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De l’inconvénient d’être né (1) 

lundi 1er février 2010, par Emil Cioran




Sommaire :

I


II


III


IV



Trois heures du matin. Je perçois cette seconde, et puis cette autre, je fais le bilan de chaque
minute.
Pourquoi tout cela ? — Parce que je suis né.
C’est d’un type spécial de veilles que dérive la mise en cause de la naissance.

*

« Depuis que je suis au monde » — ce depuis me paraît chargé d’une signification si effrayante
qu’elle en devient insoutenable.

*

Il existe une connaissance qui enlève poids et portée à ce qu’on fait : pour elle ; tout est privé de
fondement, sauf elle-même. Pure au point d’abhorrer jusqu’à l’idée d’objet, elle traduit ce savoir
extrême selon lequel commettre ou ne pas commettre un acte c’est tout un et qui s’accompagne
d’une satisfaction extrême elle aussi : celle de pouvoir répéter, en chaque rencontre, qu’aucun geste
qu’on exécute ne vaut qu’on y adhère, que rien n’est rehaussé par quelque trace de substance, que la
« réalité » est du ressort de l’insensé. Une telle connaissance mériterait d’être appelée posthume :
elle s’opère comme si le connaissant était vivant et non vivant, être et souvenir d’être. « C’est déjà du
passé », dit-il de tout ce qu’il accomplit, dans l’instant même de l’acte, qui de la sorte est à jamais
destitué de présent.

*

Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous
démenons, rescapés qui essaient de l’oublier. La peur de la mort n’est que la projection dans l’avenir
d’une peur qui remonte à notre premier instant.
Il nous répugne, c’est certain, de traiter la naissance de fléau : ne nous a-t-on pas inculqué qu’elle
était le souverain bien, que le pire se situait à la fin et non au début de notre carrière ? Le mal, le vrai
mal est pourtant derrière, non devant nous. C’est ce qui a échappé au Christ, c’est ce qu’a saisi le
Bouddha : « Si trois choses n’existaient pas dans le monde, ô disciples, le Parfait n’apparaîtrait pas
dans le monde... » Et, avant la vieillesse et la mort, il place le fait de naître, source de toutes les
infirmités et de tous les désastres.

*

On peut supporter n’importe quelle vérité, si destructrice soit-elle, à condition qu’elle tienne lieu
de tout, qu’elle compte autant de vitalité que l’espoir auquel elle s’est substituée.

*

Je ne fais rien, c’est entendu. Mais je vois les heures passer — ce qui vaut mieux qu’essayer de les
remplir.

*

Il ne faut pas s’astreindre à une œuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse se
murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant.

*

A quel point l’humanité est en régression, rien ne le prouve mieux que l’impossibilité de trouver
un seul peuple, une seule tribu, où la naissance provoque encore deuil et lamentation.

*

S’insurger contre l’hérédité c’est s’insurger contre des milliards d’années, contre la première
cellule.

Il y a un dieu au départ, sinon au bout, de toute joie.

*

Jamais à l’aise dans l’immédiat, ne me séduit que ce qui me précède, que ce qui m’éloigne d’ici,
les instants sans nombre où je ne fus pas : le non-né.

*

Besoin physique de déshonneur. J’aurais aimé être fils de bourreau.

*

De quel droit vous mettez-vous à prier pour moi ? Je n’ai pas besoin d’intercesseur, je me
débrouillerai seul. De la part d’un misérable, j’accepterais peut-être, mais de personne d’autre, fût-ce
d’un saint. Je ne puis tolérer qu’on s’inquiète de mon salut. Si je l’appréhende et le fuis, quelle
indiscrétion que vos prières ! Dirigez-les ailleurs ; de toute manière, nous ne sommes pas au service
des mêmes dieux. Si les miens sont impuissants, il y a tout lieu de croire que les vôtres ne le sont
pas moins. En supposant même qu’ils soient tels que vous les imaginez, il leur manquerait encore le
pouvoir de me guérir d’une horreur plus vieille que ma mémoire.

*

Quelle misère qu’une sensation ! L’extase elle-même n’est, peut-être, rien de plus.

*

Défaire, dé-créer, est la seule tâche que l’homme puisse s’assigner, s’il aspire, comme tout
l’indique, à se distinguer du Créateur.

*

Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je
me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du
monde.

*

Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père.

*

En règle générale, les hommes attendent la déception : ils savent qu’ils ne doivent pas
s’impatienter, qu’elle viendra tôt ou tard, qu’elle leur accordera les délais nécessaires pour qu’ils
puissent se livrer à leurs entreprises du moment. Il en va autrement du détrompé : pour lui, elle
survient en même temps que l’acte ; il n’a pas besoin de la guetter, elle est présente. En
s’affranchissant de la succession, il a dévoré le possible et rendu le futur superflu. « Je ne puis vous
rencontrer dans votre avenir, dit-il aux autres. Nous n’avons pas un seul instant qui nous soit
commun. » C’est que pour lui l’ensemble de l’avenir est déjà là.
Lorsqu’on aperçoit la fin dans le commencement, on va plus vite que le temps. L’illumination,
déception foudroyante, dispense une certitude qui transforme le détrompé en délivré.

*

Je me délie des apparences et m’y empêtre néanmoins ; ou plutôt : je suis à mi-chemin entre ces
apparences et cela qui les infirme, cela qui n’a ni nom ni contenu, cela qui est rien et qui est tout. Le
pas décisif hors d’elles, je ne le franchirai jamais. Ma nature m’oblige à flotter, à m’éterniser dans
l’équivoque, et si je tâchais de trancher dans un sens ou dans l’autre, je périrais par mon salut.

*

Ma faculté d’être déçu dépasse l’entendement. C’est elle qui me fait comprendre le Bouddha, mais
c’est elle aussi qui m’empêche de le suivre.

*

Ce sur quoi nous ne pouvons plus nous apitoyer, ne compte et n’existe plus. On s’aperçoit
pourquoi notre passé cesse si vite de nous appartenir pour prendre figure d’histoire, de quelque
chose qui ne regarde plus personne.

*

Au plus profond de soi, aspirer à être aussi dépossédé, aussi lamentable que Dieu.

*

Le vrai contact entre les êtres ne s’établit que par la présence muette, par l’apparente non-
communication, par l’échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.

*

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu
travail de vérification...

*

Que tout soit dépourvu de consistance, de fondement, de justification, j’en suis d’ordinaire si
assuré, que, celui qui oserait me contredire, fût-il l’homme que j’estime le plus, m’apparaîtrait
comme un charlatan ou un abruti.

*

Dès l’enfance, je percevais l’écoulement des heures, indépendantes de toute référence, de tout acte
et de tout événement, la disjonction du temps de ce qui n’était pas lui, son existence autonome, son
statut particulier, son empire, sa tyrannie. Je me rappelle on ne peut plus clairement cet après-midi où, pour la première fois, en face de l’univers vacant, je n’étais plus que fuite d’instants rebelles à
remplir encore leur fonction propre. Le temps se décollait de l’être à mes dépens.

*

A la différence de Job, je n’ai pas maudit le jour de ma naissance ; les autres jours en revanche, je
les ai tous couverts d’anathèmes...

*

Si la mort n’avait que des côtés négatifs, mourir serait un acte impraticable.

*

Tout est ; rien n’est. L’une et l’autre formule apportent une égale sérénité. L’anxieux, pour son
malheur, reste entre les deux, tremblant et perplexe, toujours à la merci d’une nuance, incapable de
s’établir dans la sécurité de l’être ou de l’absence d’être.

*

Sur cette côte normande, à une heure aussi matinale, je n’avais besoin de personne. La présence
des mouettes me dérangeait : je les fis fuir à coups de pierres. Et leurs cris d’une stridence
surnaturelle, je compris que c’était justement cela qu’il me fallait, que le sinistre seul pouvait
m’apaiser, et que c’est pour le rencontrer que je m’étais levé avant le jour.

*

Être en vie — tout à coup je suis frappé par l’étrangeté de cette expression, comme si elle ne
s’appliquait à personne.

*

Chaque fois que cela ne va pas et que j’ai pitié de mon cerveau, je suis emporté par une
irrésistible envie de proclamer. C’est alors que je devine de quels piètres abîmes surgissent
réformateurs, prophètes et sauveurs.

*

J’aimerais être libre, éperdument libre. Libre comme un mort-né.

*

S’il entre dans la lucidité tant d’ambiguïté et de trouble, c’est qu’elle est le résultat d’un mauvais
usage que nous avons fait de nos veilles.

*

La hantise de la naissance, en nous transportant avant notre passé, nous fait perdre le goût de l’avenir, du présent et du passé même.

*

Rares sont les jours où, projeté dans la post-histoire, je n’assiste pas à l’hilarité des dieux au sortir
de l’épisode humain.
Il faut bien une vision de rechange, quand celle du Jugement ne contente plus personne.

*

Une idée, un être, n’importe quoi qui s’incarne, perd sa figure, tourne au grotesque. Frustration de
l’aboutissement. Ne jamais s’évader du possible, se prélasser en éternel velléitaire, oublier de naître.

*

La véritable, l’unique malchance : celle de voir le jour. Elle remonte à l’agressivité, au principe
d’expansion et de rage logé dans les origines, à l’élan vers le pire qui les secoua.

*

Quand on revoit quelqu’un après de longues années, il faudrait s’asseoir l’un en face de l’autre et
ne rien dire pendant des heures, afin qu’à la faveur du silence la consternation puisse se savourer
elle-même.

*

Jours miraculeusement frappés de stérilité. Au lieu de m’en réjouir, de crier victoire, de convertir
cette sécheresse en fête, d’y voir une illustration de mon accomplissement et de ma maturité, de
mon détachement enfin, je me laisse envahir par le dépit et la mauvaise humeur, tant est tenace en
nous le vieil homme, la canaille remuante, inapte à s’effacer.

*

Je suis requis par la philosophie hindoue, dont le propos essentiel est de surmonter le moi ; et tout
ce que je fais et tout ce que je pense n’est que moi et disgrâces du moi.

