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François Villon, Poésies. De la poésie et du chaos. 

mardi 21 juin 2011, par Charles d’Orléans, Clément Marot, François Villon, Henri Baude

Pourquoi Villon aujourd’hui ?

 Parce qu’en ces deux temps une semblable intolérance rigide de l’organisation, de la production et du partage limité des moyens de subsistance, en dépit de l’entropie de l’industrialisation et du conditionnement, cadrés par la normalisation de la société globale et ses diffusion et distribution régionales, plongent aujourd’hui dans la même incertitude qu’au moment des obscurantismes pré-nationaux, conditionnant l’engagement de penser et de vivre contre le désir d’exister des individus... les gens vivent au défaut de leurs droits qui n’en sont plus, parmi lesquels la perte de l’accès égal à la mémoire collective de la culture, comme savoir social. Église pour église, dogme pour dogme, conformisme pour conformisme, censure pour autocensure, rareté sociale de la monnaie, vie nue, disparition de l’éthique à l’horizon de la morale : lire l’intégrale de Villon sur le désespoir contextuel jouant contre l’édification individuelle, et sa biographie poétique exemplaire de l’émergence au grand dam de l’impossible réduction imposée à l’existence, arment l’esprit sur les raisons vitales de trouver les chemins singuliers du renouvellement d’exister passionnément en société, et d’en créer l’objet urgent plutôt que la reproduction des contraintes à la délinquance.

 En instruisant la critique de la société par le rapport symbolique à la mort et au mal, contestation radicale de l’administration de la vie par le pouvoir, ce que les régions traditionnelles de la zone euro, puisqu’il n’y a d’Europe que celle-ci, ont dû à la survivance de la poésie, dans les moments de grande rupture des significations du monde, est incommensurable. Le succès des poètes voyants a toujours été incontesté en leur temps, leur gloire fut-elle contre les règles en vigueur. À voir le désintérêt du pouvoir et du public face à la création critique aujourd’hui, il y a de quoi se poser des questions sur le changement subi : et si ce que nous connaissons en France après la perte de l’essai et de la création révolutionnaire à la fin du XXe siècle n’était pas un renouvellement des structures et du sens, mais l’abolition du sens par l’abolition radicale de l’histoire, dont nous réaliserions les effets retard loi par loi, règlement par règlement, qui apparaissent de l’égalisation européenne et de la mondialisation à l’égide des organisations supra-nationales, au-delà des démocraties, comme les intellectuels les plus pertinents de l’après-guerre l’avaient informé à l’issue du nazisme ?
 Mais, pourrions-nous dire, c’est l’histoire des formes, (puis le recyclage des formes symboliques dans les signes multiples du design), qui a épuisé le potentiel de renouvellement émergent de la forme. Tout serait dit et formellement dit. Dont acte. La perte du symbolique serait-elle immémoriale ?
 Et si la vénalité des allocations publiques aux arts avait compris paradoxalement de rendre amorphes les artistes orphelins de l’avant-gardisme historique, le jour où ils seraient orphelins de leur seconde certitude, le retrait des aides les laissant dépourvus de leur portion congrue, ressource personnelle tirée de leur activité qu’ils purent croire à tort éternellement acquise pour le bien public ? Mieux que l’aide le retrait pour les soumettre.
 De tout autre temps, l’œuvre individuelle des auteurs fut réalisée en marge de leur activité pour se procurer des ressources, sauf d’immenses artistes de la commande institutionnelle ou des galeries, ou les bêtes d’édition des bestsellers ou des feuilletons et/ou romans en série. Au fond, ceux qui depuis 1981 auraient pu vivre matériellement de quelques miettes conquises dossier par dossier, à coup de soutien solidaire en réseau, ils auraient été bien enfermés. En existe-t-il d’autres au dehors ? Difficile de penser ailleurs depuis ce temps, si ce n’était dans l’infra-hiérarchie du revenu et du réseau.
Cependant, la libération de l’asservissement à l’horizon de la disparition des libertés fondamentales — y compris de vendre ses productions propres — ne pourra pas leur rendre la voix, pour autant qu’ils redeviendraient autonomes, car il y a un fait nouveau : pendant qu’ils étaient occupés à gagner leur vie allocataire, ils n’ont pas agi vigoureusement contre la déperdition du droit de s’exprimer contradictoirement de la tendance, car ils confondaient leur droit aidé avec la liberté tout court ; et ils ont foncé dans la défense illusoire du droit d’auteur — sauf les activistes et artistes du Libre — sans compter qu’à peu de succès il ne leur en reviendrait rien, du moins rien à la plupart des auteurs, que cela aiderait les vecteurs à payer leurs stars et leurs artistes institués, leurs partenaires sociaux intégrés, et leurs bureaucrates. Et ils oublièrent que leur unanimité relative — mais réelle et les silences étant des consentements — les priverait de tout accès à l’innovation, sinon par des chemins balisés qu’ils cautionneraient pour une oligarchie minable du bas en haut, mais qui les exclurait du rapport lucratif une fois les allocations révoquées, quand la bise soufflant plus fort que tout en aurait effacé les tracés. Même si la brise n’avait pas été un souffle doré du moins avait-elle été la brise. Ce que monsieur le ministre de la culture français appelle "les œuvres orphelines" ne sont autre que le justificatif de son propre système par l’exception diffuse des retombées en don de la part des productifs alimentant les copyrights autant que de ceux qui n’en revendiquent pas, le hasard de l’énergie et le sang symboliques de l’innovation.
