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Découvrir le MOB museum of alternative art, un musée d’art alternatif au Japon 

mardi 28 mai 2013, par Julien Bielka

Dans le nord-est du Japon, préfecture de Tochigi, à environ 150 kilomètres de Tokyo, le MOB museum of alternative-art, MOB pour hitotsuno bijutsukan (littéralement "un autre musée"), est un musée fondé en 2000, dédié à l’art alternatif et accueillant principalement, mais pas uniquement, l’art de personnes handicapées (handicap mental, psychique, sensoriel ou moteur). C’est le premier musée de ce genre à avoir vu le jour au Japon. L’art alternatif est une notion relativement floue, recouvrant des réalités diverses ; il est appelé aussi art outsider et englobe tout ce qui est en marge de l’art établi. Il coïncide parfois avec l’art brut (“ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique“, selon Dubuffet, art inventif, émancipé des poncifs) sans toutefois s’y résumer, et inclut en théorie tout aussi bien l’art des autodidactes, des marginaux, l’art de créateurs influencés par l’art brut, l’art naïf...

J’avais écrit il y a deux ans dans cette même revue qu’il était abusif de voir le Japon par le seul prisme du conformisme, du conditionnement, de la sur-socialisation. Qu’en est-il en art ? Dans les arts traditionnels, impossible : les écoles sont structurées de manière pyramidale, quasi-sectaire, tout y est strictement codifié et le respect de la filiation (concept cher au shintô comme au confucianisme) l’emporte sur l’affirmation d’un style personnel. Dans le circuit de l’art contemporain japonais, comme partout ailleurs, quelques créateurs originaux et subversifs arrivent à surnager tant bien que mal dans les eaux glacées des réseaux, du marché et du pouvoir. À l’autre extrémité, avec les créateurs exposés dans le MOB museum of alternative art et dans les autres musées d’art brut / art outsider au Japon [1], mais aussi avec tous ceux qui créent en cachette, pas (encore) découverts, on trouve, loin de toute conformité, un art fortement individualisé, où l’offre précède la demande — un art qui propose donc idéalement une véritable alternative.

Pour se rendre au MOB museum of alternative art, ce n’est pas simple, tant mieux, c’est bon signe et cela contribue au plaisir lié à la sensation de "découverte" d’un lieu unique, un peu secret, à la lisière du monde. Quand, comme moi, on ne possède pas de voiture, il faut prendre un train à la gare de Ueno (à Tokyo), puis, arrivé à Utsunomiya, capitale de la préfecture, prendre la ligne Tohoku jusqu’à la gare de Ujiie. De là, une quarantaine de minutes de bus, puis, arrivé à destination (la petite ville de Nakagawa) une bonne marche en pleine campagne. Le jour où j’y suis allé, début avril, on annonçait un violent typhon pour la fin d’après-midi, j’espérais que le musée ne soit pas fermé. De l’arrêt de bus au musée, charme d’une promenade dans le Japon rural : montagnes au loin, fleurs sauvages, bambous, cerisiers encore fleuris, air pur, calme profond. Après m’être demandé plusieurs fois si je ne m’étais pas égaré, je vois une pancarte indiquant le musée. Une grande maison traditionnelle, sobre et belle, en bois. La porte est ouverte, quel soulagement !

L’accueil est cordial, la jeune fille semble surprise de voir un visiteur aujourd’hui (les gens commencent à se calfeutrer, le ciel se fait de plus en plus menaçant), on discute... La demeure, de l’intérieur, est décidément superbe, vaste (loin des standards tokyoïtes) tout en donnant une agréable sensation d’intimité chaleureuse. J’apprends qu’il s’agit d’une ancienne école primaire, fermée en 2000 (du fait du vieillissement de la population japonaise, très peu d’enfants vivent dans les environs) puis reconvertie en musée l’année suivante par l’association à but non-lucratif Môhitotsuno Bijutsukan. Une école transformée en musée d’art alternatif... Je souris, émerveillé devant une telle opération alchimique, un établissement du système éducatif d’intégration (à un marché concurrentiel qui broie trop souvent les individualités) se voyant changé en son exact contraire : un lieu accueillant l’invention créatrice de soi, débordant tout ce qui pourrait la figer, la conditionner, la nier. Je me prends aussitôt à rêver d’une école idéale qui, parallèlement à la nécessaire transmission du savoir, encouragerait également les potentialités expressives, plastiques des individus... Je paie les 700 yens (moins de 6 euros) requis pour visiter l’exposition du moment (pas de collection permanente, mais deux expositions par an), exposition consacrée à des artistes de la préfecture voisine d’Ibaraki. Un long couloir, et quatre salles de classe devenues salles d’exposition.