*

Pendant que nous agissons, nous avons un but ; l’action finie, elle n’a pas plus de réalité pour nous
que le but que nous recherchions. Il n’y avait donc rien de bien consistant dans tout cela, ce n’était
que du jeu. Mais il en est qui ont conscience de ce jeu pendant l’action même : ils vivent la
conclusion dans les prémisses, le réalisé dans le virtuel, ils sapent le sérieux par le fait même qu’ils
existent.
La vision de la non-réalité, de la carence universelle, est le résultat combiné d’une sensation
quotidienne et d’un frisson brusque. Tout est jeu — sans cette révélation, la sensation qu’on traîne le
long des jours n’aurait pas ce cachet d’évidence dont ont besoin les expériences métaphysiques pour
se distinguer de leurs contrefaçons, les malaises. Car tout malaise n’est qu’une expérience
métaphysique avortée.

*

Quand on usé l’intérêt que l’on prenait à la mort, et qu’on se figure n’avoir plus rien à en tirer, on
se replie sur la naissance, on se met à affronter un gouffre autrement inépuisable...

*

En ce moment même, j’ai mal. Cet événement, crucial pour moi, est inexistant, voire
inconcevable pour le reste des êtres, pour tous les êtres. Sauf pour Dieu, si ce mot peut avoir un
sens.

*

On entend de tous côtés, que si tout est futile, faire bien ce que l’on fait, ne l’est pas. Cela même
l’est pourtant. Pour arriver à cette conclusion, et la supporter, il ne faut pratiquer aucun métier, ou
tout au plus celui de roi, comme Salomon.

*

Je réagis comme tout le monde et même comme ceux que je méprise le plus ; mais je me rattrape
en déplorant tout acte que je commets, bon ou mauvais.

*

Où sont mes sensations ? Elles se sont évanouies en... moi, et ce moi qu’est-il, sinon la somme de
ces sensations évaporées ?

*

Extraordinaire et nul — ces deux adjectifs s’appliquent à un certain acte, et, par suite, à tout ce
qui en résulte, à la vie en premier lieu.

*

La clairvoyance est le seul vice qui rendre libre — libre dans un désert.

*

A mesure que les années passent, le nombre décroît de ceux avec lesquels on peut s’entendre.
Quand on n’aura plus personne à qui s’adresser, on sera enfin tel qu’on était avant de choir dans un
nom.

*

Quand on se refuse au lyrisme, noircir une page devient une épreuve : à quoi bon écrire pour dire
exactement ce qu’on avait à dire ?

*

Il est impossible d’accepter d’être jugé par quelqu’un qui a moins souffert que nous. Et comme
chacun se croit un Job méconnu...

*

Je rêve d’un confesseur idéal, à qui tout dire, tout avouer, je rêve d’un saint blasé.

*

Depuis des âges et des âges que l’on meurt, le vivant a dû attraper le pli de mourir ; sans quoi on
ne s’expliquerait pas pourquoi un insecte ou un rongeur, et l’homme même, parviennent, après
quelques simagrées, à crever si dignement.

*

Le paradis n’était pas supportable, sinon le premier homme s’en serait accommodé ; ce monde ne
l’est pas davantage, puisqu’on y regrette le paradis ou l’on en escompte un autre. Que faire ? où aller ?
Ne faisons rien et n’allons nulle part, tout simplement.

*

La santé est un bien assurément ; mais à ceux qui la possèdent a été refusée la chance de s’en
apercevoir, une santé consciente d’elle-même étant une santé compromise ou sur le point de l’être.
Comme nul ne jouit de son absence d’infirmités, on peut parler sans exagération aucune d’une
punition juste des bien-portants.

*

Certains ont des malheurs ; d’autres des obsessions. Lesquels sont les plus à plaindre ?

*

Je n’aimerais pas qu’on fût équitable à mon endroit : je pourrais me passer de tout, sauf du tonique
de l’injustice.

*

« Tout est douleur » — la formule bouddhique, modernisée, donnerait : « Tout est cauchemar. »
Du même coup, le nirvâna, appelé à mettre un terme à un tourment autrement répandu, cesserait
d’être un recours réservé à quelques-uns seulement, pour devenir universel comme le cauchemar
lui-même.

*

Qu’est-ce qu’une crucifixion unique, auprès de celle, quotidienne, qu’endure l’insomniaque ?

*

Comme je me promenais à une heure tardive dans cette allée bordée d’arbres, une châtaigne
tomba à mes pieds. Le bruit qu’elle fit en éclatant, l’écho qu’il suscita en moi, et un saisissement
hors de proportion avec cet incident infime, me plongèrent dans le miracle, dans l’ébriété du
définitif, comme s’il n’y avait plus de questions, rien que des réponses. J’étais ivre de mille
évidences inattendues, dont je ne savais que faire...
C’est ainsi que je faillis toucher au suprême. Mais je crus préférable de continuer ma promenade.

*

Nous n’avouons nos chagrins à un autre que pour le faire souffrir, pour qu’il les prenne à son
compte. Si nous voulions nous l’attacher, nous ne lui ferions part que de nos tourments abstraits, les
seuls qu’accueillent avec empressement tous ceux qui nous aiment.

*

Je ne me pardonne pas d’être né. C’est comme si, en m’insinuant dans ce monde, j’avais profané
un mystère, trahi quelque engagement de taille, commis une faute d’une gravité sans nom.
Cependant il m’arrive d’être moins tranchant : naître m’apparaît alors comme une calamité que je
serais inconsolable de n’avoir pas connue.

*

La pensée n’est jamais innocente. C’est parce qu’elle est sans pitié, c’est parce qu’elle est
agression, qu’elle nous aide à faire sauter nos entraves. Supprimerait-on ce qu’elle a de mauvais et
même de démoniaque, qu’il faudrait renoncer au concept même de délivrance.

*

Le moyen le plus sûr de ne pas se tromper est de miner certitude après certitude.
Il n’en demeure pas moins que tout ce qui compte fut fait en dehors du doute.

*

Depuis longtemps, depuis toujours, j’ai conscience que l’ici-bas n’est pas ce qu’il me fallait et que
je ne saurais m’y faire ; c’est par là, et par là uniquement, que j’ai acquis un rien d’orgueil spirituel, et
que mon existence m’apparaît comme la dégradation et l’usure d’un psaume.

*

Nos pensées, à la solde de notre panique, s’orientent vers le futur, suivent le chemin de toute
crainte, débouchent sur la mort. Et c’est inverser leurs cours, c’est les faire reculer, que de les diriger
vers la naissance et de les obliger à s’y fixer. Elles perdent par là même cette vigueur, cette tension
inapaisable qui gît au fond de l’horreur de la mort, et qui est utile à nos pensées si elles veulent se
dilater, s’enrichir, gagner en force. On comprend alors pourquoi, en parcourant un trajet contraire,
elles manquent d’allant, et sont si lasses quand elles butent enfin contre leur frontière primitive,
qu’elles n’ont plus d’énergie pour regarder par-delà, vers le jamais-né.

*

Ce ne sont pas mes commencements, c’est le commencement qui m’importe. Si je me heurte à ma
naissance, à une obsession mineure, c’est faute de pouvoir me colleter avec le premier moment du
temps. Tout malaise individuel se ramène, en dernière instance, à un malaise cosmogonique,
chacune de nos sensations expiant ce forfait de la sensation primordiale, par quoi l’être se glissa
hors d’on ne sait où...

*

Nous avons beau nous préférer à l’univers, nous nous haïssons néanmoins beaucoup plus que
nous ne pensons. Si le sage est une apparition tellement insolite, c’est qu’il semble inentamé par
l’aversion, qu’à l’égal de tous les êtres, il doit nourrir pour lui-même.

*

Nulle différence entre l’être et le non-être, si on les appréhende avec une égale intensité.

*

Le non-savoir est le fondement de tout, il crée le tout par un acte qu’il répète à chaque instant, il
produit ce monde et n’importe quel monde, puisqu’il ne cesse de prendre pour réel ce qui ne l’est
pas. Le non-savoir est la gigantesque méprise qui sert de base à toutes nos vérités, le non-savoir est
plus ancien et plus puissant que tous les dieux réunis.

*

On reconnaît à ceci celui qui a des dispositions pour la quête intérieure : il mettra au-dessus de
n’importe quelle réussite l’échec, il le cherchera même, inconsciemment s’entend. C’est que l’échec,
toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit,
alors que le succès nous éloigne de ce qu’il y a de plus intime en nous et en tout.

*

Il fut un temps où le temps n’était pas encore... Le refus de la naissance n’est rien d’autre que la
nostalgie de ce temps d’avant le temps.

*

Je pense à tant d’amis qui ne sont plus, et je m’apitoie sur eux. Pourtant ils ne sont pas tellement à
plaindre, car ils ont résolu tous les problèmes, en commençant par celui de la mort.

*

Il y a dans le fait de naître une telle absence de nécessité, que lorsqu’on y songe un peu plus que
de coutume, faute de savoir comment réagir, on s’arrête à un sourire niais.

*

Deux sortes d’esprit : diurnes et nocturnes. Ils n’ont ni la même méthode ni la même éthique. En
plein jour, on se surveille ; dans l’obscurité, on dit tout. Les suites salutaires ou fâcheuses de ce qu’il
pense importent peu à celui qui s’interroge aux heures où les autres sont la proie du sommeil. Aussi
rumine-t-il sur la déveine d’être né sans se soucier du mal qu’il peut faire à autrui ou à soi-même.
Après minuit commence la griserie des vérités pernicieuses.

*

A mesure qu’on accumule les années, on se forme une image de plus en plus sombre de l’avenir.
Est-ce seulement pour se consoler d’en être exclu ? Oui en apparence, non en fait, car l’avenir a
toujours été atroce, l’homme ne pouvant remédier à ses maux qu’en les aggravant, de sorte qu’à
chaque époque l’existence est bien plus tolérable avant que ne soit trouvée la solution aux difficultés
du moment.

