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L’histoire incroyable mais véridique du bon musulman et du marxiste d’El Hamel qui voulaient devenir français (à Paris)  

Algérie France — une immigration postmoderne — Mohamed Kacimi, Chroniques, op. 2.

mercredi 24 juin 2015, par Mohamed Kacimi



D’allers en retours. Après un aller pour Bourgoin-Jallieu via Lyon retour à El Hamel, et deux allers pour Paris....




L’histoire incroyable mais véridique du bon musulman et du marxiste d’El Hamel
qui voulaient devenir français


Après l’escapade à Bourgoin-Jallieu, je suis rentré en Algérie. Durant un an, j’ai raconté mon séjour qui n’aura duré que quatre jours, faute de devises. Je racontai la Cannebière, la Gare Saint-Charles, les trains, les banquettes, les gens, les filles, les pubs, la gare de Lyon-Perrache, l’un des endroits les plus hideux de la planète qui me semblait alors le plus beau. Je racontais les cafés, les hôtels, les marchés, les affiches, le sucre emballé dans du papier, les tabliers blancs des serveurs. Bref, si Venise a eu Stendhal, Bourgoin-Jallieu avait son Kacimi.

C’était le temps où à El Hamel, le soir, depuis la maison du cheikh, mon grand père, on entendait Léo Ferré gueuler « Il n’ y a plus rien » [1] plus fort que le muezzin.
C’était sous le règne de Boumediene. C’est à dire le règne de l’absurde, de la misère et du néant. Le colonel qui avait pris le pouvoir à la suite d’un coup d’Etat était un mélange de Robespierre et de Mangeclous. Après avoir fait arracher les vignobles du pays, en un jour. Après avoir arabisé « l’environnement », en une nuit, juste pour faire « chier » la France, le colonel fait un grand discours où il nous assure : « Étant donné que l’Algérie est un pays très riche nous n’avons besoin de rien, à partir d’aujourd’hui j’interdis toutes les importations, car nous avons tout ! ». Comme le pays ne produisait rien, et ne produit toujours rien, ni tomate, ni trombone, ni stylos, ni punaises, tous les magasins se sont vidés d’un coup. Ainsi, nous avons vécu jusqu’à sa mort de courants d’air et de chants patriotiques.
J’ai fini alors par convaincre un de mes cousins, Massoud, de m’accompagner dans mon prochain voyage à Paris.
Massoud était plus qu’un frère pour moi. Nous avons grandi ensemble, nous avons appris nos premières sourates à quatre ans, chez Si Belkacem el Chergui. Imprégnés tous les deux jusqu’à la moelle épinière de la culture soufie de notre Zaouïa, nous avons évolué différemment. Gentil, humaniste, timide, drôle, Massoud avait une passion pour la musique et la langue arabe et allait devenir professeur dans cette langue. Il avait et il a toujours un amour fou de la France.
Moi, un peu plus déjanté, je voulais juste devenir écrivain en français.
Bien sûr, nous avons refait le parcours du combattant pour obtenir l’autorisation de sortie. Un médecin m’a déclaré une sclérose en plaques et après moult interventions, j’ai eu mon Sésame.
Nous avons pris le bateau « Le Liberté », un mois de juillet 74. Le billet aller-retour pour un transat sur le pont coûtait 240 dinars, c’est à dire 2 euros aujourd’hui.
Le voyage Alger-Marseille est à lui seul un récit sur l’immigration, avec ses couleurs, ses accents, son humour, et sa misère aussi.
J’ai fait alors la connaissance d’un vieux Kabyle qui travaillait chez Citroën. Béret, costume, cravate, gilet, par 40 degrés. Il me pose la question :

— Tu as quel âge, mon fils ?
— Dix-huit ans.
— Et qu’est ce que tu veux faire ?
— Je veux aller vivre à Paris.
— Ecoute-moi bien, petit, si jamais tu t’installes à Paris, je te donne un conseil, va partout, à Porte d’Orléans, à Bagnolet, à Aubervilliers, à Saint-Ouen, à Garennes les Colombes, à Goussainville, mais ne va jamais à Barbès.
— Pourquoi ?
— Parce que à Barbès quand un chien ouvre la gueule pour aboyer les Arabes en profitent pour lui voler ses dents. Il faut entendre cette histoire avec l’accent kabyle.

