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Journaux des demoiselles d’antan (extraits) 

mardi 9 juin 2009, par Elisabeth Poulet

GABRIELLE LAGUIN

Samedi 12 juillet 1890

Depuis longtemps je désirais faire un journal et soit paresse, soit timidité, je ne l’ai pas encore commencé. Je m’y décide aujourd’hui.
Je vais d’abord indiquer les circonstances dans lesquelles je me trouve et dans bien des années je relirai peut-être avec bonheur ce griffonnage commencé dans des jours de jeunesse et de joie.

(Gabrielle Laguin vient d’avoir seize ans lorsqu’elle écrit ces lignes. Elle vit à Grenoble. Son journal est un petit cahier de papier cousu, sans couverture. Elle commence par poser le décor, elle fait donc une "exposition". Le premier jour, Gabrielle Laguin présente sa famille et son histoire. Voici, pour faire plus ample connaissance avec elle, la partie finale de l’exposition où elle livre son secret...) :

Maintenant, je crois que les préliminaires sont assez longs, je ne donne pas de plus amples détails, à mesure que j’aurai à introduire dans mon journal des personnages non encore cités, je donnerai les explications nécessaires sur eux.
Je vais maintenant parler un peu de moi ; c’est avec une émotion profonde que je vais écrire mes secrets les plus intimes, je l’appréhende et pourtant je veux le faire. J’ai un cousin - (qui n’en a pas !) - et je l’aime. Je l’aime depuis que je le connais, c’est-à-dire depuis au moins dix ans. Je ne saurais dire quel jour cet amour a commencé, il me semble que je l’ai toujours aimé. J’ai tenu cet amour caché très longtemps, mais il paraît que je ne l’ai pas assez bien voilé l’année dernière, car Louis s’en est aperçu (j’ai oublié de dire le nom de ce cousin, c’est Louis Berruel). Il m’a aimé probablement parce que, comme dit le proverbe, l’amour attire l’amour, il me l’a dit le 25 juin 1889, et depuis ce temps nous nous aimons autant qu’on peut s’aimer, du moins, quant à moi, je l’adore et je crois qu’il m’aime autant que je l’aime. Je suis bien jeune, ce qui fait qu’il faut attendre encore au moins une année avant de nous marier. Aucun de mes parents ne connaît mon amour (ou du moins si on le soupçonne, on ne m’en parle point).
J’ai passé cette journée à exposer ma vie jusqu’à ce jour, exposition bien abrégée, il est vrai. Désormais j’écrirai chaque jour ce qui m’aura frappée et ce qui mérite de m’être rappelé dans mes futures années. Je parle toujours comme si j’allais devenir bien vieille, je ne peux pas en effet, me faire à l’idée de mourir.

23 juillet 1890

Hier soir, j’ai eu un petit incident. J’ai eu le malheur de lui dire que je faisais mon journal, alors il veut que je le lui prête et je ne le veux pas, que penserait-il de moi s’il le voyait ? il verrait bien à chaque page comme je l’aime mais j’aime mieux qu’il le comprenne par ce que je fais que de le savoir par ce récit de ma vie de chaque jour. Il m’a grondée mais je n’ose pas lui faire lire tout cela. Je suis ennuyée de ne pas le contenter et cependant j’ai persisté dans mon refus. Je ne lui fais pas de grandes démonstrations d’amour, de sorte qu’il ne sait peut-être pas au juste comme je l’aime ; pour qu’il le sache, je n’aurais qu’à lui faire lire ça ; mais non je ne le veux pas. Si je deviens sa femme alors je le lui ferais lire, sinon, jamais. Si un jour il ne m’aime plus (je doute que ça arrive), je ne veux pas qu’en se souvenant de ce qu’il aurait lu dans mon journal, il refuse de me le dire. Quant à moi je l’ai toujours aimé et je l’aimerai toujours ; mon amour est si profond qu’on ne le voit pas, je lui parais peut-être indifférente et cependant je l’aime tant !

(Le journal restera secret. C’est la condition de sa sincérité.)