*

Dans les grandes perplexités, astreins-toi à vivre comme si l’histoire était close et à réagir comme
un monstre rongé par la sérénité.

*

Si, autrefois, devant un mort, je me demandais : « A quoi cela lui a-t-il servi de naître ? », la
même question, maintenant, je me la pose devant n’importe quel vivant.

*

L’appesantissement sur la naissance n’est rien d’autre que le goût de l’insoluble poussé jusqu’à
l’insanité.

*

A l’égard de la mort, j’oscille sans arrêt entre le « mystère » et le « rien du tout », entre les
Pyramides et la Morgue.

*

Il est impossible de sentir qu’il fut un temps où l’on n’existait pas. D’où cet attachement au
personnage qu’on était avant de naître.

*

« Méditez seulement une heure sur l’inexistence du moi et vous vous sentirez un autre homme »,
disait un jour à un visiteur occidental un bonze de la secte japonaise Kousha.
Sans avoir couru les couvents bouddhiques, combien de fois ne me suis-je pas arrêté sur l’irréalité
du monde, donc du moi ? Je n’en suis pas devenu un autre homme, non, mais il m’en est resté
effectivement ce sentiment que mon moi n’est réel d’aucune façon, et qu’en le perdant je n’ai rien
perdu, sauf quelque chose, sauf tout.

*

Au lieu de m’en tenir au fait de naître, comme le bon sens m’y invite, je me risque, je me traîne en
arrière, je rétrograde de plus en plus vers je ne sais quel commencement, je passe d’origine en
origine. Un jour, peut-être, réussirai-je à atteindre l’origine même, pour m’y reposer, ou m’y
effondrer.

*

X m’insulte. Je m’apprête à le gifler. Réflexion faite, je m’abstiens.
Qui suis-je ? Quel est mon vrai moi : celui de la réplique ou celui de la reculade ? Ma première
réaction est toujours énergique ; la seconde, flasque. Ce qu’on appelle « sagesse » n’est au fond
qu’une perpétuelle « réflexion faite », c’est-à-dire la non-action comme premier mouvement.

*

Si l’attachement est un mal, il faut en chercher la cause dans le scandale de la naissance, car naître
c’est s’attacher. Le détachement devrait donc s’appliquer à faire disparaître les traces de ce scandale,
le plus grave et le plus intolérable de tous.

*

Dans l’anxiété et l’affolement, le calme soudain à la pensée du fœtus qu’on a été.

*

En cet instant précis, aucun reproche venu des hommes ou des dieux ne saurait m’atteindre : j’ai
aussi bonne conscience que si je n’avais jamais existé.

*

C’est une erreur de croire à une relation directe entre subir des revers et s’acharner contre la
naissance. Cet acharnement a des racines plus profondes et plus lointaines, et il aurait lieu, n’eût-on
l’ombre d’un grief contre l’existence. Il n’est même jamais plus virulent que dans les chances
extrêmes.

*

Thraces et Bogomiles — je ne puis oublier que j’ai hanté les mêmes parages qu’eux, ni que les
uns pleuraient sur les nouveau-nés et que les autres, pour innocenter Dieu, rendaient Satan
responsable de l’infamie de la Création.

*

Durant les longues nuits des cavernes, des Hamlet en quantité devaient monologuer sans cesse,
car il est permis de supposer que l’apogée du tourment métaphysique se situe bien avant cette fadeur
universelle, consécutive à l’avènement de la Philosophie.

*

L’obsession de la naissance procède d’une exacerbation de la mémoire, d’une omniprésence du
passé, ainsi que d’une avidité de l’impasse, de la première impasse. — Point d’ouverture, ni partant
de joie, qui vienne du révolu mais uniquement du présent, et d’un avenir émancipé du temps.

*

Pendant des années, en fait pendant une vie, n’avoir pensé qu’aux derniers moments, pour
constater, quand on en approche enfin, que cela aura été inutile, que la pensée de la mort aide à tout,
sauf à mourir !

*

Ce sont nos malaises qui suscitent, qui créent la conscience ; leur œuvre une fois accomplie, ils
s’affaiblissent et disparaissent l’un après l’autre. La conscience, elle, demeure et leur survit, sans se
rappeler ce qu’elle leur doit, sans même l’avoir jamais su. Aussi ne cesse-t-elle de proclamer son
autonomie, sa souveraineté, lors même qu’elle se déteste et qu’elle voudrait s’anéantir.

*

Selon le règle de saint Benoît, si un moine devenait fier ou seulement content du travail qu’il
faisait, il devait s’en détourner et l’abandonner.
Voilà un danger que ne redoute pas celui qui aura vécu dans l’appétit de l’insatisfaction, dans
l’orgie du remords et du dégoût.

*

S’il est vrai que Dieu répugne à prendre parti, je n’éprouverais nulle gêne en sa présence, tant il
me plairait de l’imiter, d’être comme Lui, en tout, un sans-opinion.

*

Se lever, faire sa toilette et puis attendre quelque variété imprévue de cafard ou d’effroi.
Je donnerais l’univers entier et tout Shakespeare pour un brin d’ataraxie.

*

La grande chance de Nietzsche d’avoir fini comme il fini. Dans l’euphorie !

*

Se reporter sans cesse à un monde où rien encore ne s’abaissait à rougir, où l’on pressentait la
conscience sans la désirer, où, vautré dans le virtuel, on jouissait de la plénitude nulle d’un moi
antérieur au moi...
N’être pas né, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace !


Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la
canonisation.

*

Personne n’aura vécu si près de son squelette que j’ai vécu du mien : il en est résulté un dialogue
sans fin et quelques vérités que je n’arrive ni à accepter ni à refuser.

*

Il est plus aisé d’avancer avec des vices qu’avec des vertus. Les vices, accommodants de nature,
s’entraident, sont pleins d’indulgence les uns à l’égard des autres, alors que les vertus, jalouses, se
combattent et s’annulent, et montrent en tout leur incompatibilité et leur intolérance.

*

C’est s’emballer pour des bricoles que de croire à ce qu’on fait ou à ce que font les autres. On
devrait fausser compagnie aux simulacres et même aux « réalités », se placer en dehors de tout et de
tous, chasser ou broyer ses appétits, vivre, selon un adage hindou, avec aussi peu de désirs qu’un
« éléphant solitaire ».

*

Je pardonne tout à X, à cause de son sourire démodé.

*

N’est pas humble celui qui se hait.

*

Chez certains, tout, absolument tout, relève de la physiologie : leur corps est leur pensée, leur
pensée est leur corps.

*

Le Temps, fécond en ressources, plus inventif et plus charitable qu’on ne pense, possède une
remarquable capacité de nous venir en aide, de nous procurer à toute heure quelque humiliation
nouvelle.

*

J’ai toujours cherché le paysage d’avant Dieu. D’où mon faible pour le Chaos.

*

J’ai décidé de ne plus m’en prendre à personne depuis que j’ai observé que je finis toujours par
ressembler à mon dernier ennemi.

*

Pendant bien longtemps, j’ai vécu avec l’idée que j’étais l’être le plus normal qui fut jamais. Cette
idée me donna le goût, voire la passion, de l’improductivité : à quoi bon se faire valoir dans un
monde peuplé de fous, enfoncé dans la niaiserie ou le délire ? Pour qui se dépenser et à quelle fin ?
Reste à savoir si je me suis entièrement libéré de cette certitude, salvatrice dans l’absolu, ruineuse
dans l’immédiat.

*

Les violents sont en général des chétifs, des « crevés ». Ils vivent en perpétuelle combustion, aux
dépens de leur corps, exactement comme les ascètes, qui, eux, s’exerçant à la quiétude, à la paix, s’y
usent et s’y épuisent, autant que des furieux.

*

On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.

*

Quand Mâra, le Tentateur, essaie de supplanter le Bouddha, celui-ci lui dit entre autre : « De quel
droit prétends-tu régner sur les hommes et sur l’univers ? Est-ce que tu as souffert pour la
connaissance ? »
C’est la question capitale, peut-être unique, que l’on devrait se poser lorsqu’on s’interroge sur
n’importe qui, principalement un penseur. On ne saurait assez faire le départ entre ceux qui ont payé
pour le moindre pas vers la connaissance et ceux, incomparablement plus nombreux, à qui fut
départi un savoir commode, indifférent, un savoir sans épreuves.

*

On dit : Tel n’a pas de talent, il n’a qu’un ton. Mais le ton est justement ce qu’on ne saurait
inventer, avec quoi on naît. C’est une grâce héritée, le privilège qu’ont certains de faire sentir leur
pulsation organique, le ton c’est plus que le talent, c’en est l’essence.

*

Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille : je feins de m’intéresser à ce
qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité sans jamais être dans le
coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est.

*

Plus les hommes s’éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.

*

« ... Mais Elohim sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront. »
A peine se sont-ils ouverts, que le drame commence. Regarder sans comprendre, c’est cela le
paradis. L’enfer serait donc le lieu où l’on comprend, où l’on comprend trop...

*

Je ne m’entends tout à fait bien avec quelqu’un que lorsqu’il est au plus bas de lui-même et qu’il
n’a ni le désir ni la force de réintégrer ses illusions habituelles.

*

En jugeant sans pitié ses contemporains, on a toutes chances de faire, aux yeux de la postérité,
figure d’esprit clairvoyant. Du même coup on renonce au côté hasardeux de l’admiration, aux
risques merveilleux qu’elle suppose. Car l’admiration est une aventure, la plus imprévisible qui soit
parce qu’il peut arriver qu’elle finisse bien.

*

Les idées viennent en marchant, disait Nietzsche. La marche dissipe la pensée, professait
Sankara.
Les deux thèses sont également fondées, donc également vraies, et chacun peut s’en assurer dans
l’espace d’une heure, parfois d’une minute...

*

Aucune espèce d’originalité littéraire n’est encore possible si on ne torture, si on ne broie pas le
langage. Il en va autrement si l’on s’en tient à l’expression de l’idée comme telle. On se trouve là
dans un secteur où les exigences n’ont pas varié depuis les présocratiques.

