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J’ai oublié ma phrase... Hommage à Jean Carrière 

dimanche 5 août 2012, par Serge Velay (Date de rédaction antérieure : 15 janvier 2009).

« Soyez réalistes, demandez l’impossible. »

Coups de foudre

Les Broussanes à Domessargues, par un après-midi
de juillet 1978. Il vient de publier Lazare, le premier tome
de La Caverne des pestiférés, chez Jean-Jacques Pauvert.
Madeleine Attal a sollicité pour moi un rendez-vous. Nous
nous sommes parlé au téléphone. Il est disposé à m’accorder
un entretien pour la radio : « Tu ne peux pas te
tromper : tu passes le village, tu prends le chemin Giono
et quand tu arrives au bout du monde, tu es rendu… » Je
pars en expédition chez un sauvage. J’ai peaufiné mes
questions et bossé comme un dingue. Muni de mon blocnotes
et d’un Nagra, je suis dans mes petits souliers. L’air
est lourd et moite. Vue panoramique sur mer de vignes
et d’oliviers, thym et romarin à tous les étages. C’est ici.

Il m’accueille sous le porche avec des gestes de sémaphore.
Il piaffe comme un acteur impatient d’entrer en
scène. Il est moins grand que je l’imaginais, presque frêle.
Il affiche la minceur des nerveux endurants et la gueule
d’un indien tout juste débarbouillé de ses peintures de
guerre. La voix est plus éraillée, l’accent plus chantant
qu’au téléphone. D’emblée, il expose le thème et impose
le ton : « Je déteste l’été, c’est la plus belle saloperie que
Dieu a inventée pour nous faire chier ! » C’est un type
sous tension, un lyrique inquiet qui s’irrite contre l’ordre
des choses. Lancé dans une course-poursuite avec le temps,
il instruit le procès des Dieux et du Monde.

Le ciel se gorge d’encre comme un buvard. Dedans ?
Dehors ? Il hésite. Nous optons pour la terrasse. À l’évidence
notre entretien prendra la tournure qu’il voudra lui
donner : « Tu parles ! Une bande de cons et pas un pour
sauver l’autre… Tous des connards ! » Expert dans l’art de
se monter comme un ressort, mon hôte célèbre les noces
de l’enthousiasme et de la révolte. Ce qui l’oppresse, il
s’en libère par explosion. Il ponctue ses saillies d’exclamations
de préférence ordurières, puis il se penche pour voir
de plus près l’effet qu’il a produit, tout en tirant sur
sa cigarette. Le rythme plutôt que le raisonnement, la
digression plutôt que la démonstration, le suspens plutôt
que la résolution du problème. Il pense-parle en musicien
qu’il est.

Mine de rien, c’est lui qui interroge. Il veut savoir quel
enfant tu as été, quels sont tes projets, ce qui te hante, par
quoi tu es traversé, etc. Puisqu’il montre de l’intérêt pour
ce que je lui raconte, ce sera donnant-donnant ; faute de
pouvoir pousser mes questions, je lui renvoie les siennes…
C’est ce qu’il attendait. Comme il est du parti des chats,
on se frôle, on se renifle. On fait assaut de petits pas de
danse et de citations. On joue à se toiser : littérature,
musique, philosophie, politique… tout y passe. On
embrasse des horizons. On dresse des listes. On élève des
panthéons. Rien que pour le plaisir, on tourne autour du
pot, on fait durer. Cependant, on a déjà tombé le masque
et crocheté nos boites à secrets.
Un mauvais vent soudain secoue tout le décor et mon
confesseur vire livide. Au premier feu du ciel, il se dresse
sur sa chaise et bondit dans le salon : « Plie tout ! Tu sais
pas ce que c’est la foudre ? » Et montrant la direction des
Cévennes : « Par troupeaux entiers, tu m’entends ? Les
bêtes, ça te les ratatine par troupeaux entiers… » Un
malheureux tisonné par un gang de chauffeurs ne doit
pas gueuler autant. Ensuite c’est Fort Alamo, juste avant
l’assaut final. On barricade portes et fenêtres, on tire les
rideaux. Le courant coupé, il revient armé d’une lampe
de poche : « Suis-moi ! Là-haut, on sera à l’abri… »
À l’instant où il pousse la porte de son bureau, un
déluge de bombes et d’eau s’abat sur la maison. Déjà une
ombre rampe, qui agite un pinceau de lumière : « Pauvre
innocent ! Planque-toi sous la table ! Tu veux finir noir
comme un bout de réglisse ? » Tantôt il me vante les vertus
du bois, le mépris de ce matériau noble pour l’électricité.
Tantôt il implore Dieu, les Saints, le Pape de Rome et sa
mère.