Nous sommes arrivés de nuit à Marseille. Nous avons pris le train qui arrivait à l’aube à Paris, Gare de Lyon. Ah, l’odeur du métro qu’on ne sent plus ! C’est mon plus beau souvenir. Comme nous n’avions que 300 francs en poche nous avons décidé de tout faire à pieds. Gare de Lyon, champ de Mars, Montmartre, les Tuileries, Bastille, Saint Germain, Gare du Nord, et Pigalle. Nous avions les pieds en sang, mais nous étions heureux. Rescapés du Goulag algérien, on s’attardait devant chaque vitrine. On ne léchait pas les vitrines, on les « bouffait ». Bien sûr nous avons fait un pèlerinage chez Tati. La capitale de rêve des algériens. Sous Boumediene on nous disait : « si l’ange de la mort te donne le choix entre aller au Paradis ou chez Tati, demande Tati, tu seras mieux habillé ça ne coûtera rien au bon Dieu ».
Mais c’était au temps de Giscard, à l’époque même les oiseaux migrateurs n’avaient pas le droit de poser une patte sur le sol de l’Hexagone [2]. Il avait un ministre de l’intérieur nommé Marcellin et quand on avait une tête de métèque on se faisait contrôler dix fois par jour. Même en allant de la chambre aux toilettes on tombait sur des CRS qui vous criaient : papiers. On a la mémoire très courte dans ce pays.
Nous sommes arrivés de nuit à Pigalle. Les trottoirs étaient encombrés de putes et les vitrines débordaient de culs proéminents. Nous avons découvert ce monde comme des martiens. Je revois le film : deux jeunes hommes de la Zaouïa d’El Hamel, habillés en jeans, cheveux longs, avec deux sacs Air Algérie, les yeux exorbités, la langue pendante, qui s’arrêtent devant chaque pute pour prononcer la chahada : Il n’ y a de Dieu que Dieu !
Après avoir été éconduits plusieurs fois, nous avons trouvé un hôtel tenu par des vietnamiens, rue Fontaine. J’étais en larmes. Car l’établissement se situait juste en face de l’appartement d’André Breton. Comme j’étais jeune, romantique et con, je vouais un véritable culte au père du surréalisme. Je connaissais Nadja presque par cœur. Et j’étais amoureux fou de Nadia.
Nous n’avions presque rien mangé depuis notre départ d’Alger. A minuit, nous sommes rentrés dans une épicerie à Pigalle. Là, j’ai dit à Massoud :

— Écoute-moi bien, nous allons vivre ici, on part dans une semaine faire les vendanges dans le Sud. Ce ne sera pas facile de s’adapter en France. Il faut tracer un trait sur notre enfance. Oublier tout ce qu’on a appris dans notre Zaouïa. On va manger comme tout le monde, boire comme tout le monde, faire comme tout le monde si tu veux qu’on nous donne les papiers.

Massoud me regarde un peu perplexe et me répond par ce proverbe populaire algérien :

— Fais comme toi voisin, sinon change de pas de porte.

Nous achetons deux bières, deux baguettes, et une livre de pâté de porc.
Dans la chambre, je ne sentais mon cousin un peu troublé. Pendant qu’il préparait les sandwichs, je me suis lancé dans un grand discours :

— Mon cousin, je comprends ta douleur, tu es un bon musulman, tu veux vivre ici, mais tu vas souffrir, mais qu’est ce que tu vas souffrir. Je suis comme toi, j’ai jamais bu une bière, ni mangé de ce truc, mais je suis mieux armé que toi. J’ai lu la Sainte Famille d’Engels, l’été dernier je me suis tapé tout Le Capital, tu devrais lire ça, avec ton frère, on a l’intégrale de Hara Kiri, je suis abonné à Politique Hebdo, je connais le surréalisme par cœur, Tiens tu devrais lire, Wilhelm Reich, la révolution sexuelle, c’est génial. Là, je lis Marcuse, L’Homme unidimensionnel, je ne te parle pas de Vaneigem, Tu ne connais pas Raoul, tu ne connais rien, mais vraiment rien, Ah j’oubliais, Sartre, tu sais que c’est mon père qui m’a fait connaître Sartre, la scène où il tue Dieu dans la salle de bain, ça te marque à jamais, j’ai tout lu de lui, et tu ne connais pas Castoriadis, Poulantzas, Deleuze, Guattari... Je ne sais pas comment tu fais pour vivre. Je te dis ça pour t’expliquer que pour vivre ici, je suis blindé, je suis un marxiste pur et dur, tendance Wilhelm Reich.