Jeudi 31 octobre 1890

Je pourrais même effacer tout ce que j’ai écrit lundi, mais je me suis promis d’être sincère vis-à-vis de moi-même et je ne manquerai pas à cet engagement. Mon journal est un miroir fidèle où je me regarde presque chaque jour. Il ne saurait déguiser la vérité. Je ne l’adresse à personne, ce journal, parce qu’il ne vaut pas la peine d’être lu, mais plus tard, quand je serai tout à fait vieille, je m’amuserai à le relire, à me revoir, dans ce miroir du passé, telle que j’étais alors.
Donc, c’est un miroir. Il ne doit me reproduire ni plus belle ni plus laide, ni meilleure ni pire. Et pour cela il faut que je laisse courir ma plume la bride sur le cou, sans l’arrêter par le frein de la réflexion. Si j’écrivais pour le faire lire à quelqu’un, peut-être, en dépit de ma résolution d’être sincère, me composerais-je des allures intéressantes, mais je n’écris que pour moi, je n’ai donc à me préoccuper de rien.
Il me semble que chacun devrait ainsi écrire sa propre histoire dans un journal familier. C’est là qu’on est pris sur le vif, et que le déguisement est impossible avec l’allure rapide d’une plume qui court chaque jour quelques moments.

2 octobre 1891

C’est enfin demain le grand jour, je ne peux y croire. Aujourd’hui il pleut averse. Je n’ai pas le temps d’écrire bien longuement. Je suis heureuse, très heureuse, trop heureuse. Adieu, cher journal, lorsque je réécrirai quelque chose je serai Mme Berruel. Je signe donc pour la dernière fois : Gabrielle Laguin.

6 novembre 1891

Oh ! oui je suis heureuse, nous sommes heureux, nous nous adorons. Je n’écrirai plus guère souvent sur ce journal, que lorsque j’aurai quelque chose d’important à signaler, mais je le relirai souvent avec plaisir.

(Le journal de jeune fille de Gabrielle prend fin avec son mariage. C’est un journal de l’attente, il est plein de répétitions, de piétinements, d’anticipations fonctionnant sur la distance d’une année. Il est rempli d’angoisses et de déceptions liées à une situation de passivité : elle ne peut rien faire pour hâter le mariage si bien que le journal devient le seul lieu où s’exprimer, le lieu de l’attente.)

PAULINE WEILL

12 janvier 1858

Je me suis occupée de la correspondance et j’ai aidé la sous-maîtresse à corriger les compositions d’orthographe. Cet exercice demande beaucoup de temps, mais je ne m’en plains pas, car il me fait du bien, et me fait revoir petit à petit toutes les règles de la grammaire. Rien ne s’oublie aussi facilement que ce qu’on a appris jeune et que l’on néglige complètement. Je suis contente à ce point de vue d’être de retour à la pension, d’abord cela éloigne de moi toute idée de distractions ou de plaisirs et ensuite cela me fait revoir un peu par ce que j’entends autour de moi tout ce que j’ai négligé depuis près de deux ans. A présent je vois de nouveau clair dans ma tête, tandis qu’auparavant c’était un peu confus, un peu désordonné. Enfin, je prends patience, je ne me trouve pas bien malheureuse en ce moment car je n’ai aucun souci, aucun ennui, mais il y a des jours où je pourrais pleurer toutes les larmes de mon corps tellement je suis accablée et triste. Je me demande quelquefois à quoi bon je suis sur la terre ; il me semble que je suis une nullité et que personne ne me regrettera. Si encore j’avais mes bons parents, j’emploierais toute ma vie à les rendre heureux, à leur faire plaisir, à prévenir leurs moindres désirs, mais à présent je n’ai personne qui m’aime comme eux, d’un amour pur et non intéressé. J’ai bien des frères et soeurs qui paraissent me porter de l’attachement et qui participent à mes plaisirs comme à mes peines ; mais ils sont tous, pour ainsi dire, mariés, et ils préfèrent l’intérêt de leurs ménages à l’intérêt de leurs soeurs. En ce moment, il existe des brouilles entre ma soeur Sophie et mon frère Joachim et toujours c’est ce maudit argent qui est la cause de toutes les querelles de famille. Dans le compte de tutelle le notaire prétend qu’il y a erreur dans les chiffres, et cela fait au bout une différence de deux à trois mille francs. Cette somme vaut la peine de réclamer, mais mon frère qui est vif comme le vin de champagne, ne veut pas entendre raison et il s’en suit de là des brouilles continuelles. Mon beau-frère Albert a été, je crois, cité devant le tribunal, je ne sais pas encore la fin de toutes ces affaires mais j’espère en être instruite bientôt car cela m’intéresse au plus haut point. Du moment qu’il s’agit de ma soeur je suis toute feu et flamme, car c’est elle que je préfère au monde ; d’abord parce qu’elle semble nous aimer véritablement et ensuite parce qu’elle a toujours été une mère pour nous. Dans quelques années, j’aurai d’autres affections j’espère, mais alors ce sera pour la vie ; car ayant été privée dès ma plus tendre enfance de l’amour maternel, je comprends mieux que toute autre qu’il m’est indispensable d’avoir une véritable affection pour un être qui est une partie de moi-même. Aussi reporterai-je tout ce que mon coeur possède de chaleur sur mon époux, si toutefois j’en ai un, et sur mes enfants si le bon Dieu me croit digne d’en posséder. Un jour viendra et ce jour n’est peut-être pas éloigné où je montrerai cet écrit au compagnon de ma vie, à celui qui est destiné à partager avec moi mon bonheur comme mon chagrin. Alors il verra que sans le connaître je l’ai toujours aimé, et que toutes mes illusions, toutes mes espérances de jeunes filles se reportaient vers cet être inconnu jusqu’à présent.

