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Dans le corps de Gradiva. Une promenade dans la poésie de Solange Rebuzzi  

lundi 24 mars 2014, par Marcia Marques Rambourg


« Le corps continue d’être présenté comme la source des maux dont souffre l’âme. »

Timée

Solange Rebuzzi est une femme écrivain brésilienne, poète, critique, essayiste et psychanalyste, née à Rio de Janeiro, dans les années cinquante. Elle passe son adolescence à Ipanema, à Rio de Janeiro, où elle vit jusqu’à présent. Consacre une grande partie de ses études littéraires à la poésie de João Cabral de Melo Neto, poète du Nordeste brésilien qui fait également l’objet de ma plus grande fascination poétique, avec Reverdy et Bonnefoy. Écrit, entre autres, O livro das areias (2012), dont la sensualité éthérée du titre se promène déjà, étalée, sur la peau d’une première lecture. Traduit Ponge. Publie cinq recueils de poèmes, dont la subtilité du travail poétique se dévoile dans les noms qu’elle leur a offerts, que l’on effleure : Contornos (1991), Canto de sombras (1997), Pó de borboleta (2002), Leblon, voz e chão (2004). Publie Gradiva, en été 2013. Me l’envoie avec la délicatesse de son esprit, et me dit, presque en chuchotant, « Pour Márcia, avec le rythme scandé de la promenade féminine de Gradiva... Rio de Janeiro, printemps 2013 ».

J’ouvre ainsi Gradiva. Je vois celle qui marche, celle qui remplit l’espace ; celle qui habite ma mémoire précaire des lectures passées, si effacées déjà, de Jensen, d’un discours amoureux de Barthes, d’une Gradiva freudienne.

J’ouvre ce nom – ce son, cette image mentale lointaine –, curieuse. Avec elle, son corps. Ses hanches, ses mains, ses formes, ses contours ; sa force. Un premier dessin m’invite à entrer dans le livre. Je suis à la page 13. Une femme-arbre m’attend ; un corps, des lignes verticales féminines, des contours droits, imposés, qui semblent vouloir quitter la page du livre et qui restent pourtant statiques, sculptés.

Je poursuis, je marche dans mes propres pages imageantes, j’imagine ses pas danseurs et virevoltants, et respire le premier poème : « (...) les espaces vides imposent des distances./ La dictature a imposé le silence./ La jeunesse a grandit sans voix. », à la page 15.

Cette voix délestée, coupée, la jeunesse sans corps et sans espace s’imposent dans la lecture initiale de cette femme qui marche. Mais, Solange Rebuzzi rompt le rythme poématique de sa première page et nous présente sa Gradiva hybride, nous rappelant celle de Pompéi. Elle la revisite, s’approprie de son corps et en construit un autre : celui du je-poétique, celui d’une femme atemporelle, celui du poème, celui du Temps :

A personagem pode ser uma jovem mulher que

caminha seu passo, qual Gradiva, a jovem

que caminhava em Pompéia em 79 d.C.

Não havia tempo de pensar no corpo. Havia

o corpo. Havia tempo. (...) [1]

Ici, le corps et le temps forment un ensemble métaphysique. Le doute ou la présentation hypothétique du personnage qui « peut être une jeune femme » anticipe le « je » ou la voix, que l’on entend féminine, du poème. Le temps est détaché du corps (« Il n’y avait pas de temps pour penser au corps. Il y avait/ le corps. Il y avait le temps. »). Ces deux éléments sont décomposés, et désormais recomposés dans l’allégorie de la reconstitution de Gradiva.

Dans le corps de celle qui marche, le temps et l’espace sont indissociables de la présence du corps. Celui-ci est espace à parcourir : historique, littéraire, un autre encore : celui de Solange, du « je » et du Moi de la lecture :

(...) Meus pés, agora um pouco distanciados do chão,

Procuram outro ângulo.

Deslizo na cadeira com as mãos já mais cansadas

dessas teclas que pedem muito.