À la fin je me rends, je le rejoins sous la table. Audessus,
la bataille fait rage. Nous grillons cigarette sur
cigarette mais l’indien d’Amérique ne pipe mot. Tout à
coup, je me lance :

— « En ce temps-là, j’étais en mon adolescence, j’avais
à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon
enfance…

— « Ah ! Blaise Cendrars ! Tu ne pouvais pas me faire
plus plaisir. »

Maintenant il m’offrirait sa chemise, et moi, je me
contenterais d’un verre d’eau. Ce poème est si long et ma
langue si sèche ! Je sens que j’hésite, je m’entends
bredouiller… À l’instant où je cale sur le vieux moine russe
et la légende de Novgorod, c’est lui qui enchaîne :

— « Car je suis encore fort mauvais poète, car l’univers
me déborde, car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents
de chemin de fer, car je ne sais pas aller jusqu’au
bout et j’ai peur… »

Lorsque nous débarquons enfin à Karbine en compagnie
du jeune Blaise, les bombardiers ont regagné leur
base. La guerre est finie. Il est tout requinqué. Il ouvre les
volets et me désigne un endroit sur les rayonnages de la
bibliothèque :

— « Tout ce que tu écriras, tout ce que tu m’écriras, je
le rangerai là. »

Le parti du silence

(Jeudi 22 septembre.) La dernière fois que nous nous
sommes vus, nous nous étions promis d’aller faire un
tour en voiture décapotée, juste une ballade pour convalescent
 : direction Sommières en longeant le Vidourle,
pause-demi dans un bistrot des quais et retour à Domessargues
par la Vaunage. Ce matin, j’ai pensé que le jour
était venu de mettre notre projet à exécution. J’invite donc
son fantôme à s’installer à la place du mort et nous roulons
tranquillement dans l’air transparent. Comme mon
passager n’est pas très loquace, arrivés à destination, j’entreprends
de feuilleter Libération. Ô surprise ! Dans un
article où sont rapportées certaines défaillances du ministre
de la Culture et de la Communication, on déplore qu’en
mai dernier, le lauréat du Goncourt 1972 ait « quitté la
planète sans la moindre larme ministérielle ». Bien vu.
Or, n’en déplaise à l’auteur, je ne suis pas d’accord avec
la raison qu’il invoque pour expliquer cet oubli regrettable.
Non, le silence de M. Donnedieu de Vabres n’est
pas dû aux absences saisonnières de son commis aux écritures.
Renaud de Valois, qui n’a pas l’esprit plus ouvert
qu’un croisé, a voulu signifier qu’il tenait rigueur à l’écrivain
Carrière de ne s’être pas associé au mouvement pétitionnaire
contre la fermeture du Centre régional des lettres,
et au citoyen Carrière, d’avoir publiquement soutenu la
liste de la Gauche plurielle en Languedoc-Roussillon.
(Je ne rapporterai pas les propos tenus à ce sujet par
son fantôme. Il est bien suffisant de rappeler ici la règle
à laquelle il n’a jamais dérogé : « On t’attaque ? Surtout
ne réponds pas et fais un livre ! » Mais encore cette
formule : « Une barricade n’a que deux côtés. »)

Voix

— « Ah ! C’est toi ! »

Au téléphone, il ne répond qu’aux appels conformes
à un code convenu. On refait le monde, de fond en comble.
On se lit des pages. On bavarde, longtemps, de tout et de
rien. On parle pour le plaisir de se parler. Sa voix me
manque.