 2011 : l’exception culturelle française des quotas de la diffusion pour sauver la production locale dans les années 90 est aujourd’hui réduite au droit d’auteur vectoral, loin de la production. Mais elle a réussi à multiplier les vecteurs commerciaux de l’exploitation des droits, grâce au consentement des institutions conventionnelles du droit d’auteur, et même à leur participation servile, dans tous les domaines qui ont gagné l’Europe de Bruxelles. Au point que des éditeurs qui ne rééditent pas des livres contre leur obligation contractuelle, à l’égard d’un auteur ou des ayants-droit, puissent concevoir de facturer l’autorisation d’en reproduire quelques pages : tenir les droits et les exploiter abstraitement coûte moins cher que publier, et le résultat concret de la disparition simultanée du produit et de la rareté sociale de l’argent de l’échange est la privation d’accès à l’information de la culture, faute de réalité en circulation ; ou mieux encore, plutôt qu’exploiter un produit inexistant, interdire l’accès à un produit existant : tel le film Popeye, ("Popeye et compagnie"), de Robert Altman, qu’un changement de distributeur des DVD, qui ne l’a rendu inaccessible en aucun endroit d’Europe sauf en France, y compris l’achat depuis une librairie "amazon" européenne (UK, par exemple) où il est disponible et/ou en stock, et qui se charge pourtant de le faire expédier dans tous les pays européens, porte au registre de l’absence la citation de notre beau pays des libertés perdues, l’exception du pays de l’exception culturelle... un contentieux de la singularité française entre ce distributeur et un monopole local privé empêchent désormais l’accès commercial à ce produit culturel international et lequel, n’étant pas attribué aux chefs d’œuvre de son auteur, ne réapparaît pas davantage dans la programmation des archives cinématographiques, ce qui est commode dans la situation contentieuse — autre effet de la disparition.
 L’Europe qui ne doit plus rien d’autre à la France, qui lui a sacrifié jusqu’à sa démocratie (la réponse négative du référendum à la lecture du traité constitutionnel) est conquise, et même un lobbying aux USA, où fut créé autrefois l’internet public.
En France, la pire des récessions de l’activité accroissant celle de l’industrie poursuit de s’accroître, à cause des règlements régionaux, dans tous les champs disciplinaires et sociaux de la production, de l’information, et de la communication.
Les budgets publics des arts et de la culture furent toujours au premier plan des actions politiques de droite comme de gauche en modernité (depuis les Lumières), comme en postmodernité. Ce fut le signe de l’excellence républicaine (équipements compris) comme des grandes démocraties (communication comprise) mais aussi celui de l’exemplarité fasciste.
 Le grand label de l’été 2011 c’est que chaque État-nation composant l’entité européenne (dont on voit de plus en plus qu’elle n’intéresse de façon active et stable qu’un ou deux pays dans leur intérêt), mais pas seulement en Europe, puisque le Brésil par exemple s’y met aussi bien (considérant comme un luxe de poursuivre dans l’art contemporain quand il y a tant besoin d’agent social), résilie ces budgets en tout état de cause du développement artistique des arts numériques, sans aucun état d’âme sur la question de la part maudite collective, sans laquelle il n’y a pas de sens en commun. [1] Au contraire, cette récession, après un épisode d’inflation certaine de la culture cachant le nihilisme social des collectivités publiques appauvries par les pactes globaux, a fermé en dix ans la libre expression acquise au long des siècles de lutte. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit des derniers budgets publics à avoir résisté aux compressions de la privatisation, en marge de la gloire de la stabilité de la monnaie qui ne supportera donc désormais que la part de potlatch de l’aventurisme financier, ce "grand casino" qui gère la vie nue des citoyens du monde externalisés de leurs propre statut.
On se dit aujourd’hui que la culture on s’en fiche, il n’y a que "l’agriculture" du marché qui éradique la différence. Il suffit de voir les clips promotionnels de la soi-disant défense de la création par la loi Hadopi, et le genre de produit pour population impensable sinon en nombre de réflexes, pour s’en convaincre. Comment les acteurs de la vie en commun vont-ils réagir ?
Si le pouvoir ouvert du marché cautionné par le développement exclusif et illimité de la valeur financière ne trouve sa contrepartie sociale que dans l’enfermement de la monnaie, le rétrécissement des libertés civiques, et l’assignation des individus à résidence, en supprimant le champ autorisé de leur expression contre les axes extra-démocratiques, qui demeurent les seuls champs concrets exécutifs de la décision, face à la guerre matérielle (doublement symbolique de la guerre à la vie des populations, protagonistes et supporters) : retourner à l’histoire ancienne aujourd’hui n’est pas un repli sur le passé mais une recherche cognitive sur ce qui précède le bombardement dont nous sommes sujet.