Os pés de Gradiva não se cansam (...) [2]

Ces pieds, « ses » pieds qui cherchent, désormais éloignés du sol, un autre angle sont les racines de ce corps qui se veulent libres, libérées, détachées. Gradiva marche, enracinée dans la prison de la création ; elle marche. Elle le fait dans le corps du temps, dans le corps de la page, dans l’espace ouvert de la poésie transformée par la lecture. Gradiva introduit son corps dans le monde, dans la probabilité de l’espace, dans mon corps.

Le mot « grávida » (en portugais, « enceinte ») lu, pressé, trébuchant, dans l’échange des syllabes de Gradiva suggère cette fécondité du texte énoncé par Solange. La fusion des corps, la communion des sens, l’appropriation des espaces et les temps respectifs de la lecture. Les signes poétiques (poématiques) se juxtaposent en fusion, naissant en probabilités sensorielles marquées, remarquables, dans une délicate fertilité de la Parole poétique :

(...) E o

corpo carregava em dobras o pouco que se expunha

nas muitas pontas do algodão. Em geral, de cor clara,

mas insisto que as cores areia e laranja também apare-

ciam com frequência assim como os tons de azul e

verde.

Sobre o azul e o verde das paredes desbotadas pelo

vento e pelas águas, na frequência entre espaço e

tempo, percorro minha imaginação lenta com as

pupilas abertas nesses arranhões gravados a céu

aberto. (...) » [3]

Dans ce cinquième poème de la première partie du recueil (p.23), le corps soutient l’espace, la parole. Les vêtements portés par le corps, les pointes du coton colorées en tons de bleu et de vert, « délavées par le/ vent et par les eaux,/ dans la fréquence entre espace et temps » constituent les fragments recomposants de cette parole corporelle ouverte chez Solange Rebuzzi.

L’espace et le temps du corps de Gradiva sont d’énormes champs picturaux où l’on parcourt, aveuglés par la lucidité de sa poésie, ainsi que par ce « je » gradivien, son « imagination lente avec les/ pupilles ouvertes », à observer l’immensité de son corps promeneur et artisan silencieux de l’espace.

Il est une expérience subjective-objective du corps dans Gradiva. Elle établit une distance palpable évoquée si souvent par la poésie de Rebuzzi qui détermine, avec subtilité, la dimension du Moi et les méandres de son corps. Réceptacle des sensations et des sentiments, dont l’onto est, depuis l’Antiquité, détaché de l’Esprit, le corps reste imprégné d’impressions éphémères, volatiles, mortelles, déterminées, périssables dans le temps. Il est la forme et l’écriture de lui-même. La naissance et la certitude de la mort physique. La machine logique et bien arrangée des organes, le palimpseste de l’esprit.

Renaud Barbaras, spécialiste de la phénoménologie de Merleau-Ponty, nous rappelle que « l’expérience du corps brouille la distinction du sujet et de l’objet. Il est à la périphérie de moi-même (...) et cependant, il est au plus près de moi-même, au cœur de l’intimité. (...). Le corps est à la fois ce qui m’est le plus propre et ce qui l’est le moins. » [4]

La poésie de Solange Rebuzzi dessine ainsi ce corps non-corps. Les limites spatiales entre corps et possibilité de corps. Entre corps mâle et corps femme, sensuelle, fertile. Le texte de Solange sculpte un corps qui marche dans une danse suave entre le Moi et ses limites. Elle orchestre avec une rare subtilité cet éloignement ambivalent, cette distance mobile entre ce qui est le plus proche et les plus éloigné du corps sujet-objet.

Dans « Formas  », deuxième partie du recueil, la réflexion sur l’espace du corps est nuancée par celle des racines, par celles des origines des formes. Ici, le corps de Gradiva donne le ton, le mouvement de l’espace. Les formes féminines de ce corps flâneur serpentent l’espace et construisent les fondations minutieuses, anatomiques, du corps-structure, du corps squelette. « Sous les épaules et près du cou court la colonne/vertébrale humaine./ Une ligne droite se meut dans les traits du corps. », dit-elle, en annonçant le rythme et la forme du détail sur le corps de la page :