À propos de Giono, il écrit : « C’était début juillet, l’été
de craie du Hussard aiguisait ses cigales. Et j’écoutais cette
voix magique dresser ce portrait de l’artiste par lui-même
auquel l’oeuvre tout entière aura été fidèle. » (J’ai reproduit
ces deux phrases à seule fin de l’entendre parler.)

Nocturne

Il y a ceux qui perdent leur briquet, ceux qui perdent
patience et ceux qui ont tout perdu ; ceux qui oublient leur
parapluie, ceux qui oublient leurs rendez-vous et ceux qui
ont tout oublié.

Moi j’ai perdu un ami et j’ai oublié ma phrase, la phrase
dont j’ai besoin pour le retrouver. La nuit dernière, elle
m’a visité. Dans mon sommeil, je l’ai senti me frôler.
C’était elle que j’attendais. Un instant, nous nous sommes regardés comme deux vieux complices ravis du bon tour
qu’ils vont bientôt jouer, mais elle a disparu quand j’ai
voulu la saisir au collet.

J’ai oublié le visage de ma visiteuse. Je ne me souviens
plus de ce qu’elle disait. J’avance à tâtons, en regardant
en arrière. Je cherche l’étoile dont j’ai besoin pour ne pas
m’égarer.

Au piano

De toutes les photos de lui que je possède, celle prise
par Charles Camberoque à Camprieu, en 1988, est ma
préférée. La personne à laquelle il s’adresse est horschamp.
Il joue avec ses mains ou bien il compte sur ses
doigts. Il raconte une anecdote. Il plaisante. Il galèje. Peutêtre
écoute-t-il résonner en lui la mélodie qu’il vient d’interpréter,
tout en ironisant sur les mérites comparés de
la littérature et de la musique. Il est paisible, détendu.
Chaque fois que je regarde cette image, je pense au
Singe de l’encre décrit par Borgès dans son Manuel de
Zoologie fantastique
 : « Cet animal abonde dans les régions
du nord ; il a quatre ou cinq pouces de long ; il est doué
d’un instinct curieux ; ses yeux sont comme des cornalines,
et son poil est noir de jais, soyeux et flexible, suave
comme un oreiller. Il est très amateur d’encre de Chine,
et quand quelqu’un écrit, il s’assied, une main sur l’autre
et les jambes croisées, en attendant qu’il finisse puis il
boit le reste de l’encre. Après il revient s’asseoir à croucahiers_
petons, et il reste tranquille. »

(Je me dis aussi que l’ombre de mélancolie qui brouille
ses yeux qui sourient, lui fait un regard qui ne pouvait
manifestement pas servir à grand-chose dans ce monde-ci.)

Historiette

À ma montre il est bientôt 11 h 30, et 10 h 14 précises
à l’horloge du Lycée Daudet. Cet été, le gros oeil torve qui
dégorge les heures en lorgnant sur les habitués du bar de
La Petite Bourse affiche obstinément 10 h 14. Marquer un
moment noble de la journée, exalter le plein midi ou la
cinco de la tarde aurait sonné comme un défi lancé à l’ordinaire
et à la banalité. Néanmoins, pour les flâneurs et
les oisifs, le temps qui file en douce est une aubaine, et
une petite revanche sur les gens sérieux et pressés.

— Quelle heure avez-vous donc ?, s’inquiète tout à coup
mon voisin.

D’un geste franc, je désigne le couple de flèches immobiles.
Rassuré et content, l’inconnu replonge dans sa lecture
incontinent.

