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Collectuel de guerre (2) 

Le blog du collectif de la revue des ressources (avril 2003)

vendredi 7 novembre 2003, par Anna Sprengel, Francois Schmitt, Loup Bambois, Robin Hunzinger

Ce blog est un carnet de guerre, un bloc en équipe, collectif, réalisé par des auteurs de la revue. Voici la deuxième partie de ce blog couvrant le début du mois d’avril 2003.

18 Messages

  • Le régime du public : Réception du récit 31 mars 2003 23:14, par Robin Hunzinger

    Durant l’été 1994, les médias parlèrent de deux événements qui avaient la même origine : la non-intervention de personnes face à un fait tragique. Au Mont Saint-Michel, une femme se noyait devant une foule nombreuse, immobile, qui ne bougea pas pour l’aider, mais qui observa le spectacle de la noyade. Certains spectateurs filmèrent même la scène avec leur camescope. Ailleurs, au Pays-Bas, la même chose se reproduisit sur un lac où une petite fille mourut devant des baigneurs.

    Des intellectuels et des ecclésiastiques, s’interrogèrent alors sur le comportement général des citoyens, se demandant si, à force de voir des meurtres et des morts à la télévision, la perception de la réalité n’avait pas changé ? Certains mirent en cause les fictions de la télévision, d’autres le comportement passif des téléspectateurs.

    On voyait dans ce débat un courant profond de notre pensée occidentale, ayant sa base chez Aristote, Saint Augustin et les Lumières, sur la question morale du spectacle des dramaturgies.

    Face au réel de la souffrance des images d’Irak, reste à voir comment le public développe une stratégie de réception pour se protéger de la violence psychique de certaines images ?

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  • L’image absolue 1er avril 2003 00:03, par Collectif des ressources

    "...se met en place une image-fragment associant des images vidées de sens et une recherche de l’intensité, de la pure sensation. Le contrat de visibilité est énergétique et pulsatif. Le monde est pris comme un flux d’images éclatées. Pour le téléspectateur, le monde n’est plus qu’un collage d’images, combinatoire d’intensités visuelles. La diffusion télévisuelle du 11 septembre nous a abreuvés de cette fragmentation d’images collées les unes aux autres, avec une répétition qui décale régulièrement ce qui est montré dans un montage qui ajoute et retranche des bouts d’images. Cependant, cette répétition du "presque même", en boucle finit par épuiser l’intensité visuel de ces fragments. Tout finit par se résumer, se concentrer en une image, celle de l’avion venant percuter une tour. [...]L’image-absolue est donc bien la promesse pour le téléspectateur d’une image télévisuelle globale, totale et incandescente. Celui-ci se trouve engagé par l’irruption, la manifestation de cette image qui lui fait croire qu’un monde bascule, que rien ne sera plus comme avant et que s’instaure une rupture radicale dans le monde de la représentation.

    Voir en ligne : L’image absolue

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  • Fleurs de bombes (3) 1er avril 2003 00:05, par Anna Sprengel

    Y a-t-il une guerre, au juste ? Où l’on verrait le sang couler, des prisonniers trembler, sous la torture au feu, à l’électricité, à la cigarette, à l’eau, à l’acide, à l’image, et des enfants aux jambes arrachées, des femmes anxieuses, devant les ruines de leurs maisons, affamées, ruinées, et des soldats, aussi, mal rasés, confondant le décor en théâtre des opérations, avec des journalistes pour orchestrer les vrais dictateurs et les vrais chefs de guerre vociférant des cris alarmistes et rassembleurs, aussi sauvages que les loups, violant les femmes et pillant les réserves alimentaires, brûlant les écoles, les sanctuaires, les musées, et les images, des collaborateurs innocents et des résistants extrémistes, des foules embrigadées, des esprits fanatisés, des spectateurs voyeurs et des enfants armés dès qu’ils ont perdu leurs dents de lait, des hommes pleurant, de vieux fous qu’on n’écoute plus depuis longtemps, parce qu’ils parlent trop des files d’attente devant les magasins, les chairs encore saignantes offertes aux dieux du sang, Moloch tout puissant, et Mars énuclée, et des rivières pourpres, des fractures ouvertes, des abcès de vengeance en attendant l’épuration, des fissures dans les discours, les plaintes interminables qu’il faut à tout prix faire taire, par un zeste de musique, militaire si possible, pour couvrir le bruit des bombes, et des éclats verts, rouges, jaunes, donnant un air de fête, un air joyeux de ciel gâté, de ciel sans tain, derrière lequel nul Dieu ne se cache, car comment comprendre qu’il regarde et ne dise rien, de ce carnage de viandes fumées, d’yeux noircis, de joues roussies, de lèvres asséchées, d’où un silence inquiétant s’élève ? Je ne vois rien, je n’entends rien, que

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  • Le faux débat de l’opinion publique 1er avril 2003 00:09, par Robin Hunzinger

    Selon le sens commun, le journaliste en enregistrant des images qui montrent la guerre, l’oppression et l’épuration ethnique, et en les diffusant, protègent en les filmant les populations assiégées.

    C’est donc, sur ceux qui tuent que la publicité faite par les médias, se retourne, et exerce son effet, alors que ces mêmes médias ne diffusent aucune image dans les pays qu’ils dénoncent.

    Les effets de cette publicité supposent l’existence d’un espace public international actif sur les gouvernements nationaux qui eux même vont agir par différentes pressions sur les dirigeants des pays incriminés. On donne dans cette hypothèse un rôle prépondérant aux téléspectateurs.

    Il n’existe pas d’opinion publique mais seulement des croyances dans la bonne manière de les appréhender et de les mesurer. Autrement dit, il ne peut exister qu’une définition sociale, par nature historiquement variable, et qui renvoie en fait, très concrètement, vers le champs social des agents ayant intérêt à l’invoquer, à la manipuler où à agir sur ce qui est socialement appelé ainsi.

    Les sujets ont des opinions, différentes les uns des autres, véhiculant certaines représentations médiatiques qu’ils se sont approprié. On ne peu pas parler d’opinion publique. Le dénominateur commun est faible, illusoire et d’ordre fictionnel. Il s’agit d’un vague sentiment de pathos, de sensations face à la guerre que l’on retrouve sous des expressions types comme "C’est terrible ce qui se passe là-bas", "Les malheureux", "Pauvres enfants".

    Il n’y a pas, dans la majorité des cas, d’opinion, et lorsque celle-ci existe, on retrouve chez les sujets les principales idées véhiculées par les intellectuels occidentaux : référence à la guerre Espagne, au nazisme, à la Shoah, où encore le Vietnam, l’Irlande du Nord.