Le trouble est immédiat devant ces œuvres étonnantes, à la fois étranges et familières... Des œuvres dont le caractère de non-maîtrise me semble manifester quelque chose qui serait peut-être, au moins autant que le “pulsionnel”, l’”impossibilité de voir et d’ordonner selon un sens” : “vision du multiple qui devient aveugle”, “fait de ne rien voir dans l’ordre du pensable et du désignable”, “extase devant le hasard [2]. Je remarque parmi les œuvres exposées deux grandes tendances :

— j’assimilerais la première à une sorte de surréalisme spontané, quasi-enfantin, parfois facétieux, où l’on retrouve l’incongruité d’un processus onirique créateur de monstres, de chimères ; des images déroutantes nées de la mise en présence d’éléments appartenant à des catégories éloignées.

— la deuxième, qui m’a surpris, était plus frontalement "mimétique", les artistes se concentrant sur le modèle extérieur, le monde sensible, de façon atypique. Certaines toiles montrent en effet une rupture de l’iconicité par des "cadrages" inhabituels et tendent à l’abstraction. La perception retourne à l’état sauvage ; ces œuvres indiquent qu’il existe une autre vision, d’habitude chassée par le conditionnement culturel, et qui peut nous rendre le monde particulièrement déroutant : "Si nous réduisons notre monde aux données de nos sensations sans les connecter entre elles, nous nous retrouvons dans le monde d’Alice" (Ali Benmakhlouf)

Dans tous les cas, un refus de consentir aux figures reçues... une modestie aussi, un humour parfois (les canards de Masamichi Ichimura, le Christ irlandais de Chikara Akagi, les séries d’animaux de Keiichi Morishita)... et, en rupture avec l’idée d’un art réservé à une élite de créateurs prométhéens, on retrouve également la survivance de la volonté des surréalistes de rendre l’art accessible aux non-spécialistes. L’intérêt esthétique que l’on peut trouver à ces œuvres se double donc d’un aspect humain (essor de la subjectivité, épanouissement voire "renaissance" [3]), et certainement social.

Masamichi Ichimura
Keiichi Morishita

Tout à l’heure, j’insistais sur le "flou" entourant l’"art alternatif", qui englobe des réalités diverses. C’est à mon avis ce qui fait sa force, car la malléabilité de ce concept permet au musée d’accueillir également, en plus des artistes sans formation artistique, des artistes appartenant au monde de l’art, diplômés d’une école d’art, etc. Ainsi, on trouve dans cette exposition les œuvres de Hidenori Majima, de Chiaki Saitô et de Naomi Shioya, dont les petites biographies précisent qu’ils sont des anciens de Geidai (l’équivalent des Beaux-Arts) ou d’écoles d’art privées. Difficile, après le 11 mars 2011, de rester indifférent devant cette étendue d’eau peinte sur une immense toile de Hidenori Majima.

Hidenori Majima

Séduction également des sculptures sur verre de Naomi Shioya, en particulier cet ours agrémenté d’une porte donnant sur un monde de magie. Excellente initiative, donc, que cette ouverture, évitant tout risque de "ghettoïsation", reproche qui fut fait à Jean Dubuffet (ce dernier ayant tendance à sanctifier les créateurs bruts au détriment des autres, ce qui l’amenait à assimiler injustement, dans Asphyxiante culture, Van Gogh et Henri Rousseau à "de la pacotille d’agence touristique"). Décloisonnons ! Pas d’enfermement, mais une coexistence, un dialogue, à mon sens idéal. Miroite l’utopie fouriériste, que je fais mienne, d’"un monde où il n’y aurait plus que des différences, en sorte que se différencier ne serait plus s’exclure" [4].

Naomi Shioya

Quelques réserves, tout de même. Le décloisonnement est une excellente chose, mais j’ai l’impression qu’il pourrait aller encore plus loin, et le MOB présenter une alternative encore plus radicale ! J’en juge sur une seule expo et je ne voudrais pas généraliser, mais il semblerait que le MOB expose surtout des artistes handicapés (dix artistes exposés sur les treize, appartenant pour la plupart à l’association Jinenjo Club) exempts de formation artistique, et dans une moindre mesure des artistes non-handicapés formés dans des écoles d’art. Il serait bon, je crois, d’inclure aussi l’art des marges, l’art créé par des excentriques, déviants, autodidactes complètement à l’écart, allant peut-être encore plus loin dans la rupture et l’inventivité ; d’intégrer aux expositions des artistes créant spontanément, et pas sous l’influence possible d’artistes-thérapeutes, comme cela se constate souvent pour les travaux de personnes handicapés [5]. Il en existe au Japon, certains sont recensés dans la Collection de l’Art Brut de Lausanne : Masao Obata, Ataa Oko, entre autres... Certes, ils sont aussi plus difficiles à découvrir...