Donc Villon l’insoumis, quand enseigner à l’université c’est être clerc parmi les chanoines, donc scolastique soumis à cette pensée prescrite par l’église, ce qui confère l’univers de la libre pensée ou de la pensée critique à la vocation d’être suspecte — et répréhensible, — disons diabolique ou diabolisée, et à plus forte raison la poésie vouée aux bateleurs, "profanes" au sens strict du terme, c’est-à-dire dans la profanation religieuse, et par conséquent au ban de l’établissement social religieux et administratif. Plusieurs siècles après, Molière, pour les mêmes raison, n’eut pas droit à une sépulture religieuse.
 Un clerc poète se vouait à sa perte, il était interdit d’enseignement où devait s’y livrer en toute duplicité d’être en même temps clandestinement ou secrètement poète (d’où peut-être les trois noms que l’on connaît à Villon). Commettre le mal de se livrer à l’écriture poétique comme profanation de l’enseignement intégriste du dogme, plutôt que le crime organisé, telle serait la cause de l’arrestation qui traumatisa de Villon alors qu’il n’avait commis aucun délit crapuleux, lorsqu’il fut incarcéré à la requête de l’Évêque d’Orléans au début de l’été 1461, comme il suivait une troupe de bateleurs rencontrés à la cour de Charles d’Orléans. C’était l’année de la mort de Charles VII, lors de son passage à Mehun-sur-Yèvres, près de Bourges, où résidait le grand commerçant dont il avait fait son grand argentier, Jacques Cœur. Le poète enfermé à Meung-sur-Loire ne put recevoir l’aide royale attendue, comme il était d’usage que les rois de passage à Meung y accomplissent la grâce, du moins recevra-t-il l’aide du roi suivant, louis XI, qu’il attendra jusqu’au mois d’octobre.
 Écrire dans le passage à l’acte du mal social, parce que l’acte poétique lui-même est considéré comme un passage à l’acte du mal spirituel, cela explique sans doute pourquoi ce fut au fil des étapes consommées de sa malédiction que Villon chaque fois put écrire, et seulement pendant ou juste après ces moment là, et aussi pourquoi ayant atteint les limites de ses capacités de résistance à la répression, après avoir été torturé et sauvé in extremis de la pendaison, il cessa purement et simplement d’écrire. Comme Rimbaud après qu’il ait été victime du coup de feu de Verlaine, au terme d’une violente dispute aux extrêmes de leur opposition existentielle, sur la vie et sur la poésie elle-même ; la plupart de ses œuvres publiées ultérieurement (a fortiori celles détenues par Verlaine) furent probablement écrites auparavant.
Villon, entre gagner sa vie en tant que clerc, ou voler pour survivre en tant que poète, a créé son premier poème sur le dualisme ; on peut l’entendre comme une transcription de l’ambivalence dans laquelle il se trouvait faisant face à la situation du savoir enseigné et d’en vivre certainement d’un côté, et de l’autre, à l’inspiration du désir comme expérience de la connaissance par l’aventure de la vie qui donne lieu à la création, qui le divisaient dans le contexte de ses contemporains, ordonnés prioritairement par l’église et/ou par les armes, sinon par les sentiments, ou encore par le sexe interdit et l’alcool. Ce fut donc plus fort que lui. Ce n’est qu’incidemment s’il nous paraît à voir avec Rimbaud et Sade plutôt qu’avec Prévert, mais certainement avec Rimbaud plutôt qu’avec Baudelaire, parce que l’aventure vivante du voyage et la fugue comme l’intensité de la vie extrême, pas nécessairement recherchée pour elle-même par l’effet d’une perversion, furent aussi de ses recours.
La première publication de ses œuvres en 1489 n’était déjà qu’un tissu de révision, édifiant l’auteur autobiographique en critique du franchissement de la morale (il n’y a qu’à lire les commentaires de l’iconographie originale, exploitant à d’autres fins les versets autobiographiques et la mélancolie de l’auteur, mais au moins il ne fut pas interdit comme le fut Baudelaire). Il n’est même plus informé actuellement dans les sources publiques officielles, en France, que Villon ne soit pas mort le jour où il disparut définitivement de Paris, soit trois jours plus tard que sa libération de la prison du châtelet le 5 janvier 1463, conformément au respect du délai donné par le tribunal pour quitter la ville. Par là il cessa d’écrire, ou du moins sous un nom qu’on lui connaîtrait, sauf à avoir conclu ultérieurement Le Testament, où il est question d’un bannissement de Paris, et s’il mourut probablement bien plus tard, c’est seulement explicite dans l’Encyclopedia Britannica qu’il conviendrait que les enfants des écoles françaises puissent consulter pour l’apprendre, alors qu’ils ne savent pas encore lire l’anglais.
C’est au libraire Pierre Levet à Paris (qui s’associera en 1505 avec l’imprimeur Renouard) que l’on doit cette première édition connue des œuvres de François de Montcorbier, et/ou François des Loges, signé François Villon, — par loyauté envers son éducateur adoptif, — en 1489, la presse à bras juste sortie de son stade expérimental étant devenue exploitable après la publication de la Bible par Gutenberg en 1454, et peut-être l’année même de la mort de Villon, ou juste après. En tous cas, certains des manuscrits de Villon seraient parvenus à l’éditeur au-delà des dates officielles du départ de leur auteur, puisqu’il n’aurait terminé Le Testament qu’ultérieurement (d’après les indications biographiques déchiffrables dans les vers). La même année qu’il publie Villon l’éditeur libraire Levet particulièrement dynamique en matière des auteurs profanes publie les œuvres de Pierre Pathelin (Maître Pathelin). Après quelques rééditions de la publication de Villon dressée par Levet, au cours des décennies suivantes, considérées par les exégètes comme présentant de plus en plus d’erreurs, la version critique depuis laquelle travailleront ceux qui feront parvenir Villon jusqu’à nos jours est celle du poète Clément Marot, en charge et à la requête du roi François 1er, en 1533. L’édition moderne définitive serait celle de A. Longnon (1892), ultime correction de plusieurs rééditions de la source de Clément Marot au long des siècles. Celle qui fait référence en France est la version numérisée présentée par la bibliothèque nationale dans le site gallica.fr, et reproduite dans wikisources, éditée et rééditée plusieurs fois par le libraire éditeur Lemerre dans les années 1870, à Paris, mise à jour par Pierre Jannet d’après une édition préparée au siècle précédent par l’académicien Bernard de La Monnoye (1641-1728), et dont la préface donne le plus grand nombre de précisions biographiques crédibles en termes de recherche.
François Villon, Charles d’Orléans, Henri Baude, Poésies : ce livre virtuel est scanné d’un ouvrage publié en 1900 par l’éditeur Jean Gillequin et Cie à Paris, qui a été archivé et mis à la disposition de la numérisation publique par la bibliothèque de l’université d’Ottawa, Canada. Il contient entre autre la plupart des œuvres connues de François Villon, notamment Le lais ou Le petit Testament (titre attribué au Lais dans l’édition de Clément Marot), qui aurait été écrit en 1456 — soit 40 strophes en vers considérées par certains comme un poème autobiographique et par d’autres comme un poème autofictionnel, — et Le Testament dit Le Grand Testament (titre attribué à la partie du Testament dans l’édition de Clément Marot), en partie également autobiographique, qui regroupe un cycle écrit depuis Noël 1461 pendant l’année 1462, avec des ballades écrites antérieurement — ou postérieurement ? Bien qu’on lui prête d’avoir cessé d’écrire après ledit 5 janvier 1463, date de son départ de Paris pour cause du bannissement prononcé par le Parlement, commuant sa condamnation à l’étranglement et à la pendaison, afin de le sauver. À une époque où il n’était pas si malaisé de voyager qu’on l’imagine, même chez les moins fortunés, en marchant et/ou en hélant et grâce à l’hospitalité des religieux, et concernant les poètes ou les intellectuels pour rejoindre les Cours des lignées royales installées en province non loin de Paris, Villon, qui connaissait déjà la vallée de la Loire, aurait également navigué pour traverser la Manche, afin de rejoindre la Cour d’Angleterre. [2] Il se serait aussi rendu en Belgique, en Flandres, (sur la route de l’Angleterre) puis de nouveau en France, pour aller finalement finir ses jours dans le Poitou, où il aurait trouvé un abbé protecteur, auprès duquel il aurait organisé avec une troupe de théâtre des petites représentations théâtrales religieuses en extérieur, dialoguées, — donc il aurait écrit pour le théâtre, — dites Mystères (genre devenu en vogue en Angleterre au XVe siècle). Du moins est-ce ce que Rabelais laisse entendre, un peu moins de cent ans après, soulevant l’attention par le titre du chapitre XIII de son Quart livre — en français moderne : "Comment, à l’exemple de maître François Villon, le seigneur de Basché loue ses gens". [3]