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  • Pornographie 1er avril 2003 21:05, par Loup

    "Mais dans un monde où le visuel l’emporte sur l’image, quelle est l’image que nous allons avoir de nous-mêmes, de l’autre, du devenir ?

    Ce visuel qui - comme le disait si justement Daney - sans contre-champ, en boucle, se gonfle de sa propre plénitude, pornographiquement, comme l’organe qui vérifie son propre fonctionnement, dans le plein la vue, plein les yeux. Oui, dans le « je t’en mets plein », « je te bourre à fond ». Oui, la télévision décharge son organe en nous en mettant plein la vue de ce joug médiatique qui ne raconte d’autre vérité que la sienne, celle de sa fabrication et de son maintien. La jouissance, dès lors, n’est que celle du fonctionnement de son organe. Le visuel est clos, en boucle, il ne lui manque rien.

    Daney avait raison de parler du visuel en terme de pornographie , de vérification du fonctionnement de l’organe. Il y a vraisemblablement, au plus profond, dans le pire visuel un mécanisme qui tient de cela, du bon fonctionnement d’un monde qui se voit en train de suggérer un monde censé être le monde. Une suggestion d’un monde que l’on vivrait, d’un monde qui serait le nôtre, qui est vraisemblablement le nôtre. Pas d’autres possibles, pas d’autres réalités. C’est le monde en soi et pour soi, reproductible, tel quel, tel qu’il se présente à nous. Et c’est de sa propre vérification qu’il jouit. À l’instar de ce que Lacan disait à propos de la jouissance phallique comme « l’obstacle par quoi l’homme n’arrive pas à jouir du corps de la femme, précisément parce que ce dont il jouit, c’est de la jouissance de l’organe. »

    Voir en ligne : Du désespoir visuel à l’espoir par l’image

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  • Emotion réelle et émotion fictionnelle 2 avril 2003 11:49, par Robin Hunzinger

    "Il est doux, quand sur la vaste mer les vents soulèvent les flots, d’assister de la terre aux rudes épreuves d’autrui : non que la souffrance de personnes nous soit un plaisir si grand ; mais voir à quels maux on échappe soi-même est chose douce. Il est doux encore de regarder les grandes batailles de la guerre, rangées parmi les plaines, sans prendre sa part du danger." Pourtant celui qui observe la souffrance d’autrui avec indifférence et sans lever le petit doigt pour la soulager, s’expose à l’accusation de regarder pour son propre compte, par plaisir, sadisme et curiosité vicieuse. Au contraire, celui qui lit un livre ou regarde une tragédie est doué du don de catharsis et n’est exposé à aucune accusation.

    Il existe en fait deux sortes d’émotions :

    - L’émotion fictionnelle que l’on définit comme une émotion sans action.

    - L’émotion réelle qui est une émotion avec action ou tentation d’action.

    On sait que la mise en scène de la souffrance est l’un des ressorts principaux de la fiction et que son spectacle est considéré comme l’une des causes du plaisir du spectateur.

    Pourtant dans le cas de la fiction, et, plus précisément au théâtre, la question de la contemplation de la souffrance s’est constituée comme un problème moral, ce que J. Barish appelle, le préjugé antithéâtral. Déjà Aristote s’étonnait devant le plaisir que les grecs prenaient à la tragédie. On notera que la question de la pitié tragique était très étroitement mêlée aux discussions sur la nature humaine. "Le plaisir de la pitié peut en effet être interprété (au même titre que le vice) tantôt comme le résultat d’une imagination qui rapporte à soi ce qui arrive à un autre et qui, face à au malheur d’autrui, jouit de sa propre félicité (interprétation pessimiste), tantôt au prix d’une réinterpétation abusive en termes de compassion chrétienne de la pitié aristotélicienne, comme une manifestation de ce que l’on appellera au XVIIIe siècle, la sympathie."

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  • Ceci n’est pas une guerre (3) 2 avril 2003 22:48, par Anna Sprengel

    Plus qu’une agression, ceci est une régression. Au regard de l’histoire, dont on ne tire jamais suffisamment des leçons, et en tout cas les bonnes, nous n’avons pas oublée quelques points auxquels ce conflit renvoie. La rapidité de mes notes interdit un approfondissement souhaitable dans les livres d’histoire et de philosophie : on me pardonnera ces généralités, qui ne sont qu’un appel à penser.

    Dans l’entre-deux guerre, la Société des Nations avait élaboré un code de bonne conduite et un droit international visant à pacifier les relations entre les nations. À plusieurs reprises, la SDN fut bafouée par les dictateurs Mussolini, et Hitler. L’Europe en revenait donc à un état d’anarchie diplomatique et de non-droit qui sonnait le glas des utopies d’entente entre les peuples, et surtout perdait toute sa puissance morale de contrainte. N’ayant su s’opposer aux divers fascistes qui se lovaient en son sein, elle sombra au rang des institutions déchues par trop de laisser-faire et de doutes.

    Il est tentant de la comparer à l’ONU, dans la stricte mesure où elle aussi a la prétention de régler les rapports entre états et de les pacifier. Nous ne déclarons pas que le président des Etats-Unis est un petit Mussolini. Cependant, il est troublant de constater que de la même manière il s’arrange avec des lois, s’arroge le droit d’envahir un territoire au nom d’un principe supérieur, qui plus est quasi divin, et de fait les rend caduques, au profit de la réglementation nationale partisane.

    Aucun pays ne devrait avoir la prétention de se dire « gendarme du monde », ce qui par ailleurs sous-entend que les autres pays ne sont pas assez autoritaires pour tenir le bâton, et imposer des structures répressives aussi bien en interne qu’en externe, dans ces temps de décadence morale très "fin de siècle". Mais de quelles lois se réclame désormais le gendarme, puisqu’il n’obéit plus aux injonctions de cessez-le-feu ? Au nom de quel principe souverain agit-il, puisqu’il déclare nuls et non avenus les principes et la souveraineté des nations ?

    Qu’on se rassure, les Etats-Unis sont entrés en guerre au nom de principes supérieurs tels que la démocratie et le Bien, contre un Axe du Mal peuple de diables armes, sans foi ni loi, ouvrant ainsi la voie a tous les amalgames.

    La plus grande puissance mondiale, comme on a coutume de l’appeler, aurait-elle oublié cette définition simple du fascisme, qu’on trouve dans tous les dictionnaires ? « Doctrine, tendance ou système politique visant à instaurer un régime autoritaire, nationaliste, totalitaire comparable au fascisme (de Mussolini) ». Un fasciste est « partisan d’un régime autoritaire, conservateur, réactionnaire et nationaliste », par extérieur il s’agit d’une « autorité impose, de l’ordre, de la contrainte ».

