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Deux poètes tibétains en exil : 1/ Loten Namling 

mercredi 18 mai 2016, par Michèle Duclos

Dans le remarquable dossier sur la « Littérature contemporaine du Tibet » du printemps-été 2011 de la revue siècle 21, Françoise Robin, de l’INALCO, précise que vivace et plurielle, cette littérature est pratiquement inconnue hors du cercle restreint de ses lecteurs et de quelques spécialistes occidentaux et pourtant, l’écriture est aujourd’hui un des principaux canaux d’expression culturelle pour les Tibétains du Tibet mais aussi de l’exil.
Notre projet et les présentations suivantes sont beaucoup plus modestes et géoculturellement limités à des poètes tibétains qui ont fui à leurs graves périls (franchissement des hauts pics surveillés par des gardes chinois armés n’hésitant pas à tirer sur des enfants) et sont aujourd’hui réfugiés en Inde, en Europe ou aux États-Unis, aussi au Canada qui accueille chaque année un important contingent de jeunes Tibétains décidés et destinés à s’installer dans le pays voire à en adopter la nationalité. Visant essentiellement un public anglophone ils écrivent dans un anglais clair et direct.
Un même sentiment double, les deux faces de l’exil, anime ces poètes, allant de la nostalgie d’être loin du pays du « Lion de Neige » (qui figure sur la drapeau tibétain) à l’espoir de revenir un jour dans leur nation libérée, au « Pays des Neiges » ; et surtout une vénération envers la personne du Dalai-lama dont le charisme et la popularité sont douloureusement confirmés par l’animosité haineuse du gouvernement chinois et les châtiments exemplaires infligés dans leur pays aux Tibétains qui prononcent son nom en public ou cachent sa photo.
Les deux poètes ici présentés le sont par l’intermédiaire de l’APACT (Association paloise pour l’aide à la culture tibétaine) qui, sous le haut patronage de Madame Jetsun Pema, sœur du Dalai-lama, vient régulièrement en aide depuis 1986 à des centaines de réfugiés, dans les environs de Dharamsala, à Mainpat au Centre de l’Inde, et au Népal : enfants scolarisés dans des TCV (Tibetan Children Villages) moines et moniales, vieillards sans ressources. C’est pour cette association à sa demande que j’ai traduit les poèmes de Loten Namgyal. Palden Sonam est en quelque sorte un filleul dont je subventionne les études et par la même un correspondant assidu par mail.

Voir aussi l’article sur Palden Sonam (à partir du 25 mai).

— Loten Namling —

Né en Inde en 1963, Loten Namling est un artiste musicien, chanteur et humoriste tibétain, dessinateur d’animation et un penseur créatif qui a dédié sa vie à la conservation du riche patrimoine musical du Tibet. Il vit actuellement en exil en Suisse. Il mène un projet innovant, « Tibet Blues », dans lequel il explore de nouveaux chemins reliant les anciens chants à la culture contemporaine. De la Kalmoukie à la Corée en passant par le Pays de Galles et l’Amérique, il a voyagé dans le monde entier avec son luth tibétain, le dranyen, chantant les chansons du 6e dalaï-lama, de Milarepa, et les chants traditionnels authentiques du Tibet, contant les histoires de sa vie, reliant les chants du passé à la réalité du présent et invitant son audience à un voyage musical au travers du paysage de spiritualité tibétaine.

Il y a quelques années j’ai connu les moments de ma vie les plus merveilleux et inspirants …c’était en Irlande. Après mon concert j’ai voyagé plusieurs semaines le long de la côte ouest de l’Irlande et des hautes falaises de Moher. En route j’ai rencontré une belle chanteuse irlandaise qui a partagé ce voyage inoubliable. Elle fut merveilleuse avec moi et m’a montré des lieux sacrés et anciens que l’on peut imaginer chargés de puissance. Elle m’a mené dans des lieux secrets où les anciens druides vivaient et pratiquaient leur religion. Nous chantions à tue-tête librement sur les falaises de Moher et les montagnes sacrées alors que les vents soufflant fortement de l’océan emportaient nos mantras mélodieux de tous les côtés de l’univers. Le long de la côte nous rencontrions des pêcheurs locaux avec qui nous prenions plaisir à boire et à chanter toute la nuit. Ce qui m’attirait le plus, c’était les chants de rebelles irlandais. Quand les jeunes pêcheurs chantaient des chants de rebelles j’avais la chair de poule. C’était si puissant, direct et clair. Je pensais que nous Tibétains devons nous inspirer de leurs chants, les chants de rébellion. Le poème ci-dessus est basé ou adapté de l’un de mes chants de rebelles irlandais favoris qui convient très bien à notre lutte ; avec lui je rends hommage à nos amis irlandais et les remercie de m’avoir inspiré.

En juin 2012, préoccupé par l’immolation de moines et moniales tibétains depuis 2011, il organise un périple de cinquante jours, en tirant à pied jusqu’à Genève place des Nations un cercueil qu’il avait construit de ses mains, symbolisant la souffrance du peuple tibétain afin d’alerter l’opinion publique.
Il est chaque automne présent à Pau aux rencontres organisées par l’APACT et il y fait se rencontrer folklores tibétain et béarnais.