*

Que ne peut-on remonter avant le concept, écrire à même les sens, enregistrer les variations
infimes de ce qu’on touche, faire ce que ferait un reptile s’il se mettait à l’ouvrage !

*

Tout ce que nous pouvons avoir de bon vient de notre indolence, de notre incapacité de passer à
l’acte, de mettre à exécution nos projets et nos desseins. C’est l’impossibilité ou le refus de nous
réaliser qui entretient nos « vertus », et c’est la volonté de donner notre maximum qui nous porte
aux excès et aux dérèglements.

*

Ce « glorieux délire », dont parle Thérèse d’Avila pour marquer une des phases de l’union avec
Dieu, c’est ce qu’un esprit desséché, forcément jaloux, ne pardonnera jamais à un mystique.

*

Pas un seul instant où je n’aie été conscient de me trouver hors du Paradis.

*

N’est profond, n’est véritable que ce que l’on cache. D’où la force des sentiments vils.

*

Ama nesciri, dit l’Imitation. Aime à être ignoré. On n’est content de soi et du monde que lorsqu’on
se conforme à ce précepte.

*

La valeur intrinsèque d’un livre ne dépend pas de l’importance du sujet (sans quoi les théologiens
l’emporteraient, et de loin), mais de la manière d’aborder l’accidentel et l’insignifiant, de maîtriser
l’infime. L’essentiel n’a jamais exigé le moindre talent.

*

Le sentiment d’avoir dix mille ans de retard, ou d’avance, sur les autres, d’appartenir aux débuts
ou à la fin de l’humanité...

*

La négation ne sort jamais d’un raisonnement mais d’on ne sait quoi d’obscur et d’ancien. Les
arguments viennent après, pour la justifier et l’étayer. Tout non surgit du sang.

*

A la faveur de l’érosion de la mémoire, se rappeler les premières initiatives de la matière et le
risque de vie qui s’en est suivi...

*

Toutes les fois que je ne songe pas à la mort, j’ai l’impression de tricher, de tromper quelqu’un en
moi.

*

Il est des nuits que le plus ingénieux des tortionnaires n’aurait pu inventer. On en sort en miettes,
stupide, égaré, sans souvenirs ni pressentiments, et sans même savoir qui on est. Et c’est alors que le
jour paraît inutile, la lumière pernicieuse, et plus oppressante encore que les ténèbres.

*

Un puceron conscient aurait à braver exactement les mêmes difficultés, le même genre d’insoluble
que l’homme.

*

Il vaut mieux être animal qu’homme, insecte qu’animal, plante qu’insecte, et ainsi de suite.
Le salut ? Tout ce qui amoindrit le règne de la conscience et en compromet la suprématie.

*

J’ai tous les défauts des autres et cependant tout ce qu’ils font me paraît inconcevable.

*

A regarder les choses selon la nature, l’homme a été fait pour vivre tourné vers l’extérieur. S’il
veut voir en lui-même, il lui faut fermer les yeux, renoncer à entreprendre, sortir du courant. Ce
qu’on appelle « vie intérieure » est un phénomène tardif qui n’a été possible que par un
ralentissement de nos activités vitales, « l’âme » n’ayant pu émerger ni s’épanouir qu’aux dépens du
bon fonctionnement des organes.

*

La moindre variation atmosphérique remet en cause mes projets, je n’ose dire mes convictions.
Cette forme de dépendance, la plus humiliante qui soit, ne laisse pas de m’abattre, en même temps
qu’elle dissipe le peu d’illusions qui me restaient sur mes possibilités d’être libre, et sur la liberté tout
court. A quoi bon se rengorger si on est à la merci de l’Humide et du Sec ? On souhaiterait esclavage
moins lamentable, et des dieux d’un autre acabit.

*

Ce n’est pas la peine de se tuer, puisqu’on se tue toujours trop tard.

*

Quand on sait de façon absolue que tout est irréel, on ne voit vraiment pas pourquoi on se
fatiguerait à le prouver.

*

A mesure qu’elle s’éloigne de l’aube et quelle avance dans la journée, la lumière se prostitue, et ne
se rachète — éthique du crépuscule — qu’au moment de disparaître.

*

Dans les écrits bouddhiques, il est souvent question de « l’abîme de la naissance ». Elle est bien
un abîme, un gouffre, où l’on ne tombe pas, d’où au contraire l’on émerge, au plus grand dam de
chacun.

*

A des intervalles de plus en plus espacés, accès de gratitude envers Job et Chamfort, envers la
vocifération et le vitriol...

*

Chaque opinion, chaque vue est nécessairement partielle, tronquée, insuffisante. En philosophie
et en n’importe quoi, l’originalité se ramène à des définitions incomplètes.

*

A bien considérer nos actes dits généreux, il n’en est aucun qui, par un certain côté, ne soit
blâmable et même nuisible, de nature à nous inspirer le regret de l’avoir exécuté, si bien que nous
n’avons à opter en définitive qu’entre l’abstention et le remords.

*

La force explosive de la moindre mortification. Tout désir vaincu rend puissant. On a d’autant
plus de prise sur ce monde qu’on s’en éloigne, qu’on n’y adhère pas. Le renoncement confère un
pouvoir infini.

*

Mes déceptions, au lieu de converger vers un centre et de se constituer, sinon en système, tout au
moins en un ensemble, se sont éparpillées, chacune se croyant unique et se perdant ainsi, faute
d’organisation.

*

Seules réussissent les philosophies et les religions qui nous flattent, que ce soit au nom du
progrès ou de l’enfer. Damné ou non, l’homme éprouve un besoin absolu d’être au cœur de tout.
C’est même uniquement pour cette raison qu’il est homme, qu’il est devenu homme. Et si un jour il
ne ressentait plus ce besoin, il lui faudrait s’effacer au profit d’un autre animal plus orgueilleux et
plus fou.

*

Il répugnait aux vérités objectives, à la corvée de l’argumentation, aux raisonnements soutenus. Il
n’aimait pas démontrer, il ne tenait à convaincre personne. Autrui est une invention de dialecticien.

*

Plus on est lésé par le temps, plus on veut y échapper. Écrire une page sans défaut, une phrase
seulement, vous élève au-dessus du devenir et de ses corruptions. On transcende la mort par la
recherche de l’indestructible à travers le verbe, à travers le symbole même de la caducité.

*

Au plus vif d’un échec, au moment où la honte menace de nous terrasser, tout à coup nous
emporte une frénésie d’orgueil, qui ne dure pas longtemps, juste assez pour nous vider, pour nous
laisser sans énergie, pour faire baisser, avec nos forces, l’intensité de notre honte.

*

Si la mort est aussi horrible qu’on le prétend, comment se fait-il qu’au bout d’un certain temps
nous estimons heureux n’importe quel être, ami ou ennemi, qui a cessé de vivre ?

*

Plus d’une fois, il m’est arrivé de sortir de chez moi, parce que si j’y étais resté, je n’étais pas sûr
de pouvoir résister à quelque résolution soudaine. La rue est plus rassurante, parce qu’on y pense
moins à soi-même, et que tout s’y affaiblit et s’y dégrade, en commençant par le désarroi.

*

C’est le propre de la maladie de veiller quand tout dort, quand tout se repose, même le malade.

*

Jeune, on prend un certain plaisir aux infirmités. Elles semblent si nouvelles, si riches ! Avec
l’âge, elles ne surprennent plus, on les connaît trop. Or, sans un soupçon d’imprévu, elles ne méritent
pas d’être endurées.

*

Dès qu’on fait appel au plus intime de soi, et qu’on se met à œuvrer et à se manifester, on
s’attribue des dons, on devient insensible à ses propres lacunes. Nul n’est à même d’admettre que ce
qui surgit de ses profondeurs pourrait ne rien valoir. La « connaissance de soi » ? Une contradiction
dans les termes.

*

Tous ces poèmes où il n’est question que du Poème, toute une poésie qui n’a d’autre matière
qu’elle-même. Que dirait-on d’une prière dont l’objet serait la religion ?

*

L’esprit qui met tout en question en arrive, au bout de mille interrogations, à une veulerie quasi
totale, à une situation que le veule précisément connaît d’emblée, par instinct. Car la veulerie,
qu’est-elle sinon une perplexité congénitale ?

*

Quelle déception qu’Epicure, le sage dont j’ai le plus besoin, ait écrit plus de trois cents traités ! Et
quel soulagement qu’ils se soient perdus !

*

— Que faites-vous du matin au soir ?
— Je me subis.

*

Mot de mon frère à propos des troubles et des maux qu’endura notre mère : « La vieillesse est
l’autocritique de la nature. »

*

« Il faut être ivre ou fou, disait Sieyès, pour bien parler dans les langues connues. »
Il faut être ivre ou fou, ajouterai-je, pour oser encore se servir de mots, de n’importe quel mot.

*

Le fanatique du cafard elliptique est appelé à exceller dans n’importe quelle carrière, sauf dans
celle d’écrivain.

*

Ayant toujours vécu avec la crainte d’être surpris par le pire, j’ai, en toute circonstance, essayer de
prendre les devants, en me jetant dans le malheur bien avant qu’il ne survînt.

*

On ne jalouse pas ceux qui ont la faculté de prier, alors qu’on est plein d’envie pour les
possesseurs de biens, pour ceux qui connaissent richesse et gloire. Il est étrange qu’on se résigne au
salut d’un autre, et non à quelques avantages fugitifs dont il peut jouir.

*

Je n’ai pas rencontré un seul esprit intéressant qui n’ait été largement pourvu en déficiences
inavouables.

*

Il n’est pas d’art vrai sans une forte dose de banalité. Celui qui use de l’insolite d’une manière
constante lasse vite, rien n’étant plus insupportable que l’uniformité de l’exceptionnel.

*

L’inconvénient de pratiquer une langue d’emprunt est de n’avoir pas le droit d’y faire trop de
fautes. Or, c’est en cherchant l’incorrection sans pourtant en abuser, c’est en frôlant à chaque
moment le solécisme, qu’on donne une apparence de vie à l’écriture.