    Le fascisme n’a pas qu’un seul visage, et celui où l’on tait la grande majorité des voix contre la guerre n’est pas meilleur qu’un autre qui assassine ses propres populations. Celui où l’on s’appuie sur des sondages soi-disant représentatifs pour remplacer et annuler le principe démocratique n’est pas meilleur qu’un autre qui n’autorise pas les élections. L’écoute de l’opposition, sa prise en compte, et la liberté de critique sont les marques d’une démocratie en acte. Or il semblerait que sur le sol américain les remarques à propos de la stratégie militaire adoptée soient rejetées, et la population embrigadée contre le camp de la paix, en particulier la France. Nous sommes en droit de nous demander si un état d’exception n’est pas en train de s’installer.

    À fascisme aseptisé, guerre aseptisée : il n’y a que peu de morts, peu de blessent, et pas à proprement parler de guerre, puisque le sol américain n’est pas touche, et que son armée ne rencontre quasiment aucune résistance. Il n’y a qu’un simili de guerre à grand renfort de journalistes qui tachent de mettre le ton, du spectacle en direct pour tout public, et un théâtre des opérations pour le moment désert.

    L’implication de tous les citoyens dans le conflit, qui naguère définissait la collaboration ou la résistance, se détermine désormais par l’adhésion non-critique aux reportages divers et variés des chaînes américaines et arabes, par l’audimat que remportent les émissions quasi pornographiques couvrant le conflit, et surtout les appels au boycott des produits émanant des pays pour la paix. On ne demande plus aux citoyens de prendre les armes, mais de prendre leurs télécommandes et leurs cartes bancaires.

    Il s’agit désormais de prendre conscience.

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  • Les stratégies du spectateur 3 avril 2003 01:55, par Robin Hunzinger

    Parmi le flot d’informations que le téléspectateur reçoit chaque jour, en fonction aussi de la forme du journal télévisé, le téléspectateur ne retient pas tout, fait des choix selon ses centres d’intérêts.

    Face au journal télévisé, le téléspectateur peut avoir différents comportements :

    — Soit il partage le point de vue proposé et accepte l’information en sélectionnant ce qui l’intéresse.

    — Soit il ne partage pas les idées proposées. Il prend du recul et reste méfiant. Il peut dans ce cas :

    - être indifférent

    - rejeter l’information

    - éteindre le téléviseur ou changer de programme.

    Le téléspectateur garde donc une marge de manoeuvre qui ne l’oblige pas à subir les programmes qu’il regarde. Il peut choisir, prendre du recul, refuser ce qu’on lui propose. Il peut s’embarquer dans la proposition qui lui est faite, s’indigner devant la purification ethnique, s’attendrir devant le pont humanitaire d’un enfant que l’on transporte dans un hôpital français pour le sauver. Mais il peut aussi refuser les images d’un massacre d’un marché à Bagdad.

    Donc, loin d’absorber complètement les spectacles qui lui sont proposé, le spectateur peut aussi mettre en oeuvre ses capacités critiques.

    En fait l’émotion produite par le JT occupe une position instable entre l’émotion réelle et l’émotion fictionnelle. Elle se rattache aux émotions réelles dans la mesure où, par exemple, la souffrance du malheureux donnée en spectacle est présentée comme réelle, proposée à un mode d’adhésion relevant de la croyance existentielle, son authenticité pouvant faire l’objet d’un jugement. C’est précisément dans la mesure où la souffrance rapportée est réelle que l’émotion du spectateur, pour être moralement acceptable, doit également avoir les caractères d’une émotion réelle.
    Mais le spectateur est à l’abri, il n’est pas plongé dans la situation où se trouve le malheureux. Il n’est pas à ses côtés pendant son agonie ou son supplice. L’inaccessibilité de l’autre peut donc rapprocher les émotions médiatiques des émotions fictionnelles.

    Face au spectacle de la souffrance, de la guerre, et des problèmes que propose le journal télévisé lorsqu’il traite de la guerre, le téléspectateur est confronté à un dilemme.

    Face à lui, les récepteurs adoptent l’attitude du spectateur devant une oeuvre de fiction. On parlera de stratégie fictionnelle permettant, face à un fait réel rapporté, d’adopter le comportement d’un spectateur de fiction et d’évacuer la question de l’engagement personnel impossible face au spectacle de la télévision. L’implication qui, dans le réel est normalement active, devient ainsi passive. Soulignons que la forme même du journal télévisé pousse le téléspectateur à adopter cette stratégie.

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  • Le silence des champs de bataille 4 avril 2003 08:26, par Anna Sprengel

    Il avait 14 ans ; il était sur le seuil de sa maison ; il a vraisemblablement été tué d’une balle perdue, à Kalkiliya, au nord de la Cisjordanie, par des soldats israëliens dans la nuit de mercredi à jeudi. C’est le 27ème enfant palestinien tué par l’armée israëlienne, et la 102ème victime des violences qui règnent là-bas, au cours du seul mois de mars.

    Comme Fidel Castro, qui emprisonne une soixantaine de ses opposants, et comme quelques autres, nous savons qu’Ariel Sharon profite des tensions entre communautés et de la guerre en Irak pour accroître son emprise sur les territoires palestiniens et la bande de Gaza. La fumée noire émanant des tranchées remplies de pétrole en feu ne profite pas qu’à Saddam.

    Curieux retour des choses ; si d’un côté elle empêche l’invasion de certaines villes irakiennes, et la progression de l’armée américaine, de l’autre elle permet l’avancée des troupes de Tsahal en territoires occupés, et l’accentuation de la répression contre la population palestinienne. Si d’un côté une armée de journalistes se bat pour couvrir le front, de l’autre on les recouvre de silence, derrière des barreaux. Mais qui va le dire, puisque tous ont en ligne de mire Bagdad ?

    Il est des dommages collatéraux que personne ne voit, des cris de révolte étouffés par le sifflement des bombes. La guerre en direct, se sont les champs de bataille où l’on ne voit rien, pour ne pas gêner les stratèges, ni choquer les opinions publiques ; c’est aussi tout ce que l’on ne voit pas, tout ce que l’on n’entend pas, et qui heurte par son absence la bonne conscience repue d’images d’Irak, qui se doute qu’ailleurs se jouent d’autres drames.

    Il est des dommages collatéraux dont on ne mesure pas encore les effets. Il y a ici une profanation d’un cimetière anglais, là une flambée de violence. On utilise des bombes à fragmentation, et c’est l’opinion qui se défait à retardement ; la cohésion derrière des mots d’ordre d’apaisement se dissout en amalgames ravageurs ; les victimes civiles s’accumulent dans des morgues anonymes, pendant que des militaires sont élevés au rang de héros.