(Il aurait probablement souscrit aux deux morales de
cette historiette. Premièrement : sous quelque prétexte
que ce soit, on ne doit jamais distraire quiconque du
bonheur de lire. Deuxièmement : on peut affirmer n’importe
quoi et être crû sur parole, il suffit de présenter la
chose simplement mais avec aplomb.)

En un pays lointain
Il rentre du Canada où il a séjourné plusieurs mois.
C’était son dernier grand voyage, il le sait. Parti dans l’espoir
de faire des grands espaces et de l’océan un rempart
contre ses doutes, il s’est retrouvé face à lui-même. Avec
le début d’Achigan, il ramène les mauvais bagages qu’il
avait emportés. Il ne dissimule pas son désarroi : « Je suis
si fatigué que me phrases m’échappent… » L’époque des
formules magiques, le temps béni des clefs sans serrure
est révolu. Les mots ne le réchauffent plus. Il n’a plus rien
à découvrir qu’il ne sache déjà. Il tricote des rêves auxquels
il ne croit plus. Il n’a pas renoncé à repousser les limites
du monde et à donner au lecteur un sentiment de bonheur
qu’il puisse garder. Agité de forces primitives, il se jettera
encore en avant et il se marchera dessus mais il vient de
trébucher sur « l’épouvantable inutilité d’écrire quoi que
ce soit à qui que ce soit ». Les neiges du Grand Nord Canadien
ont mouché ce qui lui restait d’enthousiasme et d’illusions.

Préférences

Période historique : aucune. Personnages historiques :
les saints. Héros de roman : les fous, Raskolnikov, Achab
et Zeno. Peintre : Goya. Musicien : Ravel. Ecrivains : Shakespeare,
Dostoïevski, Melville, Faulkner, Giono, Buzatti,
Jünger, Gracq, les russes et les américains du nord et du
sud. Poètes : Rimbaud, Baudelaire et Charles d’Orléans.

Philosophes : Héraclite, Gracian, Kierkegaard, Fourrier,
Unamuno, Jankélévitch. Qualité qu’il apprécie le plus
chez ses amis : la générosité. Ce qu’il déteste : « La mort,
et son valet le temps, l’injustice (ce qui revient au même)
sont pour moi des sujets de révolte. » Couleur préférée :
« Les rouges profonds du sexe féminin où sommeille
l’éternité. » Où il aimerait vivre : « Ailleurs ! » Idéal de
bonheur terrestre : « Être né idiot, ou corbeau. » Celui
qu’il aurait aimé être : Charlot. Condition qu’il aurait aimé
embrasser : vagabond ou « jardinier de campagne » (sic).
Occupation préférée : « Écrire, toujours écrire, encore
écrire jusqu’à ce que mort s’en suive. » Devise : Tenir le
coup.

Dans Les Années sauvages, il écrit : « À l’exception des
randonnées à travers bois, des bivouacs, des expéditions
forestières dont mon père m’avait donné le goût de bonne
heure, tout m’ennuyait. En classe, à l’église, à table, partout,
je dormais debout, si j’ose dire, jeune exilé aux yeux tournés
vers les espaces intérieurs que ces livres, ces musiques,
ces forêts ouvraient en moi. Mais on ne peut impunément
contempler le large pendant des années sans être tenté
un beau jour de prendre la mer. Je me mis donc à écrire
vers quatorze ans : j’avais rompu l’amarre. J’ai eu le choix
entre ça ou devenir vagabond. »
(« Enfance », « merveilleux », « aventure », « arrière-monde
 » ou encore « nostalgie » sont les mots qui reviennent
le plus souvent sous sa plume. Comme Proust, c’est
un rétrospectif, « un voyageur de la banquette arrière »
selon la formule de Claudel.)