*

Chacun croit, d’une façon inconsciente s’entend, qu’il poursuit seul la vérité, que les autres sont
incapables de la rechercher et indignes de l’atteindre. Cette folie est si enracinée et si utile, qu’il est
impossible de se représenter ce qu’il adviendrait de chacun de nous, si elle disparaissait un jour.

*

Le premier penseur fut sans nul doute le premier maniaque du pourquoi. Manie inhabituelle,
nullement contagieuse. Rares en effet sont ceux qui en souffrent, qui sont rongés par l’interrogation,
et qui ne peuvent accepter aucune donnée parce qu’ils sont nés dans la consternation.

*

Être objectif, c’est traiter l’autre comme on traite un objet, un macchabée, c’est se comporter à son
égard en croque-mort.

*

Cette seconde-ci a disparu pour toujours, elle s’est perdue dans la masse anonyme de
l’irrévocable. Elle ne reviendra jamais. J’en souffre et n’en souffre pas. Tout est unique — et
insignifiant.

*

Emily Brontë. Tout ce qui émane d’Elle a la propriété de me bouleverser. Haworth est mon lieu
de pèlerinage.

*

Longer une rivière, passer, couler avec l’eau, sans effort, sans précipitation, tandis que la mort
continue en nous ses ruminations, son soliloque ininterrompu.

*

Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher.

*

Sans la faculté d’oublier, notre passé pèserait d’un pas si lourd sur notre présent que nous
n’aurions pas la force d’aborder un seul instant de plus, et encore moins d’y entrer. La vie ne paraît
supportable qu’aux natures légères, à celles précisément qui ne se souviennent pas.

*

Plotin, raconte Porphyre, avait le don de lire dans les âmes. Un jour, sans autre préambule, il dit à
son disciple, grandement surpris, de ne pas tenter de se tuer et d’entreprendre plutôt un voyage.
Porphyre partit pour la Sicile : il s’y guérit de sa mélancolie mais, ajoute-t-il plein de regret, il
manqua ainsi la mort de son maître, survenue pendant son absence.

Il y a longtemps que les philosophes ne lisent plus les âmes. Ce n’est pas leur métier, dira-t-on.
C’est possible. Mais aussi qu’on ne s’étonne pas s’ils ne nous importent plus guère.

*

Une œuvre n’existe que si elle est préparée dans l’ombre avec l’attention, avec le soin de l’assassin
qui médite son coup. Dans les deux cas, ce qui prime, c’est la volonté de frapper.

*

La connaissance de soi, la plus amère de toutes, est aussi celle que l’on cultive le moins : à quoi
bon se surprendre du matin au soir en flagrant délit d’illusion, remonter sans pitié à la racine de
chaque acte, et perdre cause après cause devant son propre tribunal ?

*

Toutes les fois que j’ai un trou de mémoire, je pense à l’angoisse que doivent ressentir ceux qui
savent qu’ils ne se souviennent plus de rien. Mais quelque chose me dit qu’au bout d’un certain
temps une joie secrète les possède, qu’ils n’accepteraient d’échanger contre aucun de leurs souvenirs,
même le plus exaltant.

*

Se prétendre plus détaché, plus étranger à tout que n’importe qui, et n’être qu’un forcené de
l’indifférence !

*

Plus on est travaillé par des impulsions contradictoires, moins on sait à laquelle céder. Manquer
de caractère, c’est cela et rien d’autre.

*

Le temps pur, le temps décanté, liberté d’événements, d’êtres et de choses, ne se signale qu’à
certains moments de la nuit, quand vous le sentez avancer, avec l’unique souci de vous entraîner
vers une catastrophe exemplaire.


Sentir brusquement qu’on en sait autant que Dieu sur toutes choses et tout aussi brusquement voir
disparaître cette sensation.

*

Les penseurs de première main méditent sur des choses ; les autres, sur des problèmes. Il faut
vivre face à l’être, et non face à l’esprit.

*

« Qu’attends-tu pour te rendre ? » — Chaque maladie nous envoie une sommation déguisée en
interrogation. Nous faisons la sourde oreille, tout en pensant que la farce est par trop usée, et que la
prochaine fois il faudra avoir enfin le courage de capituler.

*

Plus je vais, moins je réagis au délire. Je n’aime plus, parmi les penseurs, que les volcans
refroidis.

*

Jeune, je m’ennuyais à mourir, mais je croyais en moi. Si je n’avais pas le pressentiment du
personnage falot que j’allais devenir, je savais en revanche que, quoiqu’il advînt, la Perplexité ne me
laisserait pas en plan, qu’elle veillerait sur mes années avec l’exactitude et le zèle de la Providence.

*

Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.

*

Je disais à un ami italien que les Latins sont sans secret, car trop ouverts, trop bavards, que je leur
préfère les peuples ravagés par la timidité, et qu’un écrivain qui ne la connaît pas dans la vie ne vaut
rien dans ses écrits. « C’est vrai, me répondit-il. Quand, dans nos livres, nous relatons nos
expériences, cela manque d’intensité et de prolongements, car nous les avons racontées cent fois
auparavant. » Et la-dessus nous parlâmes de la littérature féminine, de son absence de mystère dans
les pays où ont sévi les salons et le confessionnal.

*

On ne devrait pas, a remarqué je ne sais plus qui, se priver du « plaisir de la piété ».
A-t-on jamais justifié d’une manière plus délicate la religion ?

*

Cette envie de réviser ses emballements, de changer d’idoles, de prier ailleurs...

*

S’étendre dans un champ, humer la terre et se dire qu’elle est bien le terme et l’espoir de nos
accablements, et qu’il serait vain de chercher quelque chose de mieux pour se reposer et se
dissoudre.

*

Quand il m’arrive d’être occupé, je ne pense pas un instant au « sens » de quoi que ce soit, et
encore moins, il va sans dire, de ce que je suis en train de faire. Preuve que le secret de tout réside
dans l’acte et non dans l’abstention, cause funeste de la conscience.

*

La physionomie de la peinture, de la poésie, de la musique, dans un siècle ? Nul ne peut se la
figurer. Comme après la chute d’Athènes ou de Rome, une longue pause interviendra, à cause de
l’exténuation des moyens d’expression, ainsi que de l’exténuation de la conscience elle-même.
L’humanité, pour renouer avec le passé, devra s’inventer une seconde naïveté, sans quoi elle ne
pourra jamais recommencer les arts.

*

Dans une des chapelles de cette église laide à souhait, on voit la Vierge se dressant avec son Fils
au-dessus du globe terrestre. Une secte agressive qui a miné et conquis un empire et en a hérité les
tares, en commençant par le gigantisme.

*

Il est dit dans le Zohar, « Dès que l’homme a paru aussitôt ont paru les fleurs. »
Je croirais plutôt qu’elles étaient là bien avant lui, et que sa venue les plongea toutes dans une
stupéfaction dont elles ne sont pas encore revenues.

*

Il est impossible de lire une ligne de Kleist, sans penser qu’il s’est tué. C’est comme si son suicide
avait précédé son œuvre.

*

En Orient, les penseurs occidentaux les plus curieux, les plus étranges, n’auraient jamais été pris
au sérieux, à cause de leurs contradictions. Pour nous, c’est là précisément que réside la raison de
l’intérêt que nous leur portons. Nous n’aimons pas une pensée, mais les péripéties, la biographie
d’une pensée, les incompatibilités et les aberrations qui s’y trouvent, en somme les esprits qui, ne
sachant comment se mettre en règle avec les autres et encore moins avec eux-mêmes, trichent autant
par caprice que par fatalité. Leur marque distinctive ? Un soupçon de feinte dans le tragique, un rien
de jeu jusque dans l’incurable...

*

Si, dans ses Fondations, Thérèse d’Avila s’arrête longuement sur la mélancolie, c’est parce qu’elle
la trouve inguérissable. Les médecins, dit-elle, n’y peuvent rien, et la supérieure d’un couvent, en
présence de malades de ce genre, n’a qu’un recours : leur inspirer la crainte de l’autorité, les
menacer, leur faire peur. La méthode que préconise la sainte reste encore la meilleure : en face d’un
« dépressif », on sent bien que seuls seraient efficaces les coups de pied, les gifles, un bon passage à tabac. Et c’est d’ailleurs ce que fait ce « dépressif » lui-même quand il décide d’en finir : il emploie
les grands moyens.

*

Par rapport à n’importe quel acte de la vie, l’esprit joue le rôle de trouble-fête.

*

Les éléments, fatigués de ressasser un thème éculé, dégoûtés de leurs combinaisons toujours les
mêmes, sans variation ni surprise, on les imagine très bien cherchant quelque divertissement : la vie
ne serait qu’une digression, qu’une anecdote...

*

Tout ce qui se fait me semble pernicieux et, dans le meilleur des cas, inutile. A la rigueur, je peux
m’agiter mais je ne peux agir. Je comprends bien, trop bien, le mot de Wordsworth sur Coleridge :
Eternal activity without action.

*

Toutes les fois que quelque chose me semble encore possible, j’ai l’impression d’avoir été
ensorcelé.

*

L’unique confession sincère est celle que nous faisons indirectement — en parlant des autres.

*

Nous n’adoptons pas une croyance parce qu’elle est vraie (elles le sont toutes), mais parce qu’une
force obscure nous y pousse. Que cette force vienne à nous quitter, et c’est la prostration et le krach,
le tête-à-tête avec ce qui reste de nous-même.

*

« C’est le propre de toute forme parfaite que l’esprit s’en dégage de façon immédiate et directe,
tandis que la forme vicieuse le retient prisonnier, tel un mauvais miroir qui ne nous rappelle rien
d’autre que lui-même. »
En faisant cet éloge — si peu allemand — de la limpidité, Kleist n’avait pas songé spécialement à
la philosophie, ce n’est en tout cas pas elle qu’il visait ; il n’empêche que c’est la meilleure critique
qu’on ait faite du jargon philosophique, pseudo-langage qui, voulant refléter des idées, ne réussit
qu’à prendre du relief à leurs dépens, qu’à les dénaturer et à les obscurcir, qu’à se mettre lui-même
en valeur. Par une des usurpations les plus affligeantes, le mot est devenu vedette dans un domaine
où il devrait être imperceptible.