(Pauline Weill, née en 1841, appartient à une famille juive de Haguenau. Ses parents sont morts quand elle était enfant. Elle est sous le tutorat d’un de ses frères aînés. Il l’a fait venir à Paris en 1850 pour la mettre avec deux de ses soeurs en pension chez Mme Neymark. Elle y reste jusqu’en 1856. Après un séjour en Alsace, elle revient à Paris chez son frère Joachim. Mais elle ne s’entend pas avec sa belle-soeur si bien qu’on la remet en pension. Pauline Weill tient alors son journal tous les jours avec une régularité étonnante. Grâce à elle, on peut suivre le fonctionnement d’un pensionnat parisien. Elle est dans une situation idéale pour observer : elle n’est plus élève, elle est sous-maîtresse, en attente, laissée ici en consignes par son frère en attendant qu’on lui trouve un mari.)

EMILIE GIRETTE

Mercredi 19 juin 1901

Notes de ma vie, notes littéraires, notes intimes, de l’intimité que tout le monde peut connaître, non pas celle du coeur. Peut-être pourrai-je un jour reprendre des notes du fond de moi-même. Ce jour est très lointain, séparé de moi par la silhouette très noire de choses désirées, craintes, mais pressenties avec angoisse.
Je travaille mon chant... Oui, je chante... Ce mot n’évoque-t-il pas la plénitude de bonheur, de gaieté, l’épanouissement ? Chanter, c’est le soleil, c’est la lumière, c’est un éblouissement, c’est l’infini ? Chanter... Peut-être est-ce aussi pleurer, souffrir, donner une voix à sa douleur, une couleur à ce qui est gris, une lueur à ce qui est dans l’ombre. Chanter, c’est souffrir. Chanter, c’est être consolé.

30 juin 1901

Et puis il faut aussi que Fauré ne nous lâche pas trop ; en ce moment il est charmant pour nous, demain il peut nous avoir oubliés : c’est le droit des esprits de cette valeur d’être inconstants et fantaisistes.
Pour leur en vouloir il faut ne pas les comprendre ; cela me rappelle ce que me disait Henriette Régnier au sujet de sa harpe ; comme je lui demandais si cette extrême facilité à se désaccorder par la température n’était pas bien ennuyeuse : "comment voulez-vous que je déplore cette sensibilité puisque c’est elle-même qui fait le charme et la valeur de cet instrument".
Je trouve une fois de plus que le bonheur ne consiste pas à être calme et j’aimerais mieux être, dans la vie, auprès d’esprits d’élite et de grandes intelligences, dussè-je en souffrir. Sans quoi ? que faire en la vie ? Ce qui ne supprime pas les devoirs du coeur, au contraire.
Ah mon Dieu, où en serai-je l’année prochaine à cette époque-ci ? L’attente d’une souffrance quelconque inévitable est affreuse. Mais je veux être courageuse. Je me sens triste aujourd’hui. J’attends trop de la vie et je serai déçue.
D’autres, comme la femme de Fauré, ont des bonheurs qu’elles n’apprécient pas et qui au contraire sont pour elles des chagrins. Elles sont jalouses au lieu de jouir d’être seulement un rayon, un parfum, pour une vie, pour un être si différent de la masse, si supérieur à la réalité.

