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Pour Nikola Kovac

vendredi 12 octobre 2007 (Date de rédaction antérieure : 21 septembre 2017).

La première fois que je l’ai vu, c’était à l’automne 1993, le lendemain de sa prise de fonctions en tant que premier ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en France. C’était au siège parisien de la campagne d’opinion « Sarajevo Capitale Culturelle de l’Europe », un vaste mouvement international d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes qui ne supportaient plus d’assister passivement à la partition ethnique de la Bosnie-Herzégovine exécutée au couteau et au canon sous les yeux ébahis des citoyens du monde, et qui s’emparaient de la culture comme du seul levier encore à leur disposition pour mobiliser les opinions publiques et faire pression sur la diplomatie.

Ma première impression de Nikola Kovac, je m’en souviens parfaitement : un homme las, accablé même – mais comment ne pas l’être, après avoir passé 17 mois sous les bombardements et les tirs de snipers à Sarajevo, qui était alors « un immense camp de concentration à ciel ouvert », selon les mots de son maire de l’époque, Muhamed Kresevljakovic. Mais c’était aussi et surtout, un homme d’une intégrité sans faille, d’une grande courtoisie, qui écoutait beaucoup et parlait peu, d’une voix mesurée, en termes choisis.

Professeur de littérature française à la Faculté des Lettres de Sarajevo, traducteur de Michel Foucault, ancien ministre de la culture, Nikola Kovac se référait volontiers à Albert Camus pour exprimer sa vérité sur son pays : « Je ne puis admettre une Bosnie divisée en plusieurs Etats ethniquement purs ; ma révolte me dicte de ne pas céder sur ce point, disait-il. On ne peut accepter de renier ses valeurs sans se trahir ; je pense, à l’instar de Camus, que les valeurs ne se construisent pas d’elles-mêmes et qu’il faut savoir conserver celles que l’on possède si l’on veut en créer d’autres... » Serbe de Bosnie originaire de l’Herzégovine, avocat d’une démocratie multinationale, il synthétisait par sa personne et ses positions la complexité de ceux qui refusent de se laisser définir par un seul mot, rabattre à une identité unique. Et ce sont ces principes-là qu’il a défendus inlassablement chez nous, en France, dénonçant le silence honteux et humiliant de la Communauté Internationale vis-à-vis de son pays martyrisé.

Je n’ai cessé de le croiser à Paris tout au long des années 1990. J’ai lu tous ses ouvrages en traduction française, souvent avant leur publication. Mais il aura fallu la fin de la guerre et les difficiles années de l’après-guerre pour que j’aie l’occasion de découvrir un autre Nikola Kovac, immergé dans son « milieu naturel » qui était l’Université et la littérature. Et de m’apercevoir que « Monsieur l’Ambassadeur » était avant tout un être humain drôle et spirituel, chaleureux et généreux. A tous ceux qui se souviennent de lui en France - et ils sont nombreux -, Nikola Kovac va beaucoup manquer désormais.

Sophie KEPES, écrivain

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