Yusuke Nakamura

Le lendemain, journée magnifique post-typhon, ciel bleu ; avant de rentrer à Tokyo, je me suis rendu au musée d’art contemporain d’Utsunomiya, croyant à tort y trouver des tableaux de Magritte (l’expo était terminée - à la place, une expo sur le post-minimalisme japonais). Le contraste avec le musée visité la veille était flagrant : accueil impeccable (comme souvent au Japon) mais formel, tatemae, et dans le musée, clean, fonctionnel, froid (beau bâtiment cependant, entouré d’arbres), une ambiance compassée, un rien guindée, PROUT-PROUT ! et des œuvres dignes d’intérêt, mais dont l’affectation et le peu d’humour bien souvent intimident (à part une jolie colonne de porc, sic, d’un artiste dont je ne retrouve plus le nom). Peu importe : cette visite du MOB m’a donné l’envie d’y retourner pour la prochaine expo, de découvrir les autres musées d’art brut / alternatif au Japon et aussi, à la manière des chercheurs de météorites, de partir à la recherche, dans les coins les plus périphériques, les plus louches du territoire japonais, de créateurs singuliers...

Ibaraki
Junko Yamamoto




Infos pratiques :


Adresse : 1181-2, Koguchi Nakagawa-chô Nasu-gun Tochigi-ken

téléphone et fax : 0287-92-8088

site web : http://www.mobmuseum.org

horaires : 10h 17h
fermé le lundi (ouvert les jours de fêtes nationales et pendant les vacances)
fermé en hiver

Pour s’y rendre :

Au sortir de la gare d’Ujiie, prendre le bus en direction de Bato et descendre à l’arrêt "Takada" (environ 30 minutes de marche jusqu’au musée) ou bien à "Ogawashakomae" (7 minutes en taxi, à condition d’en trouver un).
Un plan assez détaillé (en japonais) se trouve à cette adresse : http://www.mobmuseum.org/map.html

※ À noter que dans la même ville que le MOB se trouvent plusieurs autres sites intéressants à visiter : le musée Hiroshige, l’atelier de céramique Koisagoyaki, le musée du livre illustré Ehon no oka, le sanctuaire shintô Torinokosanjô, le temple bouddhiste Kentokuji...

Notes

[1Citons, entre autres, le Borderless Art Museum No-Ma dans la préfecture de Shiga (http://www.no-ma.jp/), le musée Lumbi à Iwate (http://kourinkai-swc.or.jp/museum-lumbi/), le musée Tomonotsu à Hiroshima (http://abtm.jp/), le musée Warakoh à Kôchi (http://warakoh.com/museum), le musée Mizunoki à Kyôto (http://www.mizunoki-museum.org/).

[2Clément Rosset, Logique du pire.

[3Roland Barthes par Roland Barthes.

[4Le lecteur consentira, je l’espère, à envisager la création dans son acception la plus large, sans l’enfermer dans les limites d’une création réussie ou reconnue, mais bien plutôt en la considérant comme la coloration de toute attitude face à la réalité extérieure.

Il s’agit avant tout d’ un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue  ; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter. La soumission entraîne chez l’individu un sentiment de futilité, associé à l’idée que rien n’a d’importance. Ce peut être même un réel supplice pour certains êtres que d’avoir fait l’expérience d’une vie créative juste assez pour s’apercevoir que la plupart du temps, ils vivent de manière non créative, comme s’ils étaient pris dans la créativité de quelqu’un d’autre ou dans celle d’une machine.

Cette seconde manière de vivre dans le monde doit être tenue pour une maladie, au sens psychiatrique du terme. Tout compte fait, notre théorie présuppose que vivre créativement témoigne d’une bonne santé et que la soumission constitue, elle, une base mauvaise de l’existence.” (Winnicott, Jeu et réalité)

[5On lit par exemple dans Le Poignard Subtil, le blog incontournable de Bruno Montpied : Longtemps je me suis défié de l’art des handicapés, tant ce que j’en voyais en France me paraissait proche de l’art des enfants, et très piloté à distance peut-être par une sorte de deus ex machina, l’animateur de l’atelier du home d’accueil, qui donnait en secret une coloration à toutes les œuvres de ses protégés. http://lepoignardsubtil.hautetfort.com/archive/2008/06/14/et-pour-cela-prefere-l-impair-e-une-nouvelle-galerie-d-art.html

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