Embrouilleur

« La connaissance, note-t-il à propos de Giono, est plus
affaire de sens physique qu’affaire de sens intellectuels. »
(Comprendre : heureux ou malheureux, celui qui a le goût
effronté de la vie désire continuer à être et à n’importe
quel prix.) C’est le credo d’un sensuel, d’un primitif ; qu’il
regrette sans doute de n’avoir pas su faire sien. Question
d’énergie, d’appétit de vivre. Sur ce point, le disciple n’était
pas de taille à rivaliser avec le maître.
Sa sensibilité est trop exacerbée pour se sentir de plainpied
avec le monde, son sensualisme trop raffiné pour
n’être pas en bute à des pourquoi. S’il acquiesce au mystère
de l’être et trouve à s’augmenter en laissant venir les choses
à lui, une angoisse foncière l’empêche de se déprendre
de soi. Certes il travaille à réconcilier les morceaux disparates
du monde pour le ré-enchanter, mais il ruse comme
quelqu’un qui veut régler des comptes avec un vieux contradicteur.
Il est avenant, affable et enjoué. C’est un charmeur,
un embrouilleur. L’attention aux autres, la curiosité qu’il
manifeste ne sont pas feintes. Parce qu’il s’enivre des
battements du vieux coeur humain, il aime et il aime être
aimé. « Amoureux » autant que généreux, il exagère
toujours les qualités de ses amis. Par-dessus ses fidélités
qui sont indéfectibles, il a des enthousiasmes sincères et
successifs ; quand ils se révèlent contradictoires ou indéfendables,
il se sent perdu comme un enfant.

Pour dégager des espaces, activer des tourbillons, mettre
des planètes en mouvement, il passe le plus clair de son
temps à raconter. Cependant il va toujours du particulier
au général et il répugne à démontrer. Il lance à l’aveugle
des fusées.

Hormis celles qu’il a chevillées au corps, ses vérités, il
les énonce dans l’instant même où il les conçoit. L’étonnement
qu’il suscite atteste, à ses yeux, du bien-fondé de
ses paradoxes. Il laisse volontiers à ses interlocuteurs le
soin de trier dans sa pêche ; en échange il n’exige rien
d’eux, sinon des recettes inédites pour gagner sur le néant.

Question de place

Les Reines d’un Jour ne sont pas toutes promises à la
gloire éternelle. Il n’empêche que le succès de L’Épervier
de Maheux
et la notoriété qu’il a acquise ont fait des envieux.
Lui continue pourtant à se demander : quelle est ma place ?
Inconcevable pour le cortège des prétendants qui jouent
des coudes dans l’antichambre des jurys, la question le
tarabuste. L’écrivain consacré n’a pas dissipé tous les doutes
du débutant. En privé, ils percent parfois sous l’apparente
futilité du propos ; et par deux fois, à quelque vingt ans
de distance, il les étale au grand jour, dans ses entretiens
avec Jean Giono en 1965, puis avec Julien Gracq en 1986.

Ces deux maîtres ès-littérature auxquels il témoigne
un respect et une admiration sincères, il n’a de cesse de
les presser de l’éclairer sur un point : que peut la littérature
 ? Quitte à lui laisser croire qu’écrire pourrait le sauver,
Jean Giono ne le dissuade pas d’exiger tout de la littérature.
Plus circonspect, non sans avoir réaffirmé sa franche
opposition aux idéaux romantiques, Julien Gracq dresse
un constat et avance une hypothèse : la littérature d’idées
semble avoir pris le pas sur le roman et « le caractère
anodin, inoffensif et convenu de la lecture romanesque »
signe probablement le dépérissement de la fiction…
Entre-temps, la littérature est sortie de la modernité.
Dans ce paysage bouleversé, il peine à se situer. Il est en
porte-à-faux, le cul entre deux chaises. Il balance en pensée
entre deux postures, entre deux figures de l’écrivain : celle
du romancier démiurge et celle des compagnons soumis
à la loi des pères. Il est trop averti pour ne pas apercevoir
que l’époque glorieuse des oeuvres gagées sur la solitude
est révolues ; néanmoins il n’est plus temps pour lui de
réviser ses ambitions à la baisse et de les ajuster aux canons
de la « littérature accompagnée ».