 Il est possible et triste que prochainement dans le cadre de la régionalisation du net nous n’ayons plus accès à ce genre de service public international, gratuit sur Internet, même s’agissant des œuvres et des éditions tombées dans le domaine public, qui sont rendues disponibles dans le cadre d’un travail de numérisation remarquable et libre de droits de reproduction, fort de ses liens relais. Mais le contraire joyeux est aussi possible, car demain est un autre jour.

Aliette Guibert Certhoux


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Internet sources :

archive.org et openlibrary.org

Bibliothèque et bliothéconomie de la numérisation :

http://www.archive.org/details/posiesvill00vill


Poésies

François Villon,

Charles d’Orléans, Henri Baude

Éditions La Renaissance du livre

Jean Cillequin et Cie. Éditeurs

78, Boulevard Saint-Michel, PARIS

Avertissement des éditeurs

On trouvera dans ce recueil les œuvres complètes
de Villon, sauf les pièces en jargon coquillard, à peu
près intraduisibles et fort contestées.

Nous avons donné à Charles d’Orléans une très
grande place, et nous l’avons fait à bon escient. La
culture française ne saurait que gagner à ce que les
oeuvres d’un aussi délicat poète fussent connues plus
qu’elles ne le sont.

Nous avons donné d’Henri Baude les pièces, malheureusement trop rares, qui sont susceptibles d’intéresser
un lecteur moderne et qui présentent un charme réel
de pittoresque et d’esprit.

François Villon

L’attrait que les modernes éprouvent pour François Villon
est d’une nature assez trouble. Nous ne nous contentons pas,
en effet, d’admirer en lui le plus grand poète et le plus douloureux génie du XVe siècle français, les aventures de sa vie,
qui ne fut pas des plus régulières, excitent notre curiosité et,
si nous n’osons clairement nous l’avouer, nous ne laissons
pas, dans notre for intérieur, de trouver piquant qu’un homme
de talent puisse se doubler d’un escarpe.

La vie de François Villon exige qu’on y insiste assez longuement. C’est peut-être le plus pitoyable, le plus amer et le
plus triste de ses poèmes. Comme il n’avait pas grand intérêt à éclédrer la justice sur son identité réelle, il porta durant
sa vie plusieurs noms : François de Montcorbier, François
des Loges, et aussi ce nom de Villon, qu’il prit par égard pour
Guillaume de Villon, chapelain de Saint-Benoist le Bestoumé,
son père adoptif. Né à Paris en 1431, au milieu des plus
grandes misères du royaume, il vécut d’abord dans l’honnête
et paisible société de clercs et de prêtres qui fréquentait chez
son tuteur. Il sut aussi se faire d’assez hautes relations, et
tout porte à croire qu’il était en bons termes avec le prévôt
de Paris, Robert d’Estouteville, dont la femme, Ambroise de
Loré, originaire d’Anjou, aimait et protégeait les poètes. On
voit donc qu’à l’origine les bons exemples ne manquèrent,
pas au jeune François.