J’ai continué cet étalage durant un moment.
Massoud ne m’écoutait pas. Il mangeait tranquillement son sandwich. Il a avalé une baguette entière avec du pâté. Puis il s’est levé, il a sifflé sa bière d’un trait, il s’est frotté la panse, en disant : « Hamdoulilah ». Il s’est brossé les dents et comme toujours, il a rangé ses vêtements avec beaucoup de soins. Il a plié ses chaussettes, nettoyé ses chaussures. Il s’est lavé les mains, avant de s’allonger sur le lit.
Là, il a levé les mains au ciel pour faire cette prière :

— Merci Seigneur pour ce repas, maintenant il ne vous reste plus qu’à nous donner la nationalité française. Puis il s’est endormi d’un coup.

Je me suis retrouvé seul. J’avais du mal à avaler la bière et le sandwich. Mais la faim est plus forte. J’ai sorti le Vaneigem de mon sac, j’ai lu quelques pages et je me suis endormi. Vers deux heures du matin, je me réveille avec un mal de ventre terrible et une nausée jamais vue. Je vomis mes entrailles dans les toilettes. J’ai la « gastro » de ma vie. Toutes les images de mon enfance défilent sous mes yeux. Mon arbre généalogique. Mes ancêtres, mes sourates, tout. Une scène pareille aux cauchemars de Saint Antoine décrits par Flaubert. Je me vide. Epuisé par les allers retours, je mets une couverture dans la salle de bain et je m’endors enfin à l’aube, épuisé, fiévreux, la tête contre la cuvette.
Vers huit heures du matin, Massoud pousse la porte de la salle de bain et me trouve affalé par terre :

— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Je suis malade, j’ai vomi toute la nuit, j’ai de la fièvre.
— C’est le halouf et la bière ?
— Oui, ça m’a flingué Et toi, ça va, tu n’as pas mal quelque part ?
— Non, je n’ai jamais aussi bien dormi. Mais je te croyais blindé.
— Mais, « putain » ! Mais c’est injuste que le marxiste pur et dur souffre à ce point et que le bon musulman n’ait rien.

Massoud me regarde un moment. Il pique un fou rire. Il me tend la main pour m’aider à me relever et me dit :

— Tu vois, c’est la preuve qu’un bon musulman mérite mieux la France qu’un mauvais marxiste, tendance Wilhelm Reich.


Paris le 21 juin 2015 © Mohamed Kacimi


Tati à Barbès en 1981, dans le film Neige
de Juliet Berto et Jean-Henri Roger
(source culturopoing.com, 2012)

P.-S.

- Source FB Mohamed Kacimi — inédit, avec l’autorisation de l’auteur.

- En logo, « Cheikh El Kacimi de la zaouïa el Hamel, fief de la confrérie Rahmaniyya », extrait de Youssef Nacib, « Signalisation d’une pédagogie confrérique dans la poésie orale kabyle », Le phénomène maraboutique (posté par Yacine).

Notes

[1Sans doute la version single de la chanson écrite et interprétée par Léo Ferré extraite de l’album éponyme Il n’y a plus rien, Barclay, (1973), très écoutée à l’époque et dans les années suivantes.

[2Devant la levée de boucliers en France, Giscard d’Estaing finit par proposer une prime de 10 000 francs pour « encourager » le retour en Algérie ; une comédie franco-algérienne de Mahmoud Zemmouri sortie en salles en 1980 et qui à l’époque connut un succès populaire, en retrace une des épopées sociales conflictuelles entre les coutumes importées et les coutumes héritées... On peut le découvrir intégralement sur YouTube Prends dix mille balles et casse-toi.

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