    Il est des dommages collatéraux qui font plus de mal que les blessures par balle, et des silences plus écrasants que le bruit des chars : où entend-t-on les cris de joie de la libération ? Où entend-t-on la position des états arabes ?

    Kofi Annan a déclaré hier, abattu, à des journalistes de la télévision Al-Jazira : « Cette guerre est une catastrophe ; j’ai toujours été contre… A l’instant où je parle, il n’y a aucun plan crédible, aucune politique sérieuse pour essayer de gérer l’après-guerre, sans en développer d’autres plus dangereuses les unes que les autres ».

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  • Démocratie et guerre 5 avril 2003 10:33, par Francois Schmitt

    Le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères l’affirment : la France est dans le camp de la Démocratie, contre la Dictature. A priori, la nature démocratique d’un régime est uniquement une affaire interne à ce régime, dans le sens où cela concerne la participation de son peuple dans la désignation des dirigeants politiques. Alors, pourquoi diable la démocratie est-elle invoquée dans les affaires internationales ?

    Une des explications provient de Kant (1), qui pensait que la démocratie peut difficilement entrer en guerre, parce que le leader démocratique doit persuader ses concitoyens de la nécessité de combattre. Plus tard, à partir de l’analyse de données de nombreuses guerres, certains chercheurs ont affirmé que les vraies démocraties ne se faisaient jamais la guerre (2), ce qui semblait confirmer la vision optimiste de Kant. C’est peut-être vrai (jusqu’à l’apparition d’un contre-exemple), mais les données montrent aussi que les démocraties peuvent faire la guerre à des régimes non-démocratiques. Mieux (ou pire), en cas de désaccord, les régimes démocratiques ont moins d’hésitations à s’engager dans une guerre, lorsque le régime adverse est non-démocratique (3). La nature démocratique d’un régime semble en faire un régime agressif face à ceux qui ne le sont pas. Les données récentes ne vont pas contredire ce schéma, les démocraties anglo-saxonnes semblant particulièrement agressives.

    Il ne s’agit que de l’analyse de données, de faits, qu’il reste à expliquer par une théorie. Soutien du peuple, d’un peuple qui serait belliqueux ? Mais les régimes autoritaires aussi peuvent avoir le soutien du peuple. Alors, quelle explication trouver ? Un renforcement du nationalisme, pour gagner les prochaines élections ? Explication intéressante, d’autant plus que dans le cas présent, ceci s’applique parfaitement. Mais on peut gagner des élections autrement, de façon moins violente.

    Je propose ici une ébauche de nouvelle explication : la nature démocratique d’un régime semble procurer une aura morale à un régime, un aspect sacré, et ses partisans ont une forte assurance d’être dans le vrai. Ces différentes caractéristiques, les sociologues nous le disent, correspondent à un mouvement religieux (le sacré, l’assurance…). La Démocratie, une nouvelle religion ? Qu’il conviendrait d’exporter de force aux « infidèles », afin que, malgré eux, ils en goûtent la saveur ? La Foi dans cette nouvelle religion est si forte qu’elle fait peu de cas des morts, du sang, de la douleur, des protestations, des manifestations, et qu’elle adopte un comportement barbare au nom de nouveaux idéaux. Les Etats-Unis, nouveaux conquistadores, au nom d’une nouvelle religion ?

    (1) E. Kant, Projet de paix perpétuelle, esquisse philosophique, Vrin, 1948. (2) D. Lake, « Powerful pacifists : démocratic states and war ». American political science review, March 1992, pp. 24-37. (3) C. Layne, « Kant or cant : the myth of democratic peace ». International Security, 19, 1994, pp. 5-49. D. Spiro, « The insignificance of the liberal peace ». International Security, 19, 1994, pp. 50-86.

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  • Démocratie standard (1) 6 avril 2003 11:09, par Anna Sprengel

    Après Zdenek Adamec et deux autres jeunes tchèques, un étudiant de 21 ans s’est immolé par le feu dans la nuit de mardi à mercredi 2 avril 2003, à Prague, afin de protester contre « la politique américaine en Irak » et « la violence dans le monde ». Il était étudiant à la faculté de pédagogie, et comme Zdenek Adamec, il critiquait la « pseudo-démocratie » tchèque dans 4 pages de déclarations politiques sur la situation actuelle. Le monde estudiantin, profondément dépolitisé, ou aucun débat d’idées ne permettrait de s’exprimer, est depuis, comme le reste du pays, profondément ébranlé.

    Le Président Vaclav Klaus, nouvellement investi, a déclaré après ce 4eme homme-torche que « ces manifestations sont absolument malheureuses, inappropriées et surtout inutiles ». Il y a « des milliers de manières de manifester son accord ou son désaccord avec ce qui se passe dans le pays ou dans le monde », et le pays vit « dans une démocratie standard ».

    Une démocratie se définit par un pluralisme politique et syndical, par des élections périodiques et libres, et par la garantie des libertés individuelles et collectives. La légalité renvoie aux lois, la légitimité aux valeurs et principes. La légitimité d’un régime politique est garantie par des règles acceptées par les citoyens, règles formalisées par les constitutions, déclarations des droits, et conventions. La constitution exprime un projet d’organisation sociale et les valeurs d’une société par un système de règles du jeu. Ainsi la représentation de l’ordre social est censée coïncider avec l’ordre politique.

    J’aimerais revenir dans un premier temps sur le pluralisme politique et syndical, en tant qu’il est l’espace ou s’ordonne l’activité politique. Par l’intermédiaire des partis, des syndicats, des associations et groupes d’influence, s’exprime le dogme démocratique libéral du débat, de l’égalité dans la discussion, et du pluralisme des idées. En quoi nous sommes, ainsi que les Tchèques, dans un régime parlementaire.

    Il y a ceux qui vivent pour la politique, les militants, les adhérents d’un parti ou d’un syndicat, ceux qui vivent de la politique, à savoir les permanents, les élus du parti, et le groupe parlementaire et ministériel s’il y a lieu, et puis les autres, nombreux, simples électeurs qui suivent de près ou de loin les débats et directives, et les abstentionnistes. De ces derniers, nous ne savons que peu de chose : il peut s’agir d’une population qui se sent rejetée, ou incompétente au débat, ou encore insatisfaite par une classe politique en proie aux scandales financiers et à l’épuisement des idéologies et systèmes de compréhension du monde.

    Le pluralisme politique a-t-il un sens pour ceux qui ne se prononcent pas ? Pour qui tout est blanc bonnet et bonnet blanc ? Quoi qu’il en soit nous ne naissons pas à la politique par hasard.