Par malheur, la vie qu’il fut appelé à mener comme étu-
diant lui réservait des entraînements et des exemples auxquels une âme aussi mobile et aussi fragile que la sienne était
peu capable de résister. Époque de vie bariolée, tumultueuse,
intense ; période de troubles et de guerres où les particuliers
étaient journellement exposés à tomber du faite de la fortune aux conditions les plus abjectes, le moyen âge ne connut
guère ces fortes frontières morales qui différencient fortement les classes et qui donnent à la société un fondement
stable. Les « Escholiers » rossaient le guet, protégés par une
Université jalouse de ses privilèges, et désireuse par-dessus
tout, pour manifester son indépendance, de créer des embarras au pouvoir royal. Les prêtres couraient publiquement les
tavernes et les filles, sans qu’on s’en formalisât outre mesure.
Trop bienveillante, la religion apportait aux criminels avec
l’absolution l’oubU de leurs crimes ; la justice laïque était à
vendre et le trafic éhonté des lettres de grâce faisait rentrer
force écus dans les caisses royales. Au milieu d’un pareil
état de choses, il fallait, pour ne point faillir, avoir une âme
solidement trempée, et ce n’était point le cas du pauvre Villon.
Tout d’abord, il assista en spectateur aux farces des étudiants, ses
camarades. Il se contentait de romancer ou de mettre en vers
leurs plus folles équipées. Mais il eut bientôt à se ressentir
de ses fréquentations et de ses habitudes de débauche. Bohème
incorrigible, il n’étciit point de cabaret notoire où il ne fît
relai, au caprice de ses promenades. Passant de la Pomme
de Pin à l’Hôtel de la Grosse Margot, il laissait dans ces
louches tripots un peu de sa monnaie et plus encore de sa
dignité. Le 5 juin 1455, comme il prenait le frais après souper
en compagnie d’un ami et d’une fille, il fut, à propos de cette
fille, attaqué et blessé par un prêtre. Il tira sa dague et riposta. Le coup fut si malheureusement porté que le prêtre en trépassa. La Prévôté condamna Villon à être pendu. Il fit appel
de cette sentence au Parlement, qui se contenta de le bannir.
On ne sait guère où il put aller. Tout porte à croire qu’il se
rendit en Bourgogne, où il s’affilia avec ces « Coquillards »
qui étaient les apaches du temps et qui vivaient de rapines,
toujours en quête d’un mauvais coup à exécuter. L’année suivante, ayant obtenu des lettres de rémission, il revint à
Paris et s’y remit à vivre comme par le passé. L’argent lui
manquait, et ses premiers scrupules étaient déjà loin. Il participa
avec cinq compagnons au cambriolage du collège de Navarre,
où il vola un sac de 500 écus d’or. Puis, craignant les conséquences de cette affaire, il partit pour Angers, après avoir
écrit le Petit Testament. Outre les motifs trop réels qu’il avait
de tirer au large, son voyage n’était pas précisément désintéressé, il s’agissait de reconnaître sur les lieux les moyens
les plus pratiques à employer pour dévaliser un vieux moine
qu’on savait bien muni d’argent.

Sur ces entrefaites, les auteurs du vol de Navarre furent
pris, et Villon, dénoncé par l’un d’eux, ne put songer à retourner à Paris. On le vit en Poitou, puis à Blois, poète gagé du
duc-poète Charles d’Orléans, puis à Moulins, auprès du duc
Jean de Bourbon. On le retrouve en 1461, dans la prison de
Meung-sur-Loire, retenu par l’évêque Thibaut d’Assigny, auquel il voua une haine vigoureuse pour une affaire qu’on
connaît mal, mais qui dut être assez grave, puisque son ami
Colin de Cayeulx « y perdit la peau ». Par bonheur, Louis XI
venait d’être sacré roi de France ; en passant par Meung, il
gracia, selon l’usage, tous les prisonniers, et Villon fut assez
habile pour faire étendre la grâce royale au vol du collège
de Navarre. C’est à cette époque qu’il composa le Grand Testament, et qu’il revint à Paris. En 1463, nous le trouvons
encore à moitié compromis dans une échauffourée ; puis le
silence se fait à jamais sur son nom. Il est probable qu’il mourut peu de temps après, sans avoir atteint la quarantaine.

Une pareille vie, comme on peut en juger, n’a rien de
recommandable. Il est hors de doute que Villon fut un assassin et un escroc. Tout le talent qu’il eut, s’il nous prédispose
à l’indulgence, ne saurait nous faire excuser ses erreurs. Si
les plus rares des dons firent de ce gueux un grand poète,
nous devons déplorer qu’il n’ait pas tourné au bien les qualités qu’il devait à la nature. Son œuvre poétique se compose
de deux ouvrages d’une certaine étendue : le Petit et le Grand
Testament, auxquelles il faut joindre quelques pièces détachées : ballades et rondeaux pour la plupart, qu’il composa
dans les circonstances les plus joyeuses ou les plus poignantes
de sa carrière. Rien ne nous semble plus bizarre et plus factice aujourd’hui que cette forme du « Testament » affectionnée par les poètes du moyen âge. C’est, d’ailleurs, une convention extrêmement simple. Le poète, avant de partir pour
un voyage périlleux, ou gisant sur son lit de mort où quelque
déplaisir amoureux l’a conduit, partage entre ses amis sa
fortune réelle ou illusoire.

