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FEU DE BOUQUETS — série 3/3 — Cicatrices du silence 

Recueil de Haïkus de EMMANUEL PETIT (suivi d’une présentation par Lionel Marchetti)

vendredi 23 juin 2017, par Emmanuel Petit, Lionel Marchetti


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FEU DE BOUQUETS —  Cicatrices du silence

— Série 3/3 — (extraits)

26 haïkus
de
EMMANUEL PETIT

✦ 

Phrasé enfantin
modulé dans le courant
Plouf dans son LA !

Bouche d’un nœud noir
dans les grains du bois chante
le timbre du chêne.

Antique armoire,
au réveil, regard de cire…
silence taillé.

Porté par le cours
de l’écoute débordante,
je jette une oreille.

Aube verte en moi.
bien avant ma conception
j’étais un orgue !

Douce vibration
de l’orchestre d’une fleur
de solitude.

À Lê Quan Ninh

Dans le silence
écoute un son disparaître
et relaye-le.

Fort de résonnances,
je renouvelle mes sources
dans les harmoniques.

Notre roseraie ;
j’entends toutes débutantes
les voix familières.

Même le vacarme
d’un sanglier ne dérange
la calme rivière.

Entre vipères
et vautours, relances des
cigales amies.

« Un ! » sonne le pas
de la colonne du vide,
argileuse alarme.

Sept ciels tambourinent ;
du noyau le plus sombre,
les plus vifs éclairs !

Le long du cyprès
suintent les voix flamenco
en robe d’éclair.

Oreilles faibles
tremblées tremblent à la voix du
disque de Lune.

Du fond du canyon
retentit le silence
du vol du vautour.

Ruine de muret
à mille carats et flutes
infimes du vent.

Brume sur les branches ;
sur le cahier d’écriture,
le chant de la grive.

Éclair dans l’émail
du silence de la pluie
au loin m’enseigne.

L’écoute fluide
est ma veilleuse pour toi
qui prendra parole.

Silence : page
de nuances sonores,
ni barre ni voûte.

Silence, ô chant,
temps devient rythme et rythme
instant éternel.

Écouter un seul
instant et la cour redresse
son acoustique.

Les pétillements
de la rumeur me porte,
comme appelante.

Corps fredonne d’un
large feu de sourires
Imputrescibles.

3/3 — fin des extraits choisis…

&

En suivant Feu de bouquets
un recueil de haïkus de Emmanuel Petit
par Lionel Marchetti

« Quelques traces toutes récentes sur un sol souple. Est-ce là le passage d’un animal à la poursuite d’une proie ?
Et, qui sait, ne suis-je pas moi-même irrémédiablement suivi ?
Ne pas se retourner. Continuer la marche ; laisser la peur.
Voici le mystère complet d’un mot, de quelques phrases qui réunissent, à elles seules, la force et l’évidence d’un mouvement circulaire — le cercle du sens en incandescence. Quelques mots qui réussissent, tout autant, à faire surgir le presque rien qui s’enlace à notre expérience nue. Pour ne pas dire qu’ils fondent, ici-même, à l’instant de notre rencontre, une expérience véritable.
Brindilles. Bientôt flambée. Avec en contrepartie cette superbe sensation de fraîcheur.
Le bouquet est en feu.
Les mots sont bien plus que des mots. Plus que des pierres. Plus que du vent, plus que de l’eau ou plus que de l’air.
Les mots sont en feu : en cela ils nous infligent cette blessure nécessaire qui définitivement va faire grandir notre rapport au monde (si l’on accepte, bien sûr, de se rendre disponible à cette énergie.)
Couleurs, rapports féconds, vitesse, flèches d’instants, pensées comme tombées depuis une tête, une main ; poèmes frayant déjà en solitaire, détachés, éloignés de qui leur aura permis de naître.
De l’acte accompli en juste mesure émergent des forces, des formes vives — à l’insu de l’écrivain lui-même — et le poème s’enfuit.

Dans le silence
écoute un son disparaître
et relaye-le.

L’allure ? Juste un pas
qui apparaît-disparaît
en place cosmique.

S’aider, pourquoi pas, de quelques chiffres, de quelque nombres agencés par d’autres. Importance de l’ossature, d’un canevas éprouvé par les anciens et qui continue de fructifier, d’une culture à une autre, d’un continent à un autre.
5, 7, 5.
L’épure.
Comme une épée.
Non pas pour conquérir quoi que ce soit. Mais pour trancher sciemment, vivement et surtout nettement.
Voici notre chance : celle de l’éclair scintillant qui, plutôt que de simplement nous aider à regarder le monde nous fait voir.
Avec justesse.
La musique s’infiltre naturellement entre les lignes.
Une musique qui est accordée à la respiration du monde et qu’il nous est désormais donné de saisir.
De la bouche humaine à l’oralité du monde dirait Kenneth White.

Un poisson bondit ;
voici là mon seul repère
pour la vie entière.

Car les mots ici choisis, les mots venus, travaillés, finement polis par la main artiste d’Emmanuel Petit ne sont pas que des prises. Ils sont réels, absolument palpables et ils se manifestent, désormais, depuis le filet profond du temps de l’écriture — un peu comme l’eau change d’état selon les conditions de l’atmosphère (neige, pluie et glace, liquide, torrentielle) mais sans changer de nature.

Le fleuve effleure
au bout de la longue branche
le rythme cosmique.

Même la neige
éternelle ne pourra
tenir un instant.

Phénomènes.
Manifestations.
Espace intérieur à l’instar d’une posture désignant le corps du monde.

De la sorte guidés nous voici à notre tour naturellement transformés.

Écrire avec cette simplicité engendre une relation circulaire, pleine et expansive. Primordiale. Ouverte et surtout sans cesse changeante.

Il y a quelques instants je ne connaissais pas les haïkus d’Emmanuel Petit. Il y a quelques instants rien n’existait entre eux et moi ; et voici que tout bascule. Je respire avec eux. Ils s’insinuent dans mon propre souffle et fructifient.
Les voici définitivement postés en cet instant d’équilibre.
L’instant blanc dirait Lalitâ Devî.
Lorsque tout se fait ou se défait.
Rien à soustraire, rien à rajouter.
Accordés à l’évidence.
Accordés au Cosmos — tout comme à la réalité.

Inspir et expir
pures, ne se précèdent,
ni se succèdent.

Et aussi :

Texte, suis ton blanc !
comme la Lune, comme
le fleur son vert.
 »
L.M.

P.-S.

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Mère-feu 40 têtes —
une performance musicale enregistrée de Emmanuel Petit (guitare électrique), Christophe Cardoën (forge, feu) & Lionel Marchetti (électroniques diverses)

La vie dans les bois —
une performance musicale enregistrée
avec
Emmanuel Petit (guitare électrique), Pascal Battus (guitare environnée) , Lionel Marchetti (électricité, électroniques, feedback, haut-parleurs, composition concrète) & Yôko Higashi (danse Butô)

ZIZI —
une composition musicale de Lionel Marchetti accompagné de Emmanuel Petit (guitare acoustique)

Bois de Sarolié - altitude 943 —
réalisation phonographique / composition collective
avec Fabrice Charles (trombone), Emmanuel Petit (guitare), Lionel Marchetti (tournages sonores, montage, mixage, composition & arrangements)

Au Ni Kita Misère et Corde —
musique improvisée avec Pascal Battus (guitare environnée), Emmanuel Petit (guitare acoustique), Dominique Répécaud (guitare électrique) & Camel Zekri (guitare classique & électroniques)…

…quelques CD sont encore disponibles chez METAMKINE

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Photographie / © Lionel Marchetti - 2013

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