    La culture politique est un fonds commun de croyances, de connaissances, un ensemble de manières de penser, de sentir, d’agir, plus ou moins formalisées, qui assoient la légitimité des règles et institutions, et qui s’acquière dans un processus continu d’apprentissage. Bien souvent l’identification à un parti s’opère avant l’age adulte, au sein de la famille, et l’implication politique concourre à l’individuation des personnes dans un contexte social donné. On apprend la lutte sociale et politique dans les cours de recréation, et c’est l’occasion de se situer dans la société.

    Je veux insister sur le fait que la socialisation politique est un élément clef de persistance du système politique. La constitution exprime des valeurs et des règles que tous doivent partager afin de conclure un pacte, un contrat social.Or, que devient ce pacte si ses membres signataires sont dépolitisés, comme c’était le cas des étudiants tchèques qui se sont immolés ? Que devient ce pacte si l’enseignement promulgué consiste à se tenir a l’écart, puisque les politiques ne parlent pas pour eux ? Que devient ce pacte si de toute façon le débat s’efface au profit d’un consensus fataliste ?

    Nous savons que les syndicats sont de plus en plus en position de faiblesse, devant l’érosion de la culture ouvrière. L’engagement politique, qui naguère était de mise, prend aujourd’hui plutôt la forme d’un engagement associatif non partidaire, de type Attac, ou encore de type humanitaire. Les Facultés françaises et tchèques ont été soigneusement dépolitisées après les événements de 68 et le printemps de Prague ; les structures sociales intermédiaires et les organisations traditionnelles s’amoindrissent.

    Certes, la mobilisation est massive contre la guerre. Mais on observera qu’il s’agit moins d’une mobilisation politique menée par les élites qu’un rassemblement spontané, anarchique, de toutes les catégories de population, des plus jeunes aux plus âgés, de la même manière que lors de l’entre-deux tours des présidentielles 2002. On y a vu des manifestations de la rue, autre nom donne au « peuple », mais sans règles du jeu ni bannières.

    On observera, dans le cas des Tchèques, que si l’opposition à la guerre a été forte depuis des mois, les manifestations ont été rares, et certainement pas le fait des étudiants, qui sont éloignés aussi bien géographiquement qu’idéologiquement. Pendant ce temps, le gouvernement tchèque, qui voulait faire partie de la coalition américano-britannique sans cependant participer aux opérations militaires, a été inscrit d’office sur la liste des coalisés.

    Que dire d’un pluralisme politique et syndical qui ne prend pas en compte l’opinion des masses ? Que dire d’une culture politique qui exclut d’office une catégorie de sa population, celle en devenir ?

    Si d’un côté les structures habituelles d’expression du pluralisme s’affaiblissent, si de l’autre l’engagement s’amoindrit au profit d’associations apolitiques et d’élans consensuels, si enfin la classe dirigeante se sépare de ses électeurs, c’est la question de la pérennité d’un système qu’il faut poser, à tout le moins la question de sa légitimité. Sans règles, sans partis censés représenter et exprimer les différentes fractions de l’opinion, les valeurs et conventions qui fondent la légitimité d’une constitution et d’un régime ne sont que des mots vains. La démocratie qu’on invoque a tout propos n’est alors qu’un régime fantoche, vide de sens, un régime standard.

    Bien sûr, les structures se renouvellent, et le système politique, vivant, prend de nouvelles formes et s’adapte aux situations. Si la culture ouvrière se perd, d’autres prennent naissances dans ce qu’il est convenu d’appeler le « meilleur régime politique actuel ».

    Enfin les medias relayent les différentes opinions, se substituant à la force d’expression des partis et légitimant à leur manière tel ou tel discours politique. Mais il est bon de remettre en question des principes qui n’endiguent pas les extrémismes, tous les extrémismes : ceux des partis politiques, et ceux des moyens d’expression et d’action.

    J’aurais aimé qu’aucun étudiant ne s’immole, pour aucune idée non prise en compte. Je leur dédie ce petit texte, qui n’est une fois de plus qu’un appel à penser.

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  • Pornographie et Pitié de l’image 6 avril 2003 23:17, par Robin Hunzinger

    Adam Smith pensait que dans une situation quelconque nous ne pouvons ressentir de pitié qu’en nous imaginant à la place de celui qui souffre. Par conséquent pensait-il, il y a un égoïsme, puis un mouvement de sympathie, une distanciation en fait. Ce paradoxe que l’on trouve dans la réalité agit aussi dans la catharsis qui s’opère devant le spectacle d’oeuvres fictionnelles.

    Dans le réel, la description d’un spectateur est factuelle s’inscrivant dans une économie de représentation reposant sur un dispositif de type sujet-objet.

    Le spectateur de film et de journal télévisé lui s’exprime en terme de sentiment. Il perçoit ce qu’il voit par les sens. C’est le régime du drama.

    Il est évident que face à une situation brusque et douloureuse, le sujet éprouve des émotions, beaucoup plus fortes mêmes que celle qu’il éprouve dans les fictions. Mais l’un des faits significatifs de notre étude montre comment les téléspectateurs s’expriment presque uniquement en terme de sentiment face aux images des JT. Remarquons en même temps qu’il y a une différence de perception entre les JT de TF1 et de France 2. Les séquences de TF1 ont un effet dramatique plus fort que celles de France 2.

    Les sujets éprouvent face aux images un trouble affectif brusque, intense et passager, ils détournent le regard. On peut parler d’émotions esthétiques à différencier des émotions sentiments et des émotions chocs qui sont ancrées dans l’expérience.

    Rappelons que la reconstitution du processus de perception se décompose dans la succession suivante d’éléments et d’opérations suivantes :

    1) L’excitant : l’image et le discours ;

    2) l’excitation, qui est physiologique : c’est-à-dire la stimulation que provoque le spectacle ;

    3) la sensation, consécutive de l’excitation que me procure le spectacle et qui est psychologique ;

    4) la perception qui en est inséparable, prise de conscience par laquelle s’élabore la connaissance perceptive qui dans le cas de l’information est avant tout subjective par opposition aux sensations représentatives.

    La réception du téléspectateur, comme du spectateur de "drama", est subjective.

    Le journal télévisé a pourtant besoin d’objectivité, puisque c’est inscrit dans le contrat qu’il passe avec le téléspectateur.

    Il utilise un système scénique et narratif de transparence : je vois les studios et le présentateur me regarde. J’ai la preuve de ce que l’on me raconte par les images. Les témoignages confirment ce que je vois et Les experts expliquent ce réel dont je doute.

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  • Démocratie standard (2) 7 avril 2003 00:29, par Anna Sprengel

    En marge de la guerre, l’épidémie de SRAS continue de progresser, surtout en Orient. Ce 1er avril, Hongkong a appris en une du Ming Pao, quotidien respecté, que son port était infecté et donc mis en quarantaine, que la bourse était en chute libre, et que le chef de l’exécutif avait démissionné. Face à ces nouvelles catastrophiques, la foule inquiétée par une éventuelle pénurie s’est ruée dans les supermarchés et les banques, ce malgré les démentis successifs du gouvernement, car il ne s’agissait en fait que d’une blague émanant d’un garçon de 14 ans.

