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Le festival Photsoc à Sarcelles, jusqu’au 30 avril 2006

lundi 24 avril 2006 (Date de rédaction antérieure : 19 août 2017).

Galerie principale : Maison de quartier des Vignes Blanches, avenue Anna de Noailles, tous les jours de 9h30 à 12h et de 15h à 19h. À dix minutes à pied de la gare du RER D Garge Sarcelles.
Un grand festival est né.

La chose est d’autant plus rare qu’elle vaut bien mieux que quelques paroles encourageantes. Xavier Zimbardo, son fondateur et directeur artistique, est d’abord un photographe de renom et l’auteur d’un livre qui a fait date, Les belles disparues. Ce n’est pas un militant ou un artiste engagé. Sa définition de la photographie sociale n’entend pas se résumer à un discours partisan, à une explication du monde, un système. Dans l’accrochage présenté à la Maison de quartier des Vignes blanches, vous retrouverez un esprit voisin à celui qui inspira l’exposition mythique d’Edward Steichen, The family of man. Ici aussi, la photographie sociale est associée par thèmes, par lieux ou sensibilités, elle parle de misère et de guerre, bien sûr, mais aussi du mariage et de l’identité sexuelle, du travail et de la mort, des rituels et de la vie quotidienne. Son discours recoupe ceux de la psychopathologie, de l’anthropologie, de la sociologie ou de l’histoire, de la politique sociale et du combat politique. L’art naît de tout cela, de ce qui ne prétend pas au statut artistique, au discours esthétique, de ce qui veut d’abord témoigner. Parmi la vingtaine de photographes présentés, aucun ne semble rester sans résonance, et ne serait-ce qu’en cela, le pari est gagné.

Six d’entre eux ont moins de trente-cinq ans. Sybille Fendt, dont les œuvres sont présentées par le psychanalyste Serge Tisseron, apporte un travail d’une qualité exceptionnelle, tant par sa valeur documentaire que par la maîtrise de l’outil photographique. Entre 2001 et 2002, elle a photographié dans leur intérieur des gens qui ont abandonné le combat quotidien. Par leur refus de se séparer d’objets devenus inutiles, ils deviennent matériellement écrasés par leur propre passé. Chacun de ses portraits revêt le même titre, Uneins, « celui ou celle qui n’est pas un ». Vous verrez le visage d’une femme dont les yeux sont à ce point perdus qu’ils en ont oublié l’objectif, le corps vaincu d’un homme devant des milliers de journaux, de papiers, d’objets de consommation divers, le sourire d’un autre, plus jeune, qui semble s’excuser du regard qu’on lui porte. Bien plus qu’à un discours médical, cette inadaptation au monde nous renvoie surtout au malaise de notre société, à l’obsession du temps qui passe, qui se perd ou se gagne, à la folie absente de ceux qui se sont trop bien adaptés. Dans la même salle, Simone Martinetto a photographié sa grand-mère, laquelle a tout oublié. Dans chaque recoin de son appartement, il est ainsi écrit ce qu’elle doit faire et ne pas faire, senza la memoria.

En Israël, Xavier Zimbardo s’est arrêté devant la boutique d’un photographe de quartier. Varouj Ishkanian tirait et vendait à des prix dérisoires les clichés de Kirkor, son grand-père, qui photographia Jérusalem des années 1880 à l’immédiat après-guerre. Ses œuvres remarquables voisinent ici avec celles d’Ethan Eisenberg, juif canadien qui, depuis 1994, témoigne du quotidien d’Israël, de la Cisjordanie et de la bande Gaza.

Dans la lignée des travaux d’Eugene Smith sur les ravages de la pollution au mercure dans la baie de Minamata, l’ancien président de l’agence Magnum, Philip Jones Griffith témoigne depuis 1980 des ravages de l’agent Orange au Vietnam et au Cambodge. Cet herbicide, qui servait à défolier les forêts pour empêcher la guérilla de se cacher, est responsable, avec d’autres substances toxiques utilisées par l’armée américaine, d’un million de maladies graves, de cancers, de handicaps. Trente ans après la fin de la guerre, deux cent mille enfants souffrent encore de maladies liées à la contamination de l’environnement.

Tels sont, présentés de manière trop succincte, quelques uns des moments marquants de cette première édition du festival Photsoc. Il faudrait au moins citer, entre autres choses, Philippe Bordas et son « Afrique à mains nues », les intérieurs brésiliens de Luica Ganaes, le « saut du lit » de Sylvie Humbert, la « soif de survie » de Kai Mewes, « les transhumances » de Didier Ciancia et bien sûr l’hommage rendu à Claude Dityvon, qui en est l’invité d’honneur.

Un grand festival est né, là où il nous semble particulièrement juste aujourd’hui qu’il se passe quelque chose, à Sarcelles, la première des « banlieues modernes » qui, cette année, fête ses cinquante ans. Ce petit voyage de vingt minutes depuis le centre de Paris, nous le conseillons d’abord à celui qui croit qu’un jeune de banlieue est un enfant gâté de l’exception française. Il pourra voir ainsi, sur le chemin de l’exposition, les immeubles en béton qui attendent depuis toujours leur première couche de peinture, les « espaces verts » entre les barres où la pelouse se refuse à pousser. Il verra quelques malades un peu trop pauvres sortir d’un centre de médecine sociale, quelques négoces un peu trop vides où personne ne semble avoir envie d’entrer. Mais il verra aussi les Juifs et les Arabes vivre ensemble, de petites filles indiennes qui prennent des cours de danse dans une maison de quartier, toute la famille de l’homme aux couleurs de la vie, des gens tellement plongés dans la diversité du monde qu’ils ne vont pas à Roissy pour juger des mosquées. Si ces rues sans bruit et sans odeur ne l’effraient pas, si sa curiosité l’entraîne vers les Flânades (entendez par là le centre commercial qui constitue, comme partout ailleurs dans le meilleur des mondes possibles, le principal espace de rencontre pour la population du lieu), il pourra alors demander son chemin : on lui répondra toujours, un peu surpris bien sûr (il n’y a pas beaucoup de touristes à Sarcelles) mais en prenant bien soin que l’explication soit suffisamment claire et complète pour qu’il puisse se rendre à l’endroit désiré sans risque de se tromper.

Olivier Favier

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