Mon luth pleure

Je me suis réveillé de mes rêves
dans un rêve à l’intérieur de rêves :
J’entends pleurer mon dranyen**.
Doucement je tiens l’antique luth tibétain à six cordes
dans mes bras
et j’essuie les poussières et le sable
du désert du Sahara ramenés
de mon récent voyage musical
au Sénégal.

Le bruit des vagues puissantes de l’Océan
résonne encore à mes oreilles
comme le splendide Kora*
joue des mélodies joyeuses du Sénégal
tandis que les enfants dansent et chantent sur le rivage
avec en fond de paysage
un magnifique coucher de soleil
rouge rutilant
à l’horizon lointain
de l’Ile infâme de Gorée.

Pendant des siècles l’ile
fut la Porte de l’Enfer
pour les noirs d’Afrique.
Ils étaient rassemblés là comme du bétail
de tout le continent
et envoyés en Amérique comme esclaves
pour leur restant de vie
génération après génération.
En tout 15 millions d’esclaves
traversèrent l’océan
jusqu’à l’autre bord.

Comme je franchissais les étroites
rigoles des trottoirs de pierre
qui mènent aux cachots
où les esclaves attendaient
des mois et peut-être des années
les bateaux qui les transporteraient,
l’odeur forte de rats pourris
et des corps décomposés des esclaves
et leurs urines et leurs excréments
remplissaient l’air comme si
c’était hier.

Cela réveilla en moi
la douleur et les souffrances de l’histoire semblable
de mon propre peuple au Tibet.
J’entendais les cris
de mes frères et sœurs
montant des cachots profonds
des prisons chinoises,
l’obscurité qui s’étendait
sur le Toit du Monde.

Dans le cauchemar de l’obscurité
les moines et les nonnes nus
désespérés par l’angoisse et le trouble
versent du kérosène sur leurs corps précieux
et éclairent l’obscurité
de la situation dans leur pays

Mon luth pleure
comme les sons mélancoliques doucement
montent des crevasses des cachots
apportant du répit aux âmes perdues
Et l’espoir aux vivants
Qu’un jour ils verront
La lumière de la Liberté !

Om Mani Padme Hum
Om saras wati soha***

*Dranyen : comme expliqué dans la suite du poème, luth tibétain ancien à six cordes.
**Kora : instrument à cordes
*** : Mantras très courants dans l’hindouisme. Ce sont des formules condensées formées d’une ou plusieurs syllabes répétées de nombreuses fois suivant un certain rythme dans un but de méditer, ou, à des fins religieuses.

A nul instant de ses déplacements il n’oublie la mission sacrée confiée au Poète.

Dans le train pour Karlsruhe

Dans le train pour Karlsruhe
grande est ma tristesse
car mes frères et mes sœurs
passent l’hiver glacial
dans les prisons chinoises
sombres et froides.

L’odeur des corps calcinés
flotte dans l’air
comme de l’encens brûlé
en offrande aux
protecteurs courroucés du Tibet
pour les éveiller
de leur profond sommeil provoqué
par les Chinois damnés

A l’extérieur de la prison
des pères et des mères
pleurent pour que soient relâchés leurs enfants
fermant les yeux ils prient
pour que longtemps vive le Dalaï-lama,
leur seul espoir
dans cette vie
et la prochaine.

Un gardien sort
et lance à contre cœur
dans la foule
un morceau de tissu noué
où gisent les cendres
de leurs aimés.

Ceux qui les aiment pleurent et s’indignent à voix haute
en affrontant une autre attaque.
Cette fois-ci des balles sporadiques qui les visent
sont tirées par des gardes chinois impitoyables.
Beaucoup à nouveau meurent
beaucoup à nouveau sont blessés.
Le monde continue avec un
autre matin ordinaire
et je suis dans un train
en route pour Karlsruhe…
pensif
impuissant
frustré.

Om mani padme hum…

Les Lions des Neiges rugissent appelant au retour du Dalai-lama

Une chaine de torches humaines
A enflammé le Toit du Monde
Et la chaleur des flammes
A réveillé les Lions des Neiges
Afin de mettre fin une fois pour toutes aux souffrances
Du peuple du Pays des Neiges

Depuis le sommet sacré du mont Kailash
Vers les montagnes à l’est d’Amnye Machen
Vers les déserts de Jangthang au nord
Les valeureux Lions des Neiges se sont levés
Leurs rugissements couvrent le plateau
L’Esprit de la Liberté appelle
A combattre les Démons Rouges
Pour libérer les Tibétains
A tout jamais…
Glorieux
Retour à leur Roi
Le Dalai-lama !

Tibet libre !

The Tin Box of Freedom

As a little boy I looked
Into the tearful eyes of my beloved parents
Amid sadness I saw the Truth
Truth of a nation
A spirit so pure and free
A Free Nation
That once flourished across
The roof of the world
They called KHA WAE SHING KHAM
The land of eternal snow.

