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FEU DE BOUQUETS — série 1/3 — Êtrenelle, la vie nouvelle 

Recueil de Haïkus de EMMANUEL PETIT (présenté par Lionel Marchetti)

lundi 19 juin 2017, par Emmanuel Petit, Lionel Marchetti

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En suivant FEU DE BOUQUETS
- extraits du recueil de haïkus de EMMANUEL PETIT
par Lionel Marchetti

« Quelques traces toutes récentes sur un sol souple. Est-ce là le passage d’un animal à la poursuite d’une proie ?
Et, qui sait, ne suis-je pas moi-même irrémédiablement suivi ?
Ne pas se retourner. Continuer la marche ; laisser la peur.
Voici le mystère complet d’un mot, de quelques phrases qui réunissent, à elles seules, la force et l’évidence d’un mouvement circulaire — le cercle du sens en incandescence. Quelques mots qui réussissent, tout autant, à faire surgir le presque rien qui s’enlace à notre expérience nue. Pour ne pas dire qu’ils fondent, ici-même, à l’instant de notre rencontre, une expérience véritable.
Brindilles. Bientôt flambée. Avec en contrepartie cette superbe sensation de fraîcheur.
Le bouquet est en feu.
Les mots sont bien plus que des mots. Plus que des pierres. Plus que du vent, plus que de l’eau ou plus que de l’air.
Les mots sont en feu : en cela ils nous infligent cette blessure nécessaire qui définitivement va faire grandir notre rapport au monde (si l’on accepte, bien sûr, de se rendre disponible à cette énergie.)
Couleurs, rapports féconds, vitesse, flèches d’instants, pensées comme tombées depuis une tête, une main ; poèmes frayant déjà en solitaire, détachés, éloignés de qui leur aura permis de naître.
De l’acte accompli en juste mesure émergent des forces, des formes vives — à l’insu de l’écrivain lui-même — et le poème s’enfuit.

Dans le silence
écoute un son disparaître
et relaye-le.

L’allure ? Juste un pas
qui apparaît-disparaît
en place cosmique.

S’aider, pourquoi pas, de quelques chiffres, de quelques nombres agencés par d’autres. Importance de l’ossature, d’un canevas éprouvé par les anciens et qui continue de fructifier, d’une culture à une autre, d’un continent à un autre.
5, 7, 5.
L’épure.
Comme une épée.
Non pas pour conquérir quoi que ce soit. Mais pour trancher sciemment, vivement et surtout nettement.
Voici notre chance : celle de l’éclair scintillant qui, plutôt que de simplement nous aider à regarder le monde nous fait voir.
Avec justesse.
La musique s’infiltre naturellement entre les lignes.
Une musique qui est accordée à la respiration du monde et qu’il nous est désormais donné de saisir.
De la bouche humaine à l’oralité du monde dirait Kenneth White.

Un poisson bondit ;
voici là mon seul repère
pour la vie entière.

Car les mots ici choisis, les mots venus, travaillés, finement polis par la main artiste d’Emmanuel Petit ne sont pas que des prises. Ils sont réels, absolument palpables et ils se manifestent, désormais, depuis le filet profond du temps de l’écriture — un peu comme l’eau change d’état selon les conditions de l’atmosphère (neige, pluie et glace, liquide, torrentielle) mais sans changer de nature.

Le fleuve effleure
au bout de la longue branche
le rythme cosmique.

Même la neige
éternelle ne pourra
tenir un instant.

Phénomènes.
Manifestations.
Espace intérieur à l’instar d’une posture désignant le corps du monde.

De la sorte guidés nous voici à notre tour naturellement transformés.

Écrire avec cette simplicité engendre une relation circulaire, pleine et expansive. Primordiale. Ouverte et surtout sans cesse changeante.

Il y a quelques instants je ne connaissais pas les haïkus d’Emmanuel Petit. Il y a quelques instants rien n’existait entre eux et moi ; et voici que tout bascule. Je respire avec eux. Ils s’insinuent dans mon propre souffle et fructifient.
Les voici définitivement postés en cet instant d’équilibre.
L’instant blanc dirait Lalitâ Devî.
Lorsque tout se fait ou se défait.
Rien à soustraire, rien à rajouter.
Accordés à l’évidence.
Accordés au Cosmos — tout comme à la réalité.