D’aucuns ont avancé qu’il avait souffert de grave dépression
parce qu’il ne s’estimait pas digne d’avoir été distingué.
C’est donner à penser qu’il faisait grand cas des juges et
de leurs jugements, lui qui citait souvent la phrase de
Kafka : « Ne te présente pas devant un tribunal dont tu
ne reconnais pas le verdict. » Je crois plutôt qu’il avait
demandé à la littérature beaucoup plus qu’elle ne peut
donner.

Camprieu-sur-Bonheur

Avril 1986. La nuit suivant notre arrivée, la neige est
tombée en abondance. Quartier du Devois, surplombant
le Bonheur et le lac gelé, seuls nos deux chalets voisins
sont occupés. Le maire s’est laissé persuader de ne pas
faire dégager la route. Près de trois semaines durant, nous
jouerons aux trappeurs dans un décor de carte postale.
« D’où provient, écrit-il, le charme ensorcelant de
Camprieu, cette envie qu’on éprouve de ne plus le quitter
lorsqu’on y a séjourné, cette impression d’éternelles
vacances qu’on ressent en toute saison, même au coeur
des mois noirs, lorsque les écharpes de brumes s’accrochent
au flanc de la montagne ou que la tempête soulève
les clameurs d’océan démonté ? C’est peut-être avant tout
parce que le temps qu’il fait et le temps qui passe s’y conjuguent
de telle sorte qu’on ne les distingue plus l’un de
l’autre. »

Il met la dernière main aux Années Sauvages et il prépare
des entretiens avec Julien Gracq. Je lis André Dhôtel et
Georges Perros et je travaille à ce qui deviendra Lettres de
Camprieu
. Le soir, on scute le ciel à la lunette et il raconte
aux enfants une énième version de la Terrible et Véridique
Histoire de l’Equarrisseur Fou de Nasbinals.
Le bonheur ? Montre cassée. Temps suspendu.

Malentendu

Chez lui, deux écrivains se livrent une lutte féroce : le
classique qui est l’aîné, et son frère cadet, le tremendiste.
Le premier est le fruit des amours de la littérature avec
l’impossible, le second, le fils bâtard du Spectacle. « Apparu
en Espagne au XXe siècle, le tremendisme est, selon Jacques
Durand, une tendance artistique qui se caractérise par
l’ostentation. » Tremendiste est celui qui flatte le pathos
du public candide de l’arène et prend les spectateurs à
témoin de sa témérité : « Plutôt que de toréer le toro, il
mise sur l’angoisse et la peur. »

À la faveur de ses considérations et de ses déclarations
publiques sur le prix Goncourt et ses funestes conséquences,
on voit l’écrivain tremendiste prendre décidément
le pas sur le classique. Il se met alors à genou et il
implore la littérature comme un jour le célèbre Belmonte
défia le toro qui l’avait débordé : « Tue-moi, salaud, tue-moi
 ! »
Dans L’Art du birlibirloque, José Bergamin observe :
« L’excès de courage du tremendiste est la preuve la plus
évidente de sa peur. » (Et sa figure triste de mercredi des
Cendres, la preuve de son désespoir.)
Conséquences. En réduisant son oeuvre à un chapelet
de cancans pour concierges, on a occulté son propos en
même temps que ses qualités de style. De sorte que
personne, ou presque, ne s’est aperçu qu’à la différence
de la plupart des littérateurs, au lieu de faire son fonds de
commerce des « terribles malheurs de l’humanité », il
avait produit de l’intérieur une détresse propre. Que dans
ces temps de pesanteur, l’indignation était sa grâce. Et
qu’avec Un jardin pour l’éternel, une fois encore il avait
donné un grand livre.