Every night when darkness fell
In the flickering lights of butter lamp
With folded hands and closed eyes
My parents recited a few words of prayer...
"May His Holiness the Dalai lama...
Soon return to Tibet and all Tibetans reunite"
Tears would flow down their cheeks
Dropping on my little head
As if watering a young plant to grow up
With spirit of a warrior.

Beside their bed was a tin box
Filled with clothes and necessities
Packed and ever ready to leave
In case their prayers were answered
To return to their home land
KHA WAE SHING KHAM
The land of eternal snow

Days passed by
Weeks passed by
Months passed by
Years passed by
Many suns and moons
We waited together
with a hope of seeing
their land of freedom...
Alas..only the death was inevitable
It took away
Their only hope
To see their home land
Again.....

Om Ah Hum...

La Valise de la Liberté

Quand j’étais petit je contemplais
Les yeux pleins de larmes de mes parents chéris
Au milieu de la tristesse je voyais la Vérité
La Vérité d’une nation
Esprit si pur et si libre
Une Nation libre
Qui naguère s’épanouissait sur
Le toit du monde
Elle s’appelait KHA WAE SHING KHAM
La Terre des Neiges Éternelles.

Chaque nuit quand tombait l’obscurité
A la lumière vacillante de la lampe à beurre
Mains jointes et yeux clos
Mes parents récitaient quelques mots de prière…
« Puisse Sa Sainteté le Dalaï-lama…
Bientôt rentrer au Tibet et réunir tous les Tibétains »
Les larmes coulaient le long de leurs joues
Et tombaient sur ma petite tête
Comme pour arroser une jeune plante et l’encourager à grandir
Avec l’esprit d’un guerrier.

Près de leur lit était une valise en fer blanc
Remplie de vêtements et d’objets nécessaires
Emballés et prêts à partir
Au cas où leurs prières seraient exhaussées
Pour rentrer dans leur patrie
KHA WAE SHING KHAM
Terre des neiges éternelles

Les jours passèrent
Les semaines passèrent
Les mois passèrent
Les années passèrent
Beaucoup de soleils et de lunes
Nous attendions ensemble
Avec l’espoir de revoir
Le pays de la liberté…
Hélas… seule la mort était inévitable
Elle emporta
Leur seul espoir
De voir leur patrie
A nouveau.

Om Ah Hum

Rangzen Song

Come fellow Tibetans,
Sing with me a Song of Freedom
A Song of Love and hate
Of Love to our Nation
And of hatred to the oppressor
The oppressors who trod our fathers down
Who steal our children bread
Whose hand of greed is stretched to
Rob the living and the dead

Sing with me a rangzen Song,
As we march to the gates of China
To end the age-long tyranny that
Makes for human tears
Our March is nearer done
With each setting of the sun
The tyrants might is passing
With the passing of the years

We sing no Song of wailing
And no Song of sighs and tears
High are our hopes
And stout our hearts
And banished all our fear
Our flag is raised above us
So that all world may see
’Tis Tibet’s Spirit of Freedom
Alone that can free Tibet !

Out of the depths of misery
We march with hearts aflame
With wrath against Chinese oppressors
Who destroy our nation’s pride
The serf who licks his tyrant’s rod
May bend forgiving knee
The slave who breaks his slavery chain
A wrathful man must be

Our warriors march onward
With their faces towards the Dawn
In trust secure in that One Thing
The slave may lean upon,
The might within the arm of him
Who knowing freedom’s worth
Strikes home to banish tyranny
From off the face of the Earth.

Free Tibet..........

Chant de la liberté

Venez, compagnons tibétains,
Chanter avec moi un chant de liberté
Chant d’amour et de haine
D’amour pour notre nation
Et de haine pour l’oppresseur
L’oppresseur qui a piétiné nos parents
Qui vole le pain de nos enfants
Dont la main avide est tendue pour
Spolier les vivants et les morts.

Chantez avec moi un chant de liberté
Alors que nous marchons vers la porte de la Chine
Pour mettre fin à la longue tyrannie
Cause des larmes humaines
Notre marche est presque achevée
A chaque coucher du soleil
La puissance des tyrans passe
Comme passent les années

Nous ne chantons pas des chants de lamentation
Ni de chant de soupirs et de larmes
Elevés sont nos espoirs
Et solides nos cœurs
Et bannie toute notre peur
Notre drapeau est levé au-dessus de nous
Pour que le monde entier voie
Que l’esprit de liberté du Tibet
Seul peut libérer le Tibet !

Du plus profond du malheur
Nous marchons la flamme au cœur
Pleins de colère contre les oppresseurs chinois
Qui détruisent la fierté de notre nation
L’esclave qui lèche le bâton du tyran
Peut plier un genou oublieux
L’esclave qui rompt sa chaine de servitude
Doit avoir la colère au cœur

Nos guerriers progressent
Le visage levé vers l’aube
Assurés dans cette seule chose
Sur laquelle l’esclave peut s’appuyer
La puissance du bras de celui
Qui connait la valeur de la liberté
Frappe droit au but pour bannir la tyrannie
De la surface de la terre.

Tibet libre

P.-S.

Deux poètes tibétains en exil, (première publication dans Le Journal des Poètes 2015/1).

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