Jeudi 19 juin 1902

Il y a juste un an que j’ai commencé ces petites notes. Quoi d’amélioré depuis ??
Je suis sans forces maintenant. J’ai hâte de quitter Paris. Et pourtant je redoute le voyage et l’arrivée là-bas, à La Baule. "Les Courlis", sera-ce bien ? "Les tristes courlis annonciateurs de l’automne." Je pense toujours à cette phrase de Loti (...).
Oh ! comme je voudrais pouvoir tirer une ficelle, comme la petite fille dont parle un conte de fées que j’ai lu autrefois, et la bobine amènerait la fin de l’année. Je voudrais bien y être ; au mois de Décembre par exemple.
Enfin patience ... pour changer !
J’ai arraché l’autre jour mes deux premiers cheveux blancs, à chaque tempe. Faut-il l’avouer ? j’ai pleuré. - Je ne suis plus une toute jeune fille. J’aurai 26 ans le 9 septembre. Et mon âme, et mon caractère surtout, sont encore bien plus vieillis. Pourrais-je jamais remonter le courant. Je suis très découragée et très aigrie.
Le mois de juin est interminable. Tous les ans je le redoute et il dépasse toujours en angoisse ce que je craignais.
je voudrais revivre en Egypte, en Galilée, au milieu des mosquées et des tombeaux, voir le soleil se coucher au désert, avoir le rêve dans l’âme, le rêve lent et fataliste des orientaux.
Enfin pour Maman il faut que je vive. Mais j’ai besoin de plus d’énergie pour cette vie de tous les jours monotone que pour toute l’année entière.

22 juin 1902

Chaque être a évidemment le droit de vivre et d’avoir le bonheur ; et ce droit devient un devoir quand le bonheur et l’existence d’une autre personne en dépendent. On doit affirmer sa volonté et sa personnalité à un moment donné et se dégager de ses entraves. Ensuite, mais seulement ensuite, on peut voir où est le devoir et mener une vie réellement sienne. Le reste est un état d’attente qui ne peut être que provisoire. Si la mort vous surprenait on pourrait dire qu’on n’a pas encore vécu réellement. Les actions bonnes ou mauvaises, le genre de vie bien ou mauvais, ne sont jamais que le résultat de l’impulsion des autres et non pas de soi. Le libre arbitre est presque supprimé mais chaque être ayant en soi un principe vital (et les natures très vulgaires peuvent seules en manquer) sent bouillir et éclater bientôt le rayonnement de cette vie, comme tous les êtres, même inférieurs, dans la nature ; les "devoirs envers soi-même" sont une mauvaise morale ou tout au moins une plaisanterie, mais les droits, en restant dans le bien et le beau, sont très vrais, et chacun sent en soi, à un moment donné, l’instinct, très noble pourtant, de vivre et d’agir, pour soi, ce qui est très compatible avec les devoirs envers les autres.
Ce mois de juin ne finira jamais.
Je voudrais être déjà à La Baule.

(Emilie Girette est issu d’un milieu extrêmement riche. Son père est architecte. Elle passe la saison d’été à La Baule et à Vichy. L’hiver, à Paris, elle travaille la musique. Elle est soprano. Amie et admiratrice éperdue de Gabriel Fauré. Elle a presque vingt-cinq ans quand elle commence ce cahier qu’elle tiendra deux ans jusqu’à son mariage. Ce journal est un document sur la vie musicale à Paris au début du siècle, c’est aussi une mélopée lancinante et énigmatique).

CLAIRE PIC

14 avril 1864

J’ai exagéré une bonne chose : celle de se voir agir. Il m’arrive parfois de me voir si bien agir que je me sépare pour ainsi dire en observant et en agissant, ce qui me fait croire que ce n’est plus moi qui agis. C’est, je crois, l’histoire de la Bête de Xavier de Maistre, la bête agit et l’âme regarde. Ce n’est cependant pas tout à fait cela. Quelquefois après un élan de coeur, une émotion, voilà une faculté bien distincte en moi que je pourrais désigner sous le nom de censure, toujours prête à se moquer et à me faire douter de moi-même. Cette faculté s’éveille et me dit : "Comédie ! tu joues la comédie avec toi-même, pour te faire croire à toi-même que tu es sensible, pleine de coeur, etc." Mauvaise faculté, il faut toujours qu’elle me trouble. Je m’en inquiète déjà beaucoup moins qu’autrefois, grâce à Eugénie, ma chère amie et soeur. Bientôt je la laisserai ricaner sans y prendre même garde. C’est bien difficile d’exprimer ces idées-là par des mots, et de s’en rendre compte. On n’y arrive jamais parfaitement. J’ai assez souvent de ces pensées vagues et indistinctes que je voudrais pouvoir tenir et dévisager, de manière d’être à même de faire leur signalement. Malheureusement ce sont des nuages qui changent de forme avant qu’on les ait examiné suffisamment, ou des vapeurs qui se dissipent quand on en approche. Ce n’est pas grave heureusement.
Montaigne a dit que l’homme est ondoyant et divers. je ne le contredirai pas à propos de ma nature. C’est si ondoyant et divers que je ris de la prétention que j’ai eue, ces vacances, de tracer ici mon portrait. Il faut un autre talent que le mien pour saisir et retracer le fond et l’immuable, et les changements du mobile. Je suis trop intime avec moi pour me bien connaître. Je suis trop étourdie par toutes les pensées, tous les sentiments qui me passent par la tête, venant de moi ou d’ailleurs, pour bien voir ce qui domine, ce qui est à moi.