L’accommodation burlesque des legs aux héritiers désignés
constitue tout le fin du genre. Villon y réussit parfaitement.
Gamin de Paris, habitué dès son enfance à errer par les rues
si pittoresques alors de la capitale, il sait se montrer ironique,
spirituel, gouailleur. Artiste puissant, il a la verve colorée, le
coup d’œil vivement dardé qui fixe en quelques traits une
attitude famiHère. I^lais d’autres qualités plus éminentes lui
font élargir le cadre nécessairement un peu étroit du « Testament ».
 Villon, dans ses vers, nous a beaucoup parlé de lui-même,
et en des termes si émus qu’on se sent en les lisant pris
d’une pitié qui va jusqu’aiix larmes. C’est qu’en effet, il n’y a
ni remèdes, ni réconfort contre l’angoisse qui l’étreint. Le
mal dont il souffre est terrible : Villon se sent vieillir de
jour en jour, et Villon reste incurablement jeune. Voilà qu’il
a trente ans sonnés et qu’il n’est encore parvenu à aucun
sérieux résultat. Les regrets du temps passé, si mal employé,
tourmentent son cœur. Sincèrement, il forme pour l’avenir de
louables projets, il s’épuise en brefs efforts, trop souvent
avortés, hélas ! pour se tirer de l’ornière où chaque jour l’enfoncent davantage sa nonchalance et sa légèreté. Ces confidences si franches et si déchirantes constituent la principale
originalité de Villon. Leur désolation infinie les rend toutes
modernes d’accent. Tous les poètes qui auront à parler de
leur cœur se souviendront du pauvre escholier, et à la fin du
siècle dernier, les repentirs naïfs de Verlaine furent comme
un écho plus doux, et riche en sonorités plus lointaines des
repentirs de maitre François.
 Initiateur incontesté du lyrisme personnel en France.
Villon ne le cède pas aux plus grands poètes pour le développement
des thèmes généraux. L’idée de la mort, dont il fut
sans cesse poursuivi, lui inspira quelques strophes auxquelles
rien, dans notre langue, ne saurait être comparé. A vrai dire,
dans son siècle, la hantise de la mort était chose commune. A
cette époque, en effet, le moyen âge mystique a pris fin. La
mort n’est plus considérée comme une renaissance glorieuse
de l’âme au sein d’Abraham, dans les délices du Paradis, on
n’y voit plus que l’anéantissement brutal de tous les appétits
charnels et de toutes les jouissances. Sur l’air guilleret d’un
violon qui racle un tibia, le hideux squelette conduit au
même terme et par les mêmes chemins l’Empereur et
l’Aveugle, le Pape et le Mendiant, le Truand et le Chevalier.
Villon, que les flâneries de son enfance avaient dû souvent
mener au Charnier des Innocents, situé à l’emplacement où
s’élèvent maintenant les Halles, avait gardé très vif au cœur
le souvenir des images grimaçantes de la Danse macabre
peinte à fresque sur les parois du vaste ossuaire. Avec l’âge,
son tempérament sensuel lui fit voir dans la mort ce qu’elle
a de plus particulièrement désolant pour les amoureux des
belles formes vivantes. Sensuels et artistes eux aussi, les
Grecs n’ignoraient rien des mystères de la mort, mais ils préféraient en détourner les yeux. Ils gravaient sur la stèle l’image
radieuse du vivant et se souciaient peu de ce qui se passait
ensuite dans la tombe. Le christianisme, pour inspirer l’humilité, obligea les hommes à porter leur attention sur la corruption de la chair, aussi tout le réalisme macabre vient-il
de lui. L’originalité particulière de Villon est précisément
d’avoir allié au sentiment tout païen de la plastique des
formes vivantes, la vision lamentable de leur anéantissement
Plus que par la verdeur et l’éclat de son style, plus que par
ses confidences touchantes, c’est par là qu’il est immortel. [4]

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P.-S.

 N.B. Les logos de l’article viennent des sites http://www.cserilajos.hu/ — médaillon en bas relief d’après le portrait à la faluche réalisé par Ludwig Rullmann à la fin du XVIIIe ou au début du XIXe siècles, (gravure romantique donc l’archive originale se trouve à la Bibliothèque Nationale), et du site The privilege of sentencing. La faluche était un large béret en velours noir fixé sur un serre-tête recouvert de velours rouge, coiffure traditionnelle des étudiants du Quartier Latin depuis le Moyen âge et resté ensuite l’attribut symbolique du carabin (étudiant en médecine) toujours en vigueur entre les deux guerres mondiales. La faluche était devenue le symbole de l’anti-conformisme du désordre estudiantin profane, notamment lié à l’affranchissement moral de l’anatomie et de la convivialité dans les salles de garde, ou encore à l’affranchissement des artistes travaillant d’après des modèles nus vivants ou morts, et de l’affranchissement moral — démiurgique — des poètes. Attribut provocateur contre le conformisme bourgeois et/ou académique porté par les supporters de Hugo à la première représentation publique d’Hernani. On retrouve la faluche à la française arborée par les artistes romantiques étrangers (peintres, écrivains, et musiciens) notamment on pense au portrait le plus connu de Wagner. Plus récemment en France, jusqu’au peintre Gauguin, qui en avait fait un large béret sans apparat, lui servant de couvre-chef contre le soleil quand il séjournait avec Van Gogh dans le sud de la France.

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Thierry Martin a considéré l’homosexualité dans la littérature du moyen âge, en particulier dans la poésie de François Villon, et dans la littérature de la Renaissance, et sur ce thème a traduit et consacré plusieurs ouvrages aux éditions GKC (GayKitCamp), notamment :
— François Villon, Poèmes homosexuels, présentation et traduction du vieux français par Thierry Martin, col. Cahiers GKC, éd. Gkc-Cah. Gai-Kitsch Camp, éd. bilingue (2000).
et aux éditions Mille et une nuits :
— Villon, Ballades en argot homosexuel, traduction du vieux français par Thierry Martin, Mille et une nuits, Paris (1998).
(pour les ouvrages dans cette thématique concernant Charles d’Orléans et sur la Renaissance, concernant Rabelais, consulter le site de l’éditeur GKC)

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C’est la Renaissance qui rendit à Villon le statut public du poète qui avait connu de son vivant le plus large succès, des gueux au roi de France : Charles d’Orléans le protégea, Louis XI le fit libérer en 1461, et il est réputé informé que parlement de Paris le sauva de la peine de mort.
 Si Rabelais mentionne Villon dans Les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, roy des Dipsodes en 1542, soit un peu moins de dix ans après l’édition des œuvres de Villon par Clément Marot, c’est au chapitre XIII du Quart livre, le chapitre entier lui étant dédié, qu’il en parle explicitement dans une version bio-fictionnelle, en 1548 ; où l’on retrouve la trace de Villon dans le Poitou, région où sous le protectorat d’un bienfaiteur local il aurait passé ses dernières années.

 Voici le Prologue de Clément Marot et sa dédicace au roi (source Librairie Gutenberg.org) :

CLÉMENT MAROT DE CAHORS Varlet de chambre du Roy

AUX LECTEURS S.

Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise ne s’en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu que celluy de Villon, et m’esbahy (veu que c’est le meilleur Poète parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris et les enfans de la ville n’en ont eu plus grand soing. Je ne suis (certes) en rien son voysin ; mais, pour l’amour de son gentil entendement, et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses Oeuvres, j’ai faict à icelles ce que je vouldroys estre faict aux miennes, si elles estaient tombées en semblable inconvénient. Tant y ay trouvé de broillerie en l’ordre des coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme et en la raison, que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l’oeuvre ainsi oultrement gastée, ou de l’ignorance de ceux qui l’imprimèrent ; et, pour en faire preuve, me suys advisé (Lecteurs) de vous mettre icy ung des couplets incorrects du mal imprimé Villon, qui vous fera exemple et tesmoing d’ung grand nombre d’autres autant broillez et gastez que luy, lequel est tel :

Or est vray qu’après plainctz et pleurs

Et angoisseux gemissemens,

Apres tristesses et douleurs

Labeurs et griefz cheminemens

Travaille mes lubres sentemens

Aguysez ronds, comme une pelote

Monstrent plus que les commens

En sens moral de Aristote.

Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n’en estre grandement corrompu ? Ainsi, pour vray, l’ay-je trouvé aux vieilles impressions, et encores pis aux nouvelles. Or, voyez maintenant comment il a esté r’abillé, et en jugez gratieusement :

Or est vray qu’après plainctz et pleurs

Et angoisseux gemissemens,

Apres tristesses et douleurs,

Labeurs et griefz cheminemens,

Travail mes lubres sentements

Aguysa (ronds comme pelote),

Me monstrant plus que les comments

Sur le sens moral d’Aristote.

Voylà comment il me semble que l’autheur l’entendoit ; et vous suffise ce petit amendement pour vous rendre advertiz de ce que puys avoir amendé en mille autres passages, dont les aucuns me ont esté aisez et les autres très difficiles. Toutesfoys, partie avecques les vieulx imprimez, partie avecques l’ayde de bons vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en meilleure et plus entière forme qu’on ne l’a veu de nos aages, et ce sans avoir touché à l’antiquité de P. 3 son parler, à sa façon de rimer, à ses meslées et longues parenthèses, à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant féminines que masculines ; esquelles choses il n’a suffisamment observé les vrayes reigles de françoise poésie, et ne suys d’advis que en cela les jeunes Poetes l’ensuyvent, mais bien qu’ilz cueillent ses sentences comme belles fleurs, qu’ils contemplent l’esprit qu’il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire, et qu’ils contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades, qui est vrayment belle et héroïque, et ne fay double qu’il n’eust emporté le chapeau de laurier devant tous les Poètes de son temps, s’il eust esté nourry en la Court des Roys et des Princes, là où les jugemens se amendent et les langaiges se pollissent. Quant à l’industrie des lays qu’il feit en ses Testamens, pour suffisamment la congnoistre et entendre il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle : la mémoire desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dictz. Pour ceste cause, qui vouldra faire une oeuvre de longue durée ne preigne son soubject sur telles choses basses et particulières. Le reste des Oeuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques icy ne l’a sceu effacer ; et moins encor l’effacera ores et d’icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et recueillies que jamais.

Et pour ce (comme j’ay dit) que je n’ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge, avecques les annotations, ce qui m’a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à vos promptes intelligences, comme ly Roys pour le Roy, homs pour homme, compaing P. 4 pour compaignon ; aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez dont estait plain le langaige mal lymé d’icelluy temps.

Après, quand il s’est trouvé faulte de vers entiers, j’ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l’intention de l’autheur, et les trouverez expressément marquez de cette marque f, afin que ceulx qui les sçauront en la sorte que Villon les fist effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx.

Oultre plus, les termes et les vers qui estaient interposez, trouverez reduictz en leurs places ; les lignes trop courtes, allongées ; les trop longues acoursies ; les mots obmys, remys ; les adjoutez ostez, et les tiltres myeulx attiltrez.

Finalement, j’ay changé l’ordre du livre, et m’a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le Petit Testament, d’autant qu’il fut faict cinq ans avant l’autre.

Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l’art de la pinse et du croq.

Et si quelqu’un d’adventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu’il appartient, je luy respons dès maintenant que, s’il estait autant navré en sa personne comme j’ay trouvé Villon blessé en ses Oeuvres, il n’y a si expert chirurgien qui le sceust panser sans apparence de cicatrice ; et me suffira que le labeur qu’en ce j’ay employé soit agréable au Roy mon souverain, qui est cause et motif de ceste emprise et de l’exécution d’icelle, pour l’avoir veu voulentiers escouter et par très bon jugement estimer plusieurs passages des Oeuvres qui s’ensuyvent.

MAROT

AU ROY FRANÇOIS Ier.

Si à Villon on treuve encor à dire,

S’il n’est reduict ainsi qu’ay prétendu,

A moy tout seul en soit le blasme (Sire),

Qui plus y ay travaillé qu’entendu ;

Et s’il est mieux en son ordre estendu

Que paravant, de sorte qu’on l’en prise,

Le gré à vous en doyt estre rendu,

Qui fustes seul cause de l’entreprise.

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François Villon
Un manuscrit du Grand Testament
(Kungliga biblioteket in Stockholm, Sweden)
Source The full wiki, François Villon
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Francois Villon, dessin portrait
Gravure sur bois dans l’édition de 1489
de Pierre Levet
Source Encyclopedia Britannica

Autres sources :

Lettres persiennes, Le mystère Villon.

Œuvres complètes de François Villon ; Préface de Pierre Jannet, gallica.bnf.fr.

Le bibliomane moderne (questions d’imprimerie et de typographie latine).


François Villon in fr.wikipedia
François Villon in en.wikipedia.

Notes

[1] Sur la suppression actuelle des budgets de l’art contemporain expérimental et numérique et les nouvelles limitations des réseaux sociaux et du web public, lire les archives des listes interactives (anglophones) "Spectre", en mai et juin, ainsi que "nettime-l", en mai et juin, 2011.