Inspir et expir
pures, ne se précèdent,
ni se succèdent.

Et aussi :

Texte, suis ton blanc !
comme la Lune, comme
la fleur son vert. 
 »
L.M.


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FEU DE BOUQUETS —  Êtrenelle, la vie nouvelle

— Série 1/3 —

29 haïkus
de
Emmanuel Petit

✦ 

Passage d’ailes
prolongeant la signature
de ce soir doré.

Un poisson bondit ;
voici là mon seul repère
pour la vie entière.

Même la neige
éternelle ne pourra
tenir un instant.

Ici, au cœur de
l’irréversibilité
je dois revenir.

Maintenant résonne
entre deux gongs décalés
de deux églises.

Le fleuve effleure
au bout de la longue branche
le rythme cosmique.

Rivière de brume
que la dernière étoile
étire d’un fil.

Barque errante,
sur ce champ inondé, vit
de la vie nouvelle.

Au bout de la vague
la crique est toute nouvelle
sous sa robe bleue.

Instant seul avec
tout le temps de l’horizon
sous son pas qui voit.

Inspir et expir
pures, ne se précèdent
ni se succèdent.

En ce corps tranquille
le seuil de l’air renouvelle
son éternité.

Mon nom ? malaxé,
Pétri de boucles d’allures :
« Esprit de non-deux ».

Je crée une aube ;
en insuffler dans le texte
d’encre rêveuse.

Son geste ne sait
ce que la fluide allure
de sa main révèle.

Féconder les ruines ;
nos jambes nourrissonnes
s’appuient sur le ciel.

L’allure ? juste un pas
qui apparaît-disparaît
en place cosmique.

Lampe fenêtre
perce la page de nuit ;
mon encre dorée.

À marée montante,
mon château se dit poussière
de sable d’étoiles.

Aube, oiseaux, moi
sommes jaune solaire,
le vert aussi, jaune !

Chantent les oiseaux
sur la branche se balance
longue dans mon deuil.

La buse élance
dans l’abrupte vacuité
l’aube de ma main.

L’heure singulière ;
fine taille de l’aube
cambre la seconde.

Secondes spacieuses ;
nuit dans les bois, les cigales
percent mon fantôme.

S’épicent encore
les oliviers centenaires
d’étoiles mourantes.

Texte, suis ton blanc !
comme la lune, comme
le fleuve son vert.

à Lionel Marchetti

Tragique regret
de voir une fleur tomber
tombe avec elle.

S’attarde le jour
que je ne cherchais pourtant
à m’en retenir.

Simultanément
cette brise nous rapprocha
et nous dispersa.

1/3

P.-S.

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Mère-feu 40 têtes —
une performance musicale enregistrée de Emmanuel Petit (guitare électrique), Christophe Cardoën (forge, feu) & Lionel Marchetti (électroniques diverses)

La vie dans les bois —
une performance musicale enregistrée
avec
Emmanuel Petit (guitare électrique), Pascal Battus (guitare environnée) , Lionel Marchetti (électricité, électroniques, feedback, haut-parleurs, composition concrète) & Yôko Higashi (danse Butô)

ZIZI —
une composition musicale de Lionel Marchetti accompagné de Emmanuel Petit (guitare acoustique)

Bois de Sarolié - altitude 943 —
réalisation phonographique / composition collective
avec Fabrice Charles (trombone), Emmanuel Petit (guitare), Lionel Marchetti (tournages sonores, montage, mixage, composition & arrangements)

Au Ni Kita Misère et Corde —
musique improvisée avec Pascal Battus (guitare environnée), Emmanuel Petit (guitare acoustique), Dominique Répécaud (guitare électrique) & Camel Zekri (guitare classique & électroniques)…

…quelques CD sont encore disponibles chez METAMKINE

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Photographie / © Lionel Marchetti - 2013

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