*

« O Satan, mon Maître, je me donne à toi pour toujours ! » — Que je regrette de n’avoir pas
retenu le nom de la religieuse qui, ayant écrit cela avec un clou trempé dans son sang, mériterait de
figurer dans une anthologie de la prière et du laconisme !

*

La conscience est bien plus que l’écharde, elle est le poignard dans la chair.

*

Il y a de la férocité dans tous les états, sauf dans la joie. Le mot Schadenfreude, joie maligne, est
un contresens. Faire le mal est un plaisir, non une joie. La joie, seule vraie victoire sur le monde, est
pure dans son essence, elle est donc irréductible au plaisir, toujours suspect et en lui-même et dans
ses manifestations.

*

Une existence constamment transfigurée par l’échec.

*

Le sage est celui qui consent à tout, parce qu’il ne s’identifie avec rien. Un opportuniste sans
désirs.

*

Je ne connais qu’une vision de la poésie qui soit entièrement satisfaisante : c’est celle d’Emily
Dickinson quand elle dit qu’en présence d’un vrai poème elle est saisie d’un tel froid qu’elle a
l’impression qu’aucun feu ne pourra la réchauffer.

*

Le grand tort de la nature est de n’avoir pas su se borner à un seul règne. A côté du végétal, tout
paraît inopportun, mal venu. Le soleil aurait dû bouder à l’avènement du premier insecte, et
déménager à l’irruption du chimpanzé.

*

Si, à mesure qu’on vieillit, on fouille de plus en plus son propre passé au détriment des
« problèmes », c’est sans doute parce qu’il est plus facile de remuer des souvenirs que des idées.

*

Les derniers auxquels nous pardonnons leur infidélité à notre égard sont ceux que nous avons
déçus.

*

Ce que les autres font, nous avons toujours l’impression que nous pourrions le faire mieux. Nous
n’avons malheureusement pas le même sentiment à l’égard de ce que nous faisons nous-même.

*

« J’étais Prophète, nous avertit Mahomet, quand Adam était encore entre l’eau et l’argile. »
... Quand on n’a pas eu l’orgueil de fonder une religion — ou tout au moins d’en ruiner une —
comment ose-t-on se montrer à la lumière du jour ?

*

Le détachement ne s’apprend pas : il est inscrit dans une civilisation. On n’y tend pas, on le
découvre en soi. C’est ce que je me disais en lisant qu’un missionnaire, au Japon depuis dix-huit ans,
ne pouvait compter, en tout et pour tout, que soixante convertis, âgés par-dessus le marché. Encore lui échappèrent-ils au dernier moment : ils moururent à la manière nippone, sans remords, sans
tourments, en dignes descendants de leurs ancêtres qui, pour s’aguerrir au temps des luttes contre les
Mongols, se laissaient imprégner du néant de toutes choses et de leur propre néant.

*

On ne peut ruminer sur l’éternité qu’allongé. Elle a été pendant une période considérable le souci
principal des Orientaux : n’affectionnaient-ils pas la position horizontale ?
Dès qu’on s’étend, le temps cesse de couler, et de compter. L’histoire est le produit d’une
engeance debout.
En tant qu’animal vertical, l’homme devait prendre l’habitude de regarder devant soi, non
seulement dans l’espace mais encore dans le temps. A quelle piètre origine remonte l’Avenir !

*

Tout misanthrope, si sincère soit-il, rappelle par moments ce vieux poète cloué au lit et
complètement oublié, qui, furieux contre ses contemporains, avait décrété qu’il ne voulait plus en
recevoir aucun. Sa femme, par charité, allait sonner de temps en temps à la porte.

*

Un ouvrage est fini quand on ne peut plus l’améliorer, bien qu’on le sache insuffisant et
incomplet. On en est tellement excédé, qu’on n’a plus le courage d’y ajouter une seule virgule, fût-
elle indispensable. Ce qui décide du degré d’achèvement d’une œuvre, ce n’est nullement une
exigence d’art ou de vérité, c’est la fatigue et, plus encore, le dégoût.

*

Alors que la moindre phrase qu’on doit écrire exige un simulacre d’invention, il suffit en revanche
d’un peu d’attention pour entrer dans un texte, même difficile. Griffonner une carte postale se
rapproche plus d’une activité créatrice que lire la Phénoménologie de l’esprit.

*

Le bouddhisme appelle la colère « souillure de l’esprit » ; le manichéisme, « racine de l’arbre de
mort ».
Je le sais. Mais à quoi me sert-il de le savoir ?

*

Elle m’était complètement indifférente. Songeant tout à coup, après tant d’années, que, quoi qu’il
arrive, je ne la reverrai plus jamais, j’ai failli me trouver mal. Nous ne comprenons ce qu’est la mort
qu’en nous rappelant soudain la figure de quelqu’un qui n’aura été rien pour nous.

*

A mesure que l’art s’enfonce dans l’impasse, les artistes se multiplient. Cette anomalie cesse d’en
être une, si l’on songe que l’art, en voie d’épuisement, est devenu à la fois impossible et facile.

*

Nul n’est responsable de ce qu’il est ni même de ce qu’il fait. Cela est évident et tout le monde en
convient plus ou moins. Pourquoi alors célébrer ou dénigrer ? Parce qu’exister équivaut à évaluer, à
émettre des jugements, et que l’abstention, quand elle n’est pas l’effet de l’apathie ou de la lâcheté,
exige un effort que personne n’entend fournir.

*

Toute forme de hâte, même vers le bien, trahit quelque dérangement mental.

*

Les pensées les moins impures sont celles qui surgissent entre nos tracas, dans les intervalles de
nos ennuis, dans ces moments de luxe que s’offre notre misère.

*

Les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles, puisqu’on en a un besoin constant et qu’on
les invente parce qu’il n’y a pas moyen de s’en passer.

*

Si c’est le propre du sage de ne rien faire d’inutile, personne ne me surpassera en sagesse : je ne
m’abaisse pas même aux choses utiles.

*

Impossible d’imaginer un animal dégradé, un sous-animal.

*

Si on avait pu naître avant l’homme !

*

J’ai beau faire, je n’arrive pas à mépriser tous ces siècles pendant lesquels on ne s’est employé à
rien d’autre qu’à mettre au point une définition de Dieu.

*

La façon la plus efficace de se soustraire à un abattement motivé ou gratuit, est de prendre un
dictionnaire, de préférence d’une langue que l’on connaît à peine, et d’y chercher des mots et des
mots, en faisant bien attention qu’ils soient de ceux dont on ne se servira jamais...

*

Tant qu’on vit en deçà du terrible, on trouve des mots pour l’exprimer ; dès qu’on le connaît du
dedans, on n’en trouve plus aucun.

*

Il n’y a pas de chagrin limite.

*

Les inconsolations de toute sorte passent, mais le fond dont elles procèdent subsiste toujours, et
rien n’a de prise sur lui. Il est inattaquable et inaltérable. Il est notre fatum.

*

Se souvenir, et dans la fureur et dans la désolation, que la nature, comme dit Bossuet, ne
consentira pas à nous laisser longtemps « ce peu de matière qu’elle nous prête ».
« Ce peu de matière » — à force d’y penser on en arrive au calme, à un calme, il est vrai, qu’il
vaudrait mieux n’avoir jamais connu.

*

Le paradoxe n’est pas de mise aux enterrements, ni du reste aux mariages ou aux naissances. Les
événements sinistres — ou grotesques — exigent le lieu commun, le terrible, comme le pénible, ne
s’accommodant que du cliché.

*

Si détrompé qu’on soit, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à
son insu, et cet espoir inconscient compense tous les autres, explicites, qu’on a rejetés ou épuisés.

*

Plus quelqu’un est chargé d’années, plus il parle de sa disparition comme d’un événement lointain,
hautement improbable. Il a tellement attrapé le pli de la vie, qu’il en est devenu inapte à la mort.

*

Un aveugle, véritable pour une fois, tendait la main : dans son attitude, dans sa rigidité, il y avait
quelque chose qui vous saisissait, qui vous coupait la respiration. Il vous passait sa cécité.

*

Nous ne pardonnons qu’aux enfants et aux fous d’être francs avec nous : les autres, s’ils ont
l’audace de les imiter, s’en repentiront tôt ou tard.

*

Pour être « heureux », il faudrait constamment avoir présente à l’esprit l’image des malheurs
auxquels on a échappé. Ce serait là pour la mémoire une façon de se racheter, vu que, ne conservant
d’ordinaire que les malheurs survenus, elle s’emploie à saboter le bonheur et qu’elle y réussit à
merveille.

*

Après une nuit blanche, les passants paraissent des automates. Aucun n’a l’air de respirer, de
marcher. Chacun semble mû par un ressort : rien de spontané ; sourires mécaniques, gesticulations
de spectres. Spectre toi-même, comment dans les autres verrais-tu des vivants ?

*

Être stérile — avec tant de sensations ! Perpétuelle poésie sans mots.

*

La fatigue pure, sans cause, la fatigue qui survient comme un cadeau ou un fléau : c’est par elle
que je réintègre mon moi, que je me sais « moi ». Dès qu’elle s’évanouit, je ne suis plus qu’un objet
inanimé.

*

Tout ce qui est encore vivant dans le folklore vient d’avant le christianisme. — Il en est de même
de tout ce qui est vivant en chacun de nous.

*

Celui qui redoute le ridicule n’ira jamais loin en bien ni en mal, il restera en deçà de ses talents, et
lors même qu’il aurait du génie, il serait encore voué à la médiocrité.

*

« Au milieu de vos activités les plus intenses, arrêtez-vous un moment pour “ regarder ” votre
esprit », — cette recommandation ne s’adresse certainement pas à ceux qui « regardent » leur esprit
nuit et jour, et qui de ce fait n’ont pas à suspendre un instant leurs activités, pour la bonne raison
qu’ils n’en déploient aucune.