[2] Dans le chapitre LXVII du Quart Livre, Rabelais évoque la présence du poète à la Cour du roi d’Angleterre Édouard V auprès duquel il se serait rendu en premier lieu : "[...] Autre exemple : le roi Edouard V. Maître François Villon, banni de France, s’était retiré près de lui. Il l’avait reçu en si grande familiarité qu’il ne lui cachait rien des menues affaires de sa maison. [...]", Rabelais, Œuvres complètes, adaptées au français moderne par Maurice Rat, illustrées par Yves Brayer, édité pour l’Union latine d’édition par le Club bibliophile de France, Paris, 1947 ; t.3, chap. LXVII, p.139. En 1873, Pierre Jannet, dans sa Mise à jour de l’édition précédente préparée par La Monnoye, remarque sans infirmer ni confirmer pour autant l’hypothèse de Rabelais (qu’il s’agît d’une référence historique ou d’une fiction de l’histoire), qu’il pourrait difficilement s’agir d’Édouard V, celui-ci n’ayant pas régné avant 1483 et pour être déposé presque aussitôt, mais probablement de son père : Édouard IV, qui régna jusqu’à cette date.

[3] "[...] Maître François Villon, sur ses vieux jours, se retira à Sain-Maixent en Poitou, sous la faveur d’un homme de bien, abbé du dit lieu. Là, pour donner un passe-temps au peuple, il entreprit de faire jouer la Passion en gestes et en langage poitevin.[...]" Rabelais, Œuvres complètes, adaptées au français moderne par Maurice Rat, illustrées par Yves Brayer, édité pour l’Union latine d’édition par le Club bibliophile de France, Paris, 1947 ; t.2, chap. XIII, p.259.

[4] Note de la présentatrice : Il y a dans cette préface par l’éditeur quelques contre vérités documentaires puisque d’après les actes judiciaires exploités par les historiens c’est en 1463 que Villon fut sauvé de la peine de mort par le Parlement qui le bannit pour dix ans sans objet de meurtre, et non après la mort de son adversaire en 1455, pour laquelle il obtient une lettre de rémission qui met un terme à son premier bannissement l’année suivante, cette même année 1456 où après sa rémission il commet un vol avec effraction au collège de Navarre. En outre, le jugement moral de l’éditeur tendant à interpréter les informations n’engage que lui. Il semblerait qu’un seul assassinat fut commis par Villon, le premier étant par conséquent l’unique, et lequel n’en était pas un, mais un meurtre de fait en légitime défense et reconnu comme tel. À lire d’autres récits d’historiens crédibles par leur documentation, la victime fut l’agresseur violent qui provoqua la rixe à la dague, à cause de la femme qui accompagnait Villon et un de leurs amis ; le chanoine récidivant de violence après l’arrêt de l’affrontement, où Villon blessé lui-même avait renoncé, ce dernier pour l’empêcher d’avancer lui aurait alors jeté une grosse pierre qui le coucha au point de ne pas s’en relever ; à l’hôpital, le chanoine conscient de sa propre responsabilité, déclara avant de mourir qu’il lui pardonnait. C’est la raison pour laquelle Villon, d’autre part considéré à l’université comme irréprochable, ne fut pas condamné à mort. Pour autant c’est la mort du chanoine — cette femme fait penser à Casque d’or, — qui engagea le destin de perdant du survivant, le conduisant l’année suivante à renchérir dans le pire jusqu’à réaliser l’acte d’échec pour en finir avec l’institution du savoir, (le vol avec effraction au Collège de Navarre, en association avec un comparse peu recommandable), etc... (Encyclopedia Britannica, wikipedia, Pierre Jetc.)... Voyou et voleur certainement, dans l’échec, et dualiste finissant par opter pour le mal, certainement encore (on peut penser à des aspects de Sade quand on lit ce que rapporte Rabelais dans le Quart Livre), mais escroc sûrement pas, car il obtint ses diplômes et commença à en vivre laborieusement, et fut relativement loyal à ses protecteurs, notamment Charles d’Orléans, poète lui-même reconnaissant le talent de Villon, incontesté en son temps. Nulle part ailleurs on ne lit qu’il fut un escroc, ce qui ne correspondrait pas au tempérament jouisseur et impulsif de Villon, qui finit par s’éloigner radicalement de Paris non pas en fuyard mais banni grâce à la clémence du Parlement, après avoir été torturé et condamné à l’étranglement et à la pendaison. De plus, loin de ne pas avoir atteint quarante ans, il est probable qu’il vécut au-delà de cinquante ans (préface de l’édition de Monnoye mise à jour par Pierre Jannet pour Alphonse Lemerre, libraire éditeur à Paris, en 1876 — il s’agit de l’édition mise à disposition dans le site gallica.fr). Mais comme Rimbaud (auquel on attribue aussi un meurtre, celui d’un ouvrier du chantier qu’il dirigea à Malte, avant de fuir au Yemen et en Éthiopie), dans sa fuite vitale et peut-être pour se pacifier, Villon rompit radicalement avec la poésie après son bannissement de Paris. Enfin, sur le préalable du dévoiement estudiantin de Villon avant qu’il ne fut caractérisé par sa marginalité, puis par la criminalité (les actes judiciaires étant la seule trace de sa biographie cela peut aussi influencer l’interprétation du parcours réellement vécu), il convient de rappeler qu’il eut lieu alors que la guerre de Cent ans n’était pas encore terminée et dans un mouvement général de contestation chaotique de l’université de Paris par les étudiants et les clercs, s’opposant à des opérations fréquentes de police à la porte de l’université, qui n’aurait rien eu à envier à l’agitation et au mouvement de 1968, au point qu’incapable de résoudre le problème de la grève des professeurs le roi Charles VII de France décida de la fermer purement et simplement pendant un an (1453-1954).

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