Listes

Présent que j’ai reçus de lui : Sept fugitifs de Frédéric
Prokosch, Apologie des Sens de John Cowper Powys et
L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux de Vladimir Jankélévitch,
annotés de sa main. Une baguette de sureau taillée et
peinte en blanc par son père, chef d’orchestre. Le manuscrit
définitif de son étude sur le peintre Fusaro. Un dictaphone
de poche semblable à celui dont il se servait parfois
pour « écrire sans voir sa main ».

Présents que je lui ai faits : un reprint du portrait de
Rimbaud par Carjat. Bureau de Tabac de Fernando Pessoa,
dans la traduction de Rémy Hourcade. Un exemplaire de
l’édition originale de L’Intempestif, illustré par Claude
Viallat. Un morceau de lave de l’Etna. Kind of Porgy and
Bess,
du trompettiste sarde Paolo Fresu.

Bouquet

Accroupi dans l’herbe, une main posée au sol et l’autre
montrant le ciel, comme on se lance un défi, il prend la
mesure de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. (Le
vertige qu’il éprouve est communicatif.)

Je n’ai pas gardé d’image nette de lui marchant dans
la rue. « Nîmes, répétait-il, n’est plus une ville pour moi… »
Au vrai, il déteste la ville. Il ne quitte sa tanière que sous
bonne escorte et pour se mettre au plus à l’abri dans une
autre. (Je ne me souviens plus qui a dit : « Les artistes sont
des nourrissons exigeants et maternés. »
Lors de ce meeting, Jack Lang s’est perdu dans le
désordre de ses feuillets et son discours tourne en boucle,
interminablement. (En coulisse, il se gausse de l’orateur
qui peine à conclure, tout en reluquant les jambes de
danseuses transies de froid.)
Lorsqu’on a tiré les feux d’artifice, il trépignait de joie
en levant son verre. On a passablement arrosé le Nouvel
An. À l’aube, on pianote encore à quatre mains nos standarts
préférés. (Quand tout le monde est enfin couché, il
s’installe à sa table.)
Chasseur, sans cesse sur le qui-vive, ce qui l’intéresse
de ce qu’il voit et entend, il le consigne dans le carnet qu’il
a toujours à portée de main. (Je me souviens de : « rancunier
comme un mineur cévenol ». Il ne m’a jamais reversé
de droits d’auteur pour cette formule qui l’amusait et dont
il a beaucoup usé.)
Son état exigeait qu’on le place en coma artificiel. Le
jour de Noël, le pronostic des médecins était encore réservé.

Il est affaibli et très amaigri. Sur sa table, une pile de livres
qu’il ne lit pas. « On me gave de sucreries. » Dans le
saucisson que j’ai apporté, je taille des tranches épaisses
qu’il avale comme des hosties.

Le vent du nord a astiqué le ciel. L’aube sur l’Aigoual
découvre l’un après l’autre les massifs, de sorte qu’au loin
on distingue parfaitement le Canigou. (Le seul jour de
l’été où il a mis le nez dehors.)

Durant les trois années où nous avons habité sa maison
familiale, rue Maurice Ravel, il ne nous a pas rendu visite
une seule fois : « Trop de souvenirs, trop d’absents… » Il
ne trouve rien à redire à ce rite en usage chez les gitans,
qui consiste à faire un grand feu avec les effets, les objets
personnels et la roulotte du mort. Il se demande souvent :
« Comment fait-on pour ne pas croire aux fantômes ? »
(Moi aussi.)