    Le deuxième point qui définit une démocratie est constitué par des élections libres et périodiques, qui supposent un pluralisme des partis et des idées, et constituent le point d’orgue de la vie politique. A cet égard il est heureux que la réforme de Mr Raffarin ne soit pas passée, qui aurait aplani les différences parfois extrêmes des petits partis : le jeu de la démocratie réclame son envers et des travers qui lui donnent vie. C’est alors l’occasion de débats houleux et d’investissements personnels jusqu’à l’issue du scrutin.

    C’est aussi l’occasion de coalisions contre-nature entre partis, qui consacrent la différence d’éthique entre militants, adhérents, et élus. Les uns cherchent à se maintenir au pouvoir, à sauvegarder leurs intérêts, et tâchent d’assumer leurs responsabilités ; les autres oeuvrent pour convaincre, dans une logique idéologique qui ne se renie jamais ni ne fait de compromis.

    C’est enfin et surtout le grand moment des sondages d’opinion, et de la consultation de l’opinion publique. En amont des élections, ces sondages permettent de définir les programmes et de choisir les futurs élus. C’est une technique d’aide à la décision, qui légitime également les conseillers en communication, de sorte que l’opinion en est changée, et qu’on peut dire à la fin que les sondages d’opinion influent sur l’opinion, bien qu’on n’en puisse pas faire un sondage. En effet il est impossible de mesurer l’influence des sondages dans la prise de décision finale. Les dernières élections présidentielles nous ont montré qu’on peut en tirer toutes les conclusions du monde sauf les bonnes, et les citoyens ont appris à se défier de ces instruments qu’on dit volontiers inciviques.

    L’opinion publique, historiquement, a d’abord été celle des élites cultivées. Après 1789, elle a été celle des citoyens et de leurs représentants. Ce fut l’avènement d’un espace public au sein duquel on pouvait s’exprimer, mais dès lors on distinguait l’opinion populaire et l’opinion éclairée. Selon Habermas, cet espace publique où naissent les débats a été confisqué par les medias et les sondages à des fins de propagande, et cette opinion ne serait plus que le reflet de celle des journalistes et des sondeurs, un pur produit médiatique mené par ailleurs par le petit cercle des conseillers en communication.

    Un sondage s’effectue à partir d’un échantillon d’éléments représentatifs d’un ensemble auquel on pose des questions, et dont on interprète les déclarations. Tous les mots soulignés sont, on s’en doute problématiques dans une optique de vérité. Il n’empêche qu’en tant que « technique », ils continuent de s’imposer à nous sans la contrepartie d’une critique de fond. Mais il faut poursuivre et ajouter que les medias participent à la construction de la réalité mentale en opérant une sélection des informations. Ils installent un climat d’opinion fabriquant, par élimination des opinions dissidentes, une opinion majoritaire, et nous disent ce qu’il faut penser.

    Si la presse écrite se distingue par des courants politiques forts différents, comme entre Le Figaro et L’Humanité, il est étonnant que les journaux télévisés s’évertuent à se dire neutres, sans jugements de valeurs aucun, alors que leur force de persuasion et leur écoute sont largement supérieures. Ce n’est qu’à demi-mot que des journalistes très en vue sur les chaînes télévisées, il y a quelques années, ont avoué leur préférence pour le candidat Balladur.

    On a désormais coutume d’appeler les médias le quatrième pouvoir, après l’éxécutif, le législatif, et le juridique. Faisant et défaisant l’opinion, influençant les élections au point qu’on note une baisse de l’investissement des militants et l’amoindrissement des débats, le quatrième pouvoir finit par enlever toute fonction décisive aux élections, de sorte qu’il vient en première position rivaliser directement avec les élites politiques, se substituer à l’assentiment du peuple, et contrefaire le pluralisme des idées.

    Il n’est pas étonnant dans ces conditions que plusieurs démentis officiels n’aient pas suffi à endiguer le vent de panique qui soufflait sur Hongkong ce 1er avril, outre le relent de crise majeure qui aurait été étouffée par le gouvernement. Il n’est pas étonnant qu’on puisse faire davantage confiance aux médias qu’aux élus, alors même que les journalistes ne se sont jamais revendiqués d’une éthique de responsabilité. Il n’est pas étonnant, dans cette démocratie standard, qu’on élise d’abord des journalistes, au moyen des cotes de popularité, avant d’élire les maires, députés, et présidents.

    Bien sûr on ne se passera pas des élections : si leur fonction est amoindrie par les médias, il est à noter cependant que les sondages entretiennent la communication gouvernant/gouvernés. Bien sûr les médias sont moins un pouvoir qu’un contrôle du pouvoir : dans cette mesure, ils freinent les extrémismes et relancent le processus démocratique. Mais il est souhaitable de remettre en question des organes de presse qui se disent expression du peuple, alors qu’ils n’expriment qu’eux-mêmes, qui se disent expression du pluralisme alors qu’ils tendent vers un consensus mou, une neutralisation des différences. Ce contrôle du pouvoir n’échappe pas lui-même à une critique.

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  • > Collectuel de guerre (2) 7 avril 2003 15:30, par Robin Hunzinger

    Le journal télévisé est un genre de forme assez simple, subdivisé lui-même en plusieurs sous-genres qui correspondent aux différentes impressions que nous pouvons ressentir face à une chronique, à un reportage, à un témoignage, à un avis d’expert.

    Les informations télévisées ne sont donc pas une copie de la réalité mais le produit d’un montage obéissant aux lois de la vraisemblance. Le discours cherche en fait à créer sa propre objectivité.

    La construction du JT utilise les modèles fictionnels mais elle prône en même temps son objectivité, à la différence des romans. Dans un livre nous savons que nous lisons l’histoire qu’un auteur à construite. Qu’en est-il dans l’information ? L’information télévisée obéit à un certain contrat de parole dont il semble que la caractéristique essentielle réside dans la permanence de différents "contrats énonciatifs".

    En effet, puisque les schémas narratifs du JT reposent sur les modèles fictionnels, le public ne risque-t-il de confondre les formes fictionnels et le fond de réel inhérent à l’information ? Les médias ne provoquent-ils pas une confusion dans l’esprit du téléspectateur entre la réalité et les mises en scène de la réalité ?

    La réception des médias est une réception de fiction, de "drama", et de spectacle. Pourtant on continue à parler d’opinion publique, artefact créé de toute pièce par les Instituts de sondages, permettant d’appréhender le public mais non de comprendre ses motivations.