*

Ne dure que ce qui a été conçu dans la solitude, face à Dieu, que l’on soit croyant ou non.

*

La passion de la musique est déjà en elle-même un aveu. Nous en savons plus long sur un
inconnu qui s’y adonne que sur quelqu’un qui y est insensible et que nous côtoyons tous les jours.

*

Point de méditation sans un penchant au ressassement.

*

Tant que l’homme était à la remorque de Dieu, il avançait lentement, si lentement qu’il ne s’en
apercevait même pas. Depuis qu’il ne vit plus dans l’ombre de personne, il se dépêche, et s’en
désole, et donnerait n’importe quoi pour retrouver l’ancienne cadence.

*

Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout.

*

Satiété — je viens à l’instant de prononcer ce mot, et déjà je ne sais plus à propos de quoi, tant il
s’applique à tout ce que je ressens et pense, à tout ce que j’aime et déteste, à la satiété elle-même.

*

Je n’ai tué personne, j’ai fait mieux : j’ai tué le Possible, et, tout comme Macbeth, ce dont j’ai le
plus besoin est de prier, mais, pas plus que lui, je ne peux dire Amen.


IV

Distribuer des coups dont aucun ne porte, attaquer tout le monde sans que personne s’en
aperçoive, lancer des flèches dont on est seul à recevoir le poison !

*

X, que j’ai toujours traité aussi mal que possible, ne m’en veut pas parce qu’il n’en veut à
personne. Il pardonne toutes les injures, il ne se souvient d’aucune. Que je l’envie ! Pour l’égaler, il
me faudrait parcourir plusieurs existences, et épuiser toutes mes possibilités de transmigration.

*

Du temps que je partais en vélo pour des mois à travers la France, mon plus grand plaisir était de
m’arrêter dans des cimetières de campagne, de m’allonger entre deux tombes, et de fumer ainsi des
heures durant. J’y pense comme à l’époque la plus active de ma vie.

*

Comment se dominer, comment être maître de soi, quand on vient d’une contrée où l’on rugit aux
enterrements ?

*

Certains matins, à peine ai-je mis le pied dehors, que j’entends des voix qui m’appellent par mon
nom. Suis-je vraiment moi ? Est-ce bien mon nom ? C’est lui, en effet, il remplit l’espace, il est sur
les lèvres des passants. Tous l’articulent, même cette femme dans la cabine voisine, au bureau de
poste.
Les veilles dévorent nos derniers restes de bon sens et de modestie, et elles nous feraient perdre la
raison, si la peur du ridicule ne venait nous sauver.

*

Ma curiosité et ma répulsion, ma terreur aussi devant son regard d’huile et de métal, devant son
obséquiosité, sa ruse sans vernis, son hypocrisie étrangement non voilée, ses continuelles et
évidentes dissimulations, devant ce mélange de canaille et de fou. Imposture et infamie en pleine
lumière. Son insincérité est perceptible dans tous ses gestes, dans toutes ses paroles. Le mot n’est
pas exact, car être insincère c’est cacher la vérité, c’est la connaître, mais en lui nulle trace, nulle
idée, nul soupçon de vérité, ni de mensonge d’ailleurs, rien, sinon une âpreté immonde, une
démence intéressée...

*

Vers minuit une femme en pleurs m’aborde dans la rue : « Ils ont zigouillé mon mari, la France
est dégueulasse, heureusement que je suis bretonne, ils m’ont enlevé mes enfants, ils m’ont droguée
pendant six mois... »
Ne m’étant pas aperçu tout de suite qu’elle était folle, tant son chagrin paraissait réel (et, en un
sens, il l’était), je l’ai laissée monologuer pendant une bonne demi-heure : parler lui faisait du bien.

Puis, je l’ai abandonnée, en me disant que la différence entre elle et moi serait bien mince si, à mon
tour, je me mettais à débiter mes récriminations devant le premier venu.

*

Un professeur d’un pays de l’Est me raconte que sa mère, une paysanne, fut très étonnée
d’apprendre qu’il souffrait d’insomnie. Lorsque le sommeil ne venait pas, elle n’avait, elle, qu’à se
représenter un vaste champ de blé ondulé par le vent, et elle s’endormait aussitôt après.
Ce n’est pas avec l’image d’une ville qu’on parviendrait au même résultat. Il est inexplicable, il est
miraculeux qu’un citadin arrive jamais à fermer l’œil.

*

Le bistrot est fréquenté par les vieillards qui habitent l’asile au bout du village. Ils sont là, un
verre à la main, se regardant sans se parler. Un d’eux se met à raconter je ne sais quoi qui se
voudrait drôle. Personne ne l’écoute, en tout cas personne ne rit. Tous ont trimé pendant de longues
années pour en arriver là. Autrefois, dans les campagnes, on les aurait étouffés sous un oreiller.
Formule sage, perfectionnée par chaque famille, et incomparablement plus humaine que celle de les
rassembler, de les parquer, pour les guérir de l’ennui par la stupeur.

*

Si on en croit la Bible, c’est Caïn qui créa la première ville, pour avoir, selon la remarque de
Bossuet, où étourdir ses remords.
Quel jugement ! Et combien de fois n’en ai-je pas éprouvé la justesse dans mes déambulations
nocturnes !

*

Telle nuit, en montant l’escalier, en pleine obscurité, je fus arrêté par une force invisible, surgie
du dehors et du dedans. Incapable de faire un pas de plus, je restai là cloué sur place, pétrifié.
IMPOSSIBILITÉ — ce mot si courant vint, plus à propos que de coutume, m’éclairer sur moi-
même, non moins que sur lui : il m’avait si souvent secouru, jamais cependant comme cette fois-là.
Je compris enfin pour toujours ce qu’il voulait dire...

*

Une ancienne femme de chambre à mon « Ça va ? » me répondit sans s’arrêter : « Ça suit son
cours. » Cette réponse archibanale m’a secoué jusqu’aux larmes.
Les tournures qui touchent au devenir, au passage, au cours, plus elles sont usées, plus elles
acquièrent parfois la portée d’une révélation. La vérité cependant est qu’elles ne créent pas un état
exceptionnel mais qu’on se trouvait dans cet état sans le savoir, et qu’il ne fallait qu’un signe ou un
prétexte pour que l’extraordinaire eût lieu.

*

Nous habitions la campagne, j’allais à l’école, et, détail important, je couchais dans la même
chambre que mes parents. Le soir mon père avait l’habitude de faire la lecture à ma mère. Bien qu’il
fût prêtre, il lisait n’importe quoi, pensant sans doute que, vu mon jeune âge, je n’étais pas censé
comprendre. En général, je n’écoutais pas et m’endormais, sauf s’il s’agissait de quelque récit
saisissant. Une nuit je dressai l’oreille. C’était, dans une biographie de Raspoutine, la scène où le
père, à l’article de la mort, fait venir son fils pour lui dire : « Va à Saint-Pétersbourg, rends-toi
maître de la ville, ne recule devant rien et ne crains personne, car Dieu est un vieux porc. »
Une telle énormité dans la bouche de mon père, pour qui le sacerdoce n’était pas une plaisanterie,
m’impressionna autant qu’un incendie ou un séisme. Mais je me rappelle aussi très nettement — il y
a de cela plus de cinquante ans — que mon émotion fut suivie d’un plaisir étrange, je n’ose dire
pervers.

*

Ayant pénétré, au cours des ans, assez avant dans deux ou trois religions, j’ai reculé chaque fois,
au seuil de la « conversion », par peur de me mentir à moi-même. Aucune d’elles n’était, à mes
yeux, assez libre pour admettre que la vengeance est un besoin, le plus intense et le plus profond qui
existe, et que chacun doit le satisfaire, ne fût-ce qu’en paroles. Si on l’étouffe, on s’expose à des
troubles graves. Plus d’un déséquilibre — peut-être même tout déséquilibre — provient d’une
vengeance qu’on a différé trop longtemps. Sachons exploser ! N’importe quel malaise est plus sain
que celui que suscite une rage thésaurisée.

*

Philosophie à la Morgue. « Mon neveu, c’est clair, n’a pas réussi ; s’il avait réussi, il aurait eu une
autre fin. — Vous savez, madame, ai-je répondu à cette grosse matrone, qu’on réussisse ou qu’on ne
réussisse pas, cela revient au même. — Vous avez raison », me répliqua-t-elle après quelques
secondes de réflexion. Cet acquiescement si inattendu de la part d’une telle commère me remua
presque autant que la mort de mon ami.

*

Les tarés... Il me semble que leur aventure, mieux que n’importe quelle autre, jette une lumière
sur l’avenir, qu’eux seuls permettent de l’entrevoir et de le déchiffrer, et que, faire abstraction de
leurs exploits, c’est se rendre à jamais impropre à décrire les jours qui s’annoncent.

*

— Dommage, me disiez-vous, que N. n’ait rien produit.
— Qu’importe ! Il existe. S’il avait pondu des livres, s’il avait eu la malchance de se « réaliser »,
nous ne serions pas en train de parler de lui depuis une heure. L’avantage d’être quelqu’un est plus
rare que celui d’œuvrer. Produire est facile ; ce qui est difficile, c’est dédaigner de faire usage de ses
dons.

*

On tourne, on recommence la même scène nombre de fois. Un passant, un provincial visiblement,
n’en revient pas : « Après ça, je n’irai plus jamais au cinéma. »
On pourrait réagir de la même manière à l’égard de n’importe quoi dont on a entrevu les dessous
et saisi le secret. Cependant, par une obnubilation qui tient du prodige, des gynécologues s’entichent
de leurs clientes, des fossoyeurs font des enfants, des incurables abondent en projets, des sceptiques
écrivent...