24 février 1867

J’éprouve parfois une exquise jouissance à savourer le bienfait de l’être, non pas l’existence banale et matérielle de manger, boire, dormir, voir de jolies choses, entendre de doux sons, mais le bonheur autrement délicat d’être une partie distincte du grand tout, d’être soi-même un tout ayant sa vie propre, ses impressions, ses pensées à lui. C’est une belle et grande chose que le droit que Dieu nous a donné de dire "moi", et c’est une bien plus grande dignité que d’être capable de penser (...). L’homme est si heureux de sa personnalité, de son individualité, il en sent si bien l’importance qu’il s’y attache outre mesure, sa vie se passe dans l’inquiétude du "moi", se recherchant partout, même dans ceux qu’il aime, même dans ses dévouements, même dans ses sacrifices.
La pensée que je conserverai mon existence distincte dans une autre vie exempte de peine, me cause des transports de joie, sans que j’aie besoin d’y ajouter l’espoir de jouissances surnaturelles. Je sens si bien notre grandeur que j’ai peine à me mettre en des sentiments d’humilité chrétienne, et à me dire que notre nature est déchue.

2 mai 1864

Si nous étions au temps des fées, et qu’on me donnât à choisir trois dons, le premier que je demanderais serait un esprit juste, le second serait l’énergie du caractère, le troisième serait, je crois, la sensibilité.
Peut-être pour ce dernier ai-je tort, ou du moins en est-il de plus essentiel, mais c’est dans ce moment les trois choses qui me viennent à l’esprit.
Puisque je le pense, je puis le dire : je crois avoir l’esprit juste. Des gens qui ne me flattent pas me l’ont dit. Du point de vue du monde, je ne l’ai peut-être pas juste, mais chrétiennement et raisonnablement parlant, je crois et espère l’avoir.
J’ai des idées assez roides et inflexibles sur le devoir, que je devrais bien tâcher de faire passer un peu dans ma conduite. En théorie je n’admets pas d’accommodements, et en pratique, hélas...

23 septembre 1865

Une idée, j’ai envie de refaire mon portrait physique. Je commence. Je suis de taille moyenne, bien proportionnée. Je n’ai pas la taille d’une guêpe, mais je l’ai assez longue, et après tout comme Dieu l’avait jugée belle, car il n’a fait à aucune femme un tour de ceinture de 45 centimètres, et les belles statues antiques, si admirables d’élégance, de forme et de proportions, sont loin d’avoir la taille de guêpe. J’ai donc la taille comme Dieu me l’a faite, pas assez massive pour me faire désigner par l’épithète de tour, mais pas assez fine pour être admirée par la foule des badauds. Mon pied est assez ordinaire, ma main est potelée. J’ai le teint brun, mais d’un brun chaud, ce que je ne lui pardonne pas c’est d’être presque continuellement échauffé. J’ai le visage ovale, le front large mais moyen comme hauteur, mes cheveux châtain foncé sont abondants. Le principal charme de ma figure est dans mes yeux presque noirs qui ne manquent pas d’expression. Ils sont assez enfoncés sous l’arcade sourcilière, ombragés de sourcils noirs peu réguliers. Ajoutez le nez gros de la base, légèrement arqué comme forme, la bouche moyenne, d’un dessin peu délicat, de petites dents assez blanches, de la physionomie, et vous aurez mon portrait, aussi exact que je suis capable de le faire. En résumé je suis bien près d’être laide. Je suis même laide en analyse, mais je ne fais pas peur, parce qu’il y a une expression errante et changeante sur ce jeune visage, et que derrière ce masque les pensées vont et viennent se laissant apercevoir par mégarde, ou coquetterie.
Il me semble que voilà deux pages bien bêtes !
Réflexion aussi subite que finale.

(Claire Pic commence à tenir son journal en décembre 1862, peu avant son quinzième anniversaire. C’est à la fois une chronique de la vie familiale et un journal de vie intérieure. De remarquables autoportraits, liés à la construction d’une identité future plus qu’à la simple constatation d’une identité présente, jalonnent le journal.)

P.-S.

Pour d’autres extraits, voir "Le moi des demoiselles", de Philippe Lejeune, Seuil, 1993.

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