    Pour mieux tenir le public, il faut donc essayer de comprendre ses propres stratégies, et le considérer comme un public de spectacle qui réagit comme devant un spectacle. Pour lui plaire, il faut lui raconter des histoires, le tenir en haleine, et l’émouvoir.

    Nous voyons aussi comment ce public oblige les producteurs du récit à adopter une stratégie fictionnelle, et donc à agir en retour sur l’actualité en lui donnant certaines formes comme c’est le cas actuellement avec les reporters qui suivent les troupent américaines avec leurs visiophones par sattellite.

    Face à l’ambivalence (Réel/Fiction) de l’information télévisée, les téléspectateurs développent une stratégie de réception s’exprimant en terme de sentiments. Ce rapport à l’information est avant tout un rapport fictionnel, mesurable non en terme d’opinion publique mais en terme de désir et de sensations.

    Les téléspectateurs entretiennent une relation privilégiée et un rapport affectif très fort avec le présentateur. Ce rapport est lui-même d’ordre passionnel.

    L’important, pour les téléspectateurs, n’est pas le réel "retranscrit" par le journal télévisé, mais le récit, son rythme, son rituel et ses figures (présentateur) au risque d’une mise en abyme face au monde. On préfère regarder une vie qui pourrait être la sienne, ce que Barthes nomme la "déréalité", sentiment d’absence, retrait de la réalité. "Le monde est plein sans moi comme dans la nausée, il joue à vivre derrière une glace, le monde est un aquarium, je le vois tout près et cependant séparé, fait d’une autre substance."

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    • Le paradoxe de la machine folle 7 avril 2003 16:36, par Francois Schmitt

      La situation actuelle évoque pour moi un paradoxe, et peut-être un espoir.

      Le paradoxe est le suivant. Quiconque a eu l’occasion de visiter les universités américaines ou d’étudier leur système éducatif se rend compte rapidement que les meilleurs étudiants des campus les plus prestigieux sont majoritairement d’origine étrangère, avec une forte concentration asiatique (Chine, Inde, Indonésie…). Le « marketing culturel » US fonctionne à merveille et les bons étudiants de nombreux pays en voie de développement n’ont qu’un rêve, partir étudier aux Etats-Unis. Cet afflux d’étudiants brillants, provenant de pays étrangers, contribue fortement au dynamisme scientifique et technologique (et donc militaire) des Etats-Unis. Sans eux, il n’est pas exagéré d’affirmer que la domination technologique écrasante de ce pays aurait une toute autre ampleur. En effet, le système éducatif américain (avant l’université) est notoirement très faible, et produit une élite en nombre très insuffisant.
      Sous l’administration Bush, ce pays vise à mettre en place une sorte d’ordre mondial américain, une « dictature internationale », aux dépens, sans doute, des pays pauvres ou émergents. On pourrait alors se retrouver schématiquement dans une situation paradoxale, par le fait que les élites des pays pauvres entretiennent une « machine folle », la puissance technologique et militaire US, qui vient ensuite attaquer et bombarder leur terre natale, ou de façon moins dramatique, imposer des situations défavorables au développement de leur propre pays d’origine.

      Si cette situation perdure (par exemple si le personnage Bush est réélu en 2004), on peut penser que le paradoxe de la situation deviendra de plus en plus manifeste, ce qui m’amène à un espoir : si les pays émergents, devant cette arrogance meurtrière, décidaient de changer de politique éducative, et d’envoyer leurs élites étudier plutôt en Europe, nous aurions tout à y gagner. Pour l’instant l’Europe se vend mal (sauf pour le tourisme), et n’est pas assez accueillante pour les étudiants étrangers. Il faudrait profiter de l’obscurantisme US et développer une vraie politique d’accueil, et d’appel d’air en faveur des élites étrangères qui souhaitent se former à l’étranger.

      La même chose vaut bien sûr pour l’Europe : n’envoyons pas nos élites aux Etats-Unis. La source de cette puissance écrasante est la recherche et la technologie produites par des élites étrangères ; pour lutter contre cette puissance, tarissons la source !

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  • Drama de guerre 9 avril 2003 09:22, par Robin Hunzinger

    Les images du réel, renvoyées de miroir en miroir par les médias, se transforment et deviennent "drama". Celles-ci produisent du sens, grâce et à cause des contraintes de la narration.
    Le cinéma développait une conscience épique du monde. Il déroulait une histoire. La télévision, au contraire, n’a ni début, ni fin. Le cinéma excellait à raconter une histoire, la télévision privilégie des fragments d’histoire, valant pour le bouleversement qu’ils introduisent, c’est-à-dire l’inattendu qu’ils véhiculent. Le journal télévisé se veut shakespearien, il montre le drame mais aussitôt rassure. A tout malheur son antidote. A la purification ethnique, le numéro de compte-chèques des organisations humanitaires ou les sigles des organisations censées règler tous les problèmes. Le téléspectateur ne sait, en revanche, rien sur les origines de la guerre et les enjeux politiques et économiques du conflit.
    Le journal télévisé sort de l’événement et promeut des solutions imaginaires, exerçant une fonction de sûture, de clôture : il referme en quelque sorte la fenêtre qu’il vient d’ouvrir sur le désordre du monde. "La télévision diffuse une idéologie que l’on peut résumer ainsi : Le malheur dépassé est un malheur dépassé. Aussitôt vu, aussitôt connu, aussitôt guéri. A la limite le regard télévisuel voit et secourt en même temps, il est bienfaisant par essence. Un bébé meurt sous l’oeil de la caméra, c’est insoutenable, sauf à supposer qu’indirectement la prise de vue sauve. D’où une sorte de normalisation automatique, mais bien entretenue."

    Le spectateur lui-même entretient des solutions imaginaires. Face au "drama" il se comporte comme le spectateur de tragédie antique, il éprouve des sensations de plaisir, de compassion, et de pitié. Il participe à la fiction, au happening dramaturgique et à l’évolution des crises. Son attitude n’est pas celle que l’on a devant un fait réel. Son action ne peut qu’être imaginée.

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  • Drama (fin) 10 avril 2003 18:33, par Robin Hunzinger

    "Il est loisible, déclare Arnaud de Champris, d’observer aujourd’hui comment le narrateur (les médias) transforme l’événement en représentation en même temps que celui-ci se produit. Il devient image : si celle-ci fonctionne, elle est co-optée par le public qui investit du sens répondant à son attente, laquelle embraye, peut-on dire nécessairement, une logique de dramatisation des événements : le nœud du drame - la crise- rend l’événement objet de fiction. Il se déréalise aux yeux du public : la relation au réel, c’est-à-dire la distance de l’événement se dissout dans l’immédiateté de la représentation."

