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Autour de nous croît ce qui sauve – une lecture des « Archives du littoral » de Kenneth White 

jeudi 7 avril 2011, par Régis Poulet

« Et des poètes à quoi bon, dans ce temps d’indigence ? » demandait Hölderlin dans Pain et vin [1].

Entre Hölderlin et White, quelques sommets allemands tels Nietzsche et Heidegger que le Celte a beaucoup médités – et revenant sans cesse au plus Européen des deux, au plus ouvert. L’humanisme a failli, jugement souvent considéré comme une façon de se détourner de l’humain, attitude à deux issues : l’inhumain ou le plus qu’humain. Nous ne reviendrons pas sur les terribles méprises engendrées par certaines critiques de l’humanisme. Nous constaterons cependant, après Heidegger et Sloterdijk, que l’ambition millénaire de l’humanisme consistant à ‘éduquer le fauve humain par la lecture’ a bel et bien failli. Il faut donc refonder notre rapport au monde et à nous-mêmes.

*

Il y a longtemps que Kenneth White a donné sa réponse à la question de Hölderlin, notamment par la géopoétique, qui est davantage une pratique qu’un usage de la parole, du monde et de leurs rapports. Bien qu’il puisse être perçu tantôt comme un essayiste, tantôt comme un voyageur qui écrit, tantôt comme un poète, c’est dans cette dernière activité créatrice que son œuvre culmine et qu’elle nous montre, au fil des recueils, comment refonder et vivre.
Ainsi le titre Les archives du littoral est-il particulièrement clair à cet égard. Ni le trop humain, ni le non humain mais l’articulation complexe et fluctuante de l’un et l’autre. Dans sa Préface, Kenneth White rappelle une fois de plus que la littérature a « tendance à se cantonner dans l’enfermé et le ressassé » et qu’il faut résolument s’ouvrir au monde non pour y puiser un nouveau ‘sujet’ mais pour que « l’être se transforme en système ouvert », l’identité en « champ d’énergie » [2].
De fait, une des originalités de ce recueil est que l’auteur s’y soit comporté autant en promeneur qui hante les rivages et qui rit sur l’estran, qu’en collecteur de bois flottés sous la forme de manuscrits trouvés dans des bibliothèques. Comme Ovide dont l’exil au bord de la mer Noire revient de temps à autre sous sa plume, Kenneth White porte ses pas aux lieux de rencontre entre fleuves et mers dans Le delta du Danube ou Le delta de la Frazer. Mais la même érudition et fréquentation des bibliothèques qui avait permis au pérégrin de trouver la carte de Guido a permis la ‘découverte’ de documents dans les archives de Novgorod. Un poème presque éponyme (Autrefois, à Novgorod) évoque ce cœur de la Russie irradiant dans toutes les directions vers l’Asie, vers l’Europe, et lieu de rencontre entre peuples de tous temps et de toutes origines. Preuve s’il en fallait que les rivages sont aussi ceux du temps et qu’il n’est point besoin de l’océan pour que les peuples, pour que le vent et les vastes fleuves ne parlent de limites fluctuantes. Car dans les poèmes de White, rien n’est fixe : une chaîne de montagne s’efface devant le passage migratoire d’un « grand banc de baleines » (Vision). Son recueil n’est pas de paroles gelées : il propose même un Glossaire de la glace !
Depuis longtemps son œuvre est un espace de rencontres entre la noosphère de la culture et la sphère physique par une sorte d’opération chamanique ou de métempsycose. Ainsi le Manuscrit de Mytilène permet-il de nouveau la rencontre entre Aristote et le Monticole bleu ou le thon de la mer Noire, les grues qui migrent ou les corbeaux sagaces (incontestables totems d’une partie de l’œuvre [3]). L’auteur nous parle même de la rencontre de souris avec les manuscrits d’un certain moine d’origine écossaise, ayant vécu au XIe siècle sous le nom de Canutus Candidus [4] (Au Mont-Saint-Michel). Sur une autre grève, près du « rocher du Corbeau », ne vola-t-il pas, ‘rameur sombre’, de Batavia jusqu’en Bretagne ce Joseph Conrad qui y cherchait la tranquillité pour écrire ? [5] A moins que ce ne soit Scot Erigène qui envoie aux mouettes les confessions d’Augustin ? Ou Husserl à Huelgoat devant choisir entre Kant et un oiseau très noir…
Le recueil est constellé de ces rencontres jamais fortuites mais surprenantes où l’on se souvient avec émotion de la Conversation avec une oie à Lannion ou du Fish River Blues chanté en plein Yukon :

« Don’t talk to me about the classic muse
what I sing is the Fish River Blues

nothing like any floozy dream
hard black rock and a quick-flowing stream » [6]

Car la muse est ailée, écailleuse ou de pierre, que Kenneth White en parle sur un mode plutôt philosophique (Le logos sur l’île de Lewis) ou poétique (Ars geopoetica). Sous ces poèmes, point d’enjambements mais des pas : les pieds et les ïambes sont faits pour arpenter l’orbe terraquée, l’œil et l’oreille attentifs aux signes et aux formes perceptibles dans les silences et les gris-blancs.

*

De l’Europe au Pacifique nord puis retour en Armor, le poète de Gwenved est un compagnon de voyage rare, souvent lointain mais jamais distant, d’une érudition transparente et d’un verbe évident qui s’en est retourné vivre jusqu’au prochain périple (ou jusqu’à notre prochaine lecture) et avec notre gratitude, Dans un jardin breton :

« Night has come down over the garden
the trees have become dark shadows
all the birds have fallen silent

now there is only
the dialogue of the stone and the stars. » [7]

P.-S.

Kenneth White, Les archives du littoral, Mercure de France, 2011, 217 pages.

Photographie de Régis Poulet.

Notes

[1Traduction d’Armel Guerne.

[2Kenneth White, Les archives du littoral, Mercure de France, 2011, p. 9.

[3Voir par exemple dans Extraits du carnet bleu ;

[4Traduisible en Chenète Candide / Chenète Blanc, donc en Kenneth White

[5Dans Conrad sur l’Île-Grande.

[6« Ne me parlez pas de muses et de versification / je veux chanter le blues de la rivière aux Poissons // rien qui ressemble à un vague rêve /
roc noir et dur et un courant d’eau vive » traduction de Marie-Claude White.

[7« La nuit est tombée sur le jardin / les arbres ne sont plus qu’ombres noires / tous les oiseaux se sont tus // ne reste à présent / que le dialogue des étoiles et des pierres. » Traduction de Marie-Claude White.

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