Requiem

On a tort de tenir pour des coquetteries les citations
qui figurent en exergue des livres. Passions futiles, son
ultime bouteille à la mer, il l’a ornée de cette pensée de
Seymour Anderson : « Il est trop tard pour mourir. Il va
falloir trouver une autre solution. » La pensée de la mort
est sa plus proche voisine. Séparés par un mur mitoyen,
sans cesse ils se repoussent et s’attirent : il écrit pour
apaiser le mal dont il souffre et ce qu’il écrit le rapproche
de ce qu’il cherche à fuir. Dans le carnet où il a consigné
ses dernières volontés, il a noirci beaucoup de pages, conçu
maints scénarios. À ses obsèques, on jouera notamment
le Requiem de Gabriel Fauré, une pièce où la douceur
triomphe de la terreur et de l’effroi. Le rebelle s’est résigné.
Tels de loyaux adversaires, entre mauvais voisins on s’est
réconciliés. La délivrance qui est heureuse, ressemble à
la sérénité.

P.-S.

Note. J’ai oublié ma phrase… (Quinze Minuscules en mémoire de Jean
Carrière) a été publié en novembre 2005 par l’association des Libraires
en Languedoc-Roussillon (Libelr), précédé de l’Avertissement suivant :
« Malgré la solitude et l’ennui qui les accablent, les morts que nous
avons aimés sont espiègles mais généreux ; et parce qu’aiguiser des
souvenirs peut être un motif de consolation, ils battent pour nous le
rappel des images qui peuplent les écrans blêmes du chagrin.

Jean Carrière nous a quittés au printemps dernier. Dans les semaines
qui ont suivi, une sorte d’engourdissement de l’esprit a succédé à la tristesse. Je manque d’énergie et de vivacité. Cet état désagréable, proche
de l’hébétude, peine à se dissiper. Je rumine. Je marine. J’attends.
Tous les défunts sont tyranniques, même ceux auxquels la mort n’a
rien pris parce qu’ils avaient tout donné. Dans les provocations de son
fantôme malicieux et inquiet, je reconnais bien mon ami, et je crois
avoir entendu sa requête. « Quand on vit, disait-il à peu près, on n’est
jamais vraiment vivant, et quand on meurt, on n’est jamais réellement
mort. » En même temps qu’il me presse de décrire une infirmité, il
me met au défi de faire la preuve de sa croyance.
Les morts, tous les morts se réjouissent au spectacle du léger tremblement
qui agite les lèvres des vivants quand ils racontent. « Nous
avons une histoire, dit le conteur, et elle va continuer… » Tout va continuer car celui qui raconte a, en point de mire, un nouvel horizon. Quand
de sa voix menue, le conteur déploie des guirlandes de paroles comme
on craque des allumettes dans le noir, chacun se prend à croire au pouvoir
des mots et à la résurrection des corps. Il échouera peut-être à capturer
les ombres, il échouera sans doute à trouver la formule pour percer
le secret de l’or jaune du temps, mais celui qui raconte et ceux qui
l’écoutent seront épargnés par les troubles du présent.
Je ne souscris pas aux rites d’exorcisme moderne, ni à leurs raisons.
Si je compose avec leurs entreprises surprenantes, mes héros n’appartiennent
pas à la fiction romanesque ; leur ressemblance avec des
contemporains, vivants ou disparus, est délibérée ; quant à certaines
similitudes de noms propres, elles ne doivent rien au hasard. Tout est
vrai. Rien n’est faux.
Tout est vrai, à condition d’admettre que les vérités que je rapporte
sont tissées d’une vérité supérieure de mensonge.
Voilà. Ici commence : J’ai oublié ma phrase… »

1 Message

  • J’ai oublié ma phrase... Hommage à Jean Carrière 18 novembre 2012 11:20, par fred

    Merci pour cet article. On ne lit plus Jean Carrière aujourd’hui. Pourquoi donc ?
    Je l’ai découvert à l’adolescence et il m’a tutoyé. Je suis aussi un Sudiste amoureux des rivières et de la neige, du Vermont et de Ravel... J’aurais adoré le rencontrer mais sans savoir quoi lui dire.

    De quoi est-il mort ? Un écorché-vif vit et meurt de la beauté du monde et de sa tristesse, de la sottise des hommes et du gâchis immense qu’ils font de cette Terre...

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