*

T., fils de rabbin, se plaint que cette période de persécutions sans précédent n’ait vu naître aucune
prière originale, susceptible d’être adoptée par la communauté et dite dans les synagogues. Je
l’assure qu’il a tort de s’en affliger ou de s’en alarmer : les grands désastres ne rendent rien sur le
plan littéraire ni religieux. Seuls les demi-malheurs sont féconds, parce qu’ils peuvent être, parce
qu’ils sont un point de départ, alors qu’un enfer trop parfait est presque aussi stérile que le paradis.

*

J’avais vingt ans. Tout me pesait. Un jour je m’effondrai sur un canapé avec un « Je n’en peux
plus ».
Ma mère, affolée déjà par mes nuits blanches, m’annonça qu’elle venait de faire dire une messe
pour mon « repos ». Pas une mais trente mille, aurais-je voulu crier, songeant au chiffre inscrit par
Charles Quint dans son testament, pour un repos autrement long, il sont vrai.

*

Je l’ai revu par hasard après un quart de siècle. Il est inchangé, intact, plus frais que jamais, il
semble même avoir reculé vers l’adolescence.
Où s’est-il tapi, et qu’a-t-il machiné pour se dérober à l’action des années, pour esquiver les
grimaces et les rides ? Et comment a-t-il vécu, si toutefois il a vécu ? Un revenant plutôt. Il a
sûrement triché, il n’a pas rempli son devoir de vivant, il n’a pas joué le jeu. Un revenant, oui, et un
resquilleur. Je ne discerne aucun signe de destruction sur son visage, aucune de ces marques qui
attestent qu’on est un être réel, un individu, et non une apparition. Je ne sais quoi lui dire, je ressens
de la gêne, j’ai même peur. Tant nous démonte quiconque échappe au temps, ou l’escamote
seulement.

*

D.C., qui, dans son village, en Roumanie, écrivait ses souvenirs d’enfance, ayant raconté à son
voisin, un paysan nommé Coman, qu’il n’y serait pas oublié, celui-ci vint le voir le lendemain de
bonne heure et lui dit : « Je sais que je ne vaux rien mais tout de même je ne croyais pas être tombé
si bas pour qu’on parle de moi dans un livre. »
Le monde oral, combien il était supérieur au nôtre ! Les êtres (je devrais dire, les peuples) ne
demeurent dans le vrai qu’aussi longtemps qu’ils ont horreur de l’écrit. Dès qu’ils en attrapent le
préjugé, ils entrent dans le faux, ils perdent leurs anciennes superstitions pour en acquérir une
nouvelle, pire que toutes les autres ensemble.

*

Incapable de me lever, rivé au lit, je me laisse aller aux caprices de ma mémoire, et me vois
vagabonder, enfant, dans les Carpates. Un jour je tombai sur un chien que son maître, pour s’en
débarrasser sans soute, avait attaché à un arbre, et qui était transparent de maigreur et si vidé de
toute vie, qu’il n’eut que la force de me regarder, sans pouvoir bouger. Cependant il se tenait debout,
lui..

*

Un inconnu vient me raconter qu’il a tué je ne sais qui. Il n’est pas recherché par la police, parce
que personne ne le soupçonne. Je suis seul à savoir que c’est lui le meurtrier. Que faire ? Je n’ai pas
l’audace ni la déloyauté (car il m’a confié un secret, et quel secret !) d’aller le dénoncer. Je me sens
son complice, et me résigne à être arrêté et puni comme tel. En même temps, je me dis que ce serait
trop bête. Peut-être vais-je le dénoncer quand même. Et c’est ainsi jusqu’au réveil.
L’interminable est la spécialité des indécis. Ils ne peuvent rien trancher dans la vie, et encore
moins dans leurs rêves, où ils perpétuent leurs hésitations, leurs lâchetés, leurs scrupules. Ils sont
idéalement aptes au cauchemar.

*

Un film sur les bêtes sauvages : cruauté sans répit sous toutes les latitudes. La « nature »,
tortionnaire de génie, imbue d’elle-même et de son œuvre, exulte non sans raison : à chaque
seconde, tout ce qui vit tremble et fait trembler. La pitié est un luxe bizarre, que seul le plus perfide
et le plus féroce des êtres pouvait inventer, par besoin de se châtier et de se torturer, par férocité
encore.

*

Sur une affiche qui, à l’entrée d’une église, annonce L’Art de la Fugue, quelqu’un a tracé en gros
caractères : Dieu est mort. Et cela à propos du musicien qui témoigne que Dieu, dans l’hypothèse
qu’il soit défunt, peut ressusciter, le temps que nous entendons telle cantate ou telle fugue
justement !

*

Nous avons passé un peu plus d’une heure ensemble. Il en a profité pour parader, et, à force de
vouloir dire des choses intéressantes sur lui-même, il y est parvenu. S’il se fût adressé seulement des
éloges raisonnables, je l’aurais trouvé assommant et quitté au bout de quelques minutes. En
exagérant, en jouant bien son rôle de fanfaron, il a frôlé l’esprit, il a failli en avoir. Le désir de
paraître subtil ne nuit pas à la subtilité. Un débile mental, s’il pouvait ressentir l’envie d’épater,
réussirait à donner le change et même à rejoindre l’intelligence.

*

X, qui a dépassé l’âge des patriarches, après s’être acharné, pendant un long tête-à-tête, contre les
uns et les autres, me dit : « La grande faiblesse de ma vie aura été de n’avoir jamais haï personne. »
La haine ne diminue pas avec les années : elle augmente plutôt. Celle d’un gâteux atteint à des
proportions à peine imaginables : devenu insensible à ses anciennes affections, il met toutes ses
facultés au service de ses rancunes, lesquelles, miraculeusement revigorées, survivront à
l’effritement de sa mémoire et même de sa raison.
... Le danger de fréquenter des vieillards vient de ce qu’en les voyant si loin du détachement et si
incapables d’y accéder, on s’arroge tous les avantages qu’ils devraient avoir et qu’ils n’ont pas. Et il
est inévitable que l’avance, réelle ou fictive, que l’on croit avoir sur eux en matière de lassitude ou
de dégoût, incite à la présomption.

*

Chaque famille a sa philosophie. Un de mes cousins, mort jeune, m’écrivait : « Tout est comme
cela a toujours été et comme cela sera sans doute jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. »
Ma mère, de son côté, finissait le dernier mot qu’elle m’envoya par cette phrase testament :
« Quoi que l’homme entreprenne, il le regrettera tôt ou tard. »
Ce vice du regret, je ne peux donc même pas me vanter de l’avoir acquis par mes propres
déboires. Il me précède, il fait partie du patrimoine de ma tribu. Quel legs que l’inaptitude à
l’illusion !

*

A quelques kilomètres de mon village natal se trouvait, perché sur des hauteurs, un hameau
uniquement habité par des tziganes. En 1910, un ethnologue amateur s’y rendit, accompagné d’un
photographe. Il réussit à rassembler les habitants, qui acceptèrent de se laisser photographier, sans
savoir ce que cela signifiait. Au moment où on leur demanda de ne plus bouger, une vieille s’écria :
« Méfiez-vous ! Ils sont en train de nous voler notre âme. » Là-dessus, tous se précipitèrent sur les
deux visiteurs, qui eurent le plus grand mal à s’en tirer.
Ces gitans à demi sauvages, n’était-ce pas l’Inde, leur pays d’origine, qui, dans cette circonstance,
parlait à travers eux ?

*

En continuelle insurrection contre mon ascendance, toute ma vie j’ai souhaité être autre :
Espagnole, Russe, cannibale, — tout, excepté ce que j’étais. C’est une aberration de se vouloir
différent de ce qu’on est, d’épouser en théorie toutes les conditions, sauf la sienne.

*

Le jour où je lus la liste d’à peu près tous les mots dont dispose le sanscrit pour désigner l’absolu,
je compris que je m’étais trompé de voie, de pays, et d’idiome.

*

Une amie, après je ne sais combien d’années de silence, m’écrit qu’elle n’en a plus pour
longtemps, qu’elle s’apprête à « entrer dans l’Inconnu »... Ce cliché m’a fait tiqué. Par la mort, je
discerne mal dans quoi on peut entrer. Toute affirmation, ici, me paraît abusive. La mort n’est pas
un état, elle n’est peut-être même pas un passage. Qu’est-elle donc.? Et par cliché, à mon tour, vais-
je répondre à cette amie ?

*

Sur le même sujet, sur le même événement, il peut se faire que je change d’opinion dix, vingt,
trente fois dans l’espace d’une journée. Et dire qu’à chaque coup, comme le dernier des imposteurs,
j’ose prononcer le mot de « vérité » !

*

La femme, encore solide, traînait après elle son mari, grand, voûté, les yeux ahuris ; elle le traînait
comme s’il avait été une survivance d’une autre ère, un diplodocus apoplectique et suppliant.
Une heure après, seconde rencontre : une vieille très bien mise, courbée à l’extrême, « avançait ».
Décrivant un parfait demi-cercle, elle regardait, par la force des choses, le sol, et comptait sans
doute ses petits pas inimaginablement lents. On aurait cru qu’elle apprenait à marcher, qu’elle avait
peur de ne pas savoir où et comment mettre ses pieds pour bouger.
... Tout m’est bon de ce qui me rapproche du Bouddha.

*

Malgré ses cheveux blancs, elle faisait encore le trottoir. Je la rencontrais souvent, au Quartier,
vers trois heures du matin, et n’aimais pas rentrer sans l’entendre raconter quelques exploits ou
quelques anecdotes. Les anecdotes, comme les exploits, je les ai oubliés. Mais je n’ai pas oublié la
promptitude avec laquelle, une nuit que je m’étais mis à tempêter contre tous ces « pouilleux » qui
dormaient, elle enchaîna, l’index dressé vers le ciel : « Et que dites-vous du pouilleux d’en haut ? »

*

« Tout est démuni d’assise et de substance », je ne me le redis jamais sans ressentir quelque chose
qui ressemble au bonheur. L’ennui est qu’il y a quantité de moments où je ne parviens pas à me le
redire...


Suite De l’inconvénient d’être né (2).

P.-S.

Conformément au souhait de Cioran, nous ne donnons que son texte, sans introduction, notes ou commentaires.

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