    Le schéma narratif, que nous avons observé dans les journaux télévisés français sur la guerre en Irak, n’est pas le même que ceux que l’on retrouve dans les journaux télévisés américains et russes par exemple, ou la pression de lobbies est différente.

    Pierre Bourdieu, dans un article reproduit dans "Questions de Sociologie", montre que les instituts de sondages ne mesurent pas vraiment l’opinion publique, mais fabriquent des artefacts et se livrent à une sorte "d’exercice illégal de la science". Il rappelle, enfin, que paradoxalement, les instituts de sondages oublient de prendre en compte une opinion publique beaucoup plus réelle que celle qu’ils fabriquent dans leurs listing d’ordinateurs, à savoir celle des groupes d’intérêt effectivement agissant et que la science politique traditionnelle désigne sous les expressions de "groupes de pression" ou de "lobbies".

    Pour interpréter le système médiatique, il faut recourir au décryptage du matériau médiatique (en observant le fonctionnement du message dans l’instantanéité de sa production et de sa consommation) et comprendre comment les acteurs se placent dans le discours et lui donnent forme. Ainsi on pourra saisir et suivre l’évolution des acteurs d’un conflit, leur stratégies propres pour séduire et convaincre le public, mais aussi l’évolution du public face au récit et repérer les traits de sa perception et de sa représentation de l’événement.

    Il s’agit, comme le déclare Arnaud de Champris, dans l’article cité plus haut, de saisir "les motifs et les modes d’action des médias sur les événements de la crise au nom des publics" afin de "déterminer et d’évaluer les conditions réelles du développement de la crise".

    Ce travail nous permettrait de comprendre le fonctionnement du système et la place que chaque acteur de l’événement doit avoir pour se déplacer dans le champ sémantique positif et négatif de l’esprit du téléspectateur.

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  • Titans 12 avril 2003 21:39, par Anna Sprengel

    Il semblerait que notre feuilleton préféré touche à sa fin : quelques scènes de liesse pour acclamer le happy-end ; on enterre dignement les héros américains ; on parle de reconstruire le sol et la hiérarchie irakiens. Bien sûr il y a les oubliés de l’histoire, et les erreurs de scénario : morts sans sépulture, charniers le long des rues, à ciel ouvert encore, que les vautours viennent regarder ; population choquée, blessée ; mosquées fermées…Je n’aimerais pas mourir en temps de guerre, ou vivre décharnée, sans eau, sans monnaie, sans toit solide pour me protéger. Mais dans l’ensemble tout est bien qui finit bien.

    On aura vu vaincre le justicier armé, le hors-la-loi agissant en toute illégalité, mais légitimé par les hautes valeurs morales qui l’animaient. D’abord contre le terrorisme, puis contre les armes chimiques, enfin pour libérer le peuple d’un dictateur. De toute façon le droit du plus fort est toujours le meilleur, que les causes soient justes ou non, avouées ou non, et dure dans un équilibre instable jusqu’à ce que la résistance soit bien organisée, jusqu’une révolte éclate. Sur-armés, sur-entraînés à tuer sans état d’âme, les mercenaires de l’Ouest se sont vendus, battus, pour de l’or noir, offert aux dieux du sang. Désormais le culte de la démocratie peut sagement reprendre son cours, derrière la gloire des chefs immortels, des faucons, derrière l’Axe du Bien : je retiens l’image d’un drapeau américain à l’effigie de Sylvester Stalone, tout en puissance musculaire.

    On aura vu perdre le méchant dictateur, illégitime, s’appuyant sur le culte de la personnalité comme un Staline mais sans aucune armée, un caïd vaincu sans aucune résistance, dont le cigare est mouillé. Hier armé par les Etats-Unis, la France, et d’autres, pour se battre contre l’Iran, cette deuxième guerre du Golf aura complètement déplumé le pays, laissé exsangue aux entreprises américaines de reconstruction. Tous les complices, tous les sosies de Saddam ont pris la fuite, sont morts, ou se sont rendus. Le peuple souhaite retrouver sa souveraineté et sa sécurité, hors la présence américaine ; les Kurdes chantent aujourd’hui la liberté, sous le regard inquiet de la Turquie. L’Axe du Mal perd là un maître de la terreur, bien que la menace terroriste ne soit toujours pas éradiquée : je retiens l’image de la statue de Saddam déboulonnée, avec son air de déjà vu, son arrière-goût légèrement désuet de pays de l’Est écrasé.

    Les titans ont achevé leur duel, les mass-médias peuvent rentrer. Il n’y a plus grand chose à voir, sinon des soldats à la limite du désoeuvré, à qui l’on va donner des cartes à jouer représentant les dignitaires du régime. On cherche aussi, pour s’occuper, les fameuses armes chimiques, prétexte qui a tout déclenché. Notre démocratie des émotions peut enfin marquer une pause bien méritée.

    On aura tenté de croire à tout ce que l’on voyait ; on se sera identifié aux victimes, aux soldats, selon le camp dont on était. La poétique du JT est désormais bien rodée : édifier, émouvoir, mythifier. Avec une morale de l’histoire, chaque soir, afin d’endormir notre sens critique, et de préserver notre tranquillité. Ce n’était pas une tragédie, c’était un genre mal défini, plein de confusions et de fracas, de chaos et coups d’éclats. Entre le drame et la comédie, la libération et la colonisation, la guerre et l’humanitaire, il y eut des rebondissements à sensations, des séquences de compassion pour pimenter le récit.
    Mais voilà que le chaos s’empare de la ville, que les pillards sortent des faubourgs, attaquent les hôpitaux, brûlent les bibliothèques, dévalisent les musées. Les soldats laissent faire, en toute complicité. Les pressions politiques, diplomatiques, et militaires, se déplacent du côté de la Syrie, pays voisin baasiste, pris en étau entre l’Irak, Israël, et la Turquie, accusé d’être un refuge pour les dignitaires de l’ancien régime et pour les terroristes. Les batailles diplomatiques et économiques ont repris, sur le rôle de l’ONU.
    L’histoire n’est pas finie, elle ne peut pas finir. C’est un spectacle qui nous tient tous en haleine, qui prendrait même les hyènes à la gorge si elles n’étaient rivées sur leurs cahiers de comptes, cherchant qui va payer les infrastructures, l’éducation, les élections, et qui va régner sur le pétrole. On pourrait mieux dire : l’Histoire de l’Irak recommence, après 35 ans de joug tyrannique. Cette histoire-là se passe des titans, car désormais tout un chacun a son propre rôle, petits et grands, fidèles et infidèles, dans ce qu’on suppose être une démocratie. Laquelle ?

    Suite au prochain épisode, suite au prochain JT.

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