O

es

que-

le-

to

es-

pe-

ra-

do

mor-

tal

por

on-

de

pas-

sei-

am

as

ra-

í-

zes

ner-

vo-

sas

do

cor-

po

Nossas mãos bordam a vida na distância que separa o mais distante do mais procurado. A costura pode ser feita de dor, mas, também, pode ser alinhavada na força da persistência. [5]

Le corps-squelette de Gradiva se défait ici en micro espaces phonétiques pour se reformuler en des morphèmes logiques, indépendants. Détachés, tels les organes qui forment le macro corpus d’un être vivant, ces micro mots sont, à leur tour, des corps, des espaces en relation, tels les corps-morphèmes de l’écriture-femme d’un Louis Aragon :

L’écriture

à bout

de bras

comme

un

enfant

qu’on

sort

du ventre

de la

nuit. »

Toute la subtilité de la pensée poétique de Solange repose sur l’architecture suave des corps, de la réflexion délicate sur l’espace du poème, de la méthode suggérée, jamais imposée, des lignes possibles de la conscience littéraire.

Cette assonance rythmique qui conduit la lecture poétique au-delà des limites du corps est une invitation à la promenade intime de la Poésie. Celle-ci, nous rappelle Édouard Glissant, dans Poétique de la Relation, « n’est pas un amusement, ni un étalage de sentiments ou de beautés. Elle informe aussi une conscience. ». [6]

La conscience est un édifice sémiotique bien défini chez Rebuzzi, un temple féminin de la parole, où les marges du corps sont celles des « os » mouvants du texte :

(...) Os ossos se movem

E junto com as cartilagens

Agradeço ao alinhamento

Que se faz fora das margens [7]

Solange Rebuzzi cherche et recherche « l’alignement/ qui se fait en dehors des marges », marche avec grâce sur les pieds du texte ; bouleverse, discrètement, les organes du corps féminin de l’écriture.

Solange marche avec la grâce de Gradiva. Et avec ses « Lettres » [8] retourne au ventre du texte grávido de sens, couvre et dé-couvre les limites indéfinis de la peau et de la chair du Livre.


Sur Solange Rebuzzi

Collaboratrice sur le site de Poésie & Culture Sibia www.sibila.com.br

Chroniqueuse sur www.cronopios.com.br

Blog personnel : www.solrebuzzi.blogspot.com

P.-S.

Notes

[1] « Le personnage peut être une jeune femme qui/marche [dans] ses pas, telle Gradiva, la jeune/qui marchait à Pompéi en 79 ap.J.C./ Il n’y avait pas de temps pour penser au corps. Il y avait/le corps. Il y avait le temps. »

[2] « Mes pieds, désormais légèrement éloignés du sol,/Recherchent l’autre angle./Je glisse sur la chaise avec les mains déjà davantage fatiguées/de ces touches qui demandent beaucoup./ Les pieds de Gradiva ne se fatiguent pas. »

[3] Et le/ corps tenait en plis le peu qui s’exposait/ dans les multiples pointes du coton. En général, de couleur claire,/mais j’insiste que les couleurs sable et orange elles aussi ap-/paraissaient souvent, ainsi que le tons de bleu et/ de vert./ Sur l’azur et le vert des murs délavés par le/ vent et par les eaux, dans la fréquence entre espace et/ temps,/ je parcours mon imagination lente avec les/ pupilles ouvertes en ces griffures gravées à ciel/ouvert. »

[4] « De la phénoménologie du corps à l’ontologie de la chair », in : Le corps, dir. de Jean-Christophe Goddard. Vrin : Paris, 2005. p. 205

[5] Le/s/que-/let-/te/es-/pé-/ré/mor/tel/là/par/où-/se/pro-/mè/nent/les/ra-/ci-/nes/ner-/veu-/ses/du/corps/ Nos mains brodent la vie dans la distance qui sépare le plus distant du plus recherché./ La couture peut se faire de douleur, mais, elle peut être, aussi, faufilée dans la force/ de la persistence. »

[6] GLISSANT, Édouard. Poétique de la Relation. Gallimard : Paris, 1990, p. 99

[7] « Les os se meuvent/ Et avec les cartilages/Je remercie l’alignement/qui se font en dedors des marges. »

[8] Dernière partie du recueil Gradiva.

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