1837, la Moldavie et la Valachie.

3 ↑ On peut consulter sur ce sujet l’excellent Tableau de la Moldavie et de la Valachie, de Wilkinson.

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