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Appel du Comité Patrimoine &Résistance

dimanche 16 février 2003 (Date de rédaction antérieure : 25 septembre 2017).

Paris, le 31 janvier 2003

Chers amis,

Nous vous proposons de nous réunir tous prochainement dans une Assemblée – certainement en mars, mais nous préciserons la date exacte dans un prochain courrier –, afin de débattre et de définir ce que nous pouvons faire pour empêcher la mise à sac actuelle du patrimoine national.

Et nous n’exagérons pas. La question est alarmante. Depuis la décision de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en novembre 1999 de lever toute entrave à la libre circulation des capitaux privés dans 140 services, dont les musées, et cela à l’échelle internationale, toute une série de mesures, de lois, de dispositions ont été prises qui vont dans ce sens.
- Il y a un an, la « loi sur les musées », que nous avons dénoncée, ouvrait une brèche dans le principe fondamental de l’inaliénabilité des collections du patrimoine.
- Elle était suivie, cet automne, d’un colloque au Louvre, sur les thèmes : « Vendre au Musée », « Avec ou sans Etat », « L’inaliénabilité en question », avec dans l’invitation :
« Dès lors, il n’y a guère lieu de s’étonner que les musées se voient régulièrement priés de se défaire des biens qu’ils ont en excès […] et le produit de l’aliénation des œuvres pourrait financer d’autres dépenses cruciales. »
- Il y a eu la réforme du code des marchés publics, qui remet aux entreprises privées les fonctions jusqu’alors dévolues aux personnels des musées.
- Ces jours-ci, le Sénat a discuté d’une « loi sur les fondations », appel généralisé au mécénat à qui, sur les deniers publics, on fait les offres les plus alléchantes. Dans le préambule de cette loi, on lit :
« A terme, l’idée est de développer une culture du mécénat individuel comme il en existe aux Etats-Unis, où l’on voit les hommes d’affaires […] doter généreusement […] universités, laboratoires… »
- Dans le même temps, le Muséum national d’histoire naturelle a vu son statut, hérité de 1793, remis en cause, ses collections richissimes de 70 millions d’objets confiées à un « département » spécifique, coupé des « départements de recherche » et donc des scientifiques. Quant à ceux-ci, une lettre de mission des tutelles ministérielles prétend les soumettre à une « réflexion qui doit déboucher sur une contribution décisive à la pensée du développement durable ». Le texte ne précise pas si cette pensée doit être unique ou non.
- Les grands musées, Le Louvre, Beaubourg, sont devenus des établissements autonomes.
- Le ministère de la Culture dont ils dépendent ne devrait plus faire partie des fonctions régaliennes de l’Etat, d’après une circulaire de M. Raffarin, et son budget a chuté de 5 %, etc., etc. Et toutes ces mesures ont leur corollaire dans tous les domaines de la connaissance et en particulier à l’Ecole, qu’une récente campagne de presse vient de dénoncer comme un lieu d’ennui.

- On pourrait multiplier les exemples, tous plus alarmants les uns que les autres et qui tous confirment les menaces de dilapidation du patrimoine :

le Zoo de Vincennes, qui a dû fermer ses portes une semaine durant et restreindre le périmètre de la visite parce que les crédits pour sa rénovation manquent cruellement et que les rhinocéros risquent de s’échapper ;

le Musée des Arts et Traditions Populaires, dont on veut délocaliser une partie des collections pour un musée de la région PACA à Marseille et rendre les autres objets dans leur lieu d’origine : « Tout ce que les scientifiques ont cousu depuis soixante ans dans ce musée de synthèse devrait être décousu dans les mois qui viennent », nous écrit un chercheur ;

la collection prestigieuse d’André Breton est promise à la vente et à la dilapidation parce que l’Etat se refuse à la préempter.

Il nous faut encore parler de cette mesure hallucinante : on a pu lire dans la presse cet article sur le déménagement des réserves du Louvre. Tous les personnels sont atterrés. En effet, en prévision – ou au prétexte – d’une crue centennale de la Seine, tous les musées du bord de Seine (Louvre, Orsay, Jeu de Paume, Arts déco, Beaux-Arts, Hôtel Sully, Muséum…) doivent mettre à l’abri leurs collections, les délocaliser pour trois ans (renouvelables) sur un site de banlieue. Mais, par contre, les 300 000 objets des collections ethnographiques des réserves du Musée de l’Homme, qui sont hors d’eau sur la colline de Chaillot, sont en train d’être déménagées dans des entrepôts privés de l’hôtel Berlier qui, eux, sont au bord de la Seine ! Et comme une incohérence ne suffit pas, la décision vient de tomber brutalement : ce sont tous les objets, même ceux exposés dans les galeries publiques, qui doivent partir précipitamment d’ici à avril dans ces entrepôts inondables.

Incohérence ? Contradiction ? Ou ne s’agit-il pas plutôt de se saisir de tous les prétextes pour soustraire les collections du patrimoine aux institutions qui les abritent, aux scientifiques, aux bibliothécaires, aux personnels qui ont la charge de les conserver et de les étudier, de les expliquer au public, aux écoliers ?

Ne s’agit-il pas de les soustraire aux services de l’Etat pour les privatiser ?

-  Les collections de Beaubourg sont parties dans les entrepôts privés Calberson, dont la surveillance et la sécurité sont remises au privé. Voilà ce qu’ils font du patrimoine de la Nation !
-  Le Grand Palais « est renfloué sur fonds publics, mais – c’est une des originalités de l’affaire et un signe des temps – on confiera son aménagement et son exploitation à un armateur privé », écrit un journaliste.
- Tout le patrimoine national est menacé aujourd’hui de dilapidation, la République elle-même garante du patrimoine est mise en cause par la régionalisation, avec les conséquences effarantes que cela a déjà sur la gestion de son patrimoine.

En effet, nous lisons ce jour dans une dépêche de l’AFP : « Le président de la région PACA […] a demandé au ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon que la question du patrimoine soit décentralisée et confiée aux régions. […] “Il me paraît souhaitable que la question du patrimoine figure en bonne place dans les projets de transferts de compétence.” […] L’élu va jusqu’à envisager que la propriété et la gestion des monuments et sites, actuellement gérées par le centre des monuments nationaux, château d’If à Marseille ou l’abbaye de Montmajour près d’Arles, soient transférées à sa région. »
Où va-t-on ?

Pas un scientifique, pas un conservateur, pas un bibliothécaire, pas un fonctionnaire ne peut accepter que son établissement soit dénaturé, sa fonction pervertie, ne peut accepter cette mise à l’encan des collections et des bibliothèques.
Actuellement, les archéologues se sont levés pour s’opposer à la destruction de l’archéologie préventive programmée par une circulaire du 3 janvier 2003, qui préconise une baisse des prescriptions archéologiques pour compenser la réduction de 25 % de son budget. L’INRAP (Institut national de recherche archéologique préventive) risque de disparaître.

Des dizaines de milliers d’enseignants, de savants, de citoyens se sont prononcés contre ces destructions.

Que pouvons-nous faire pour défendre le patrimoine, la connaissance, c’est l’objet de l’Assemblée que nous vous proposons.

Quelles sont vos propositions ? Quelles informations pouvez-vous nous communiquer, quelles suggestions ?

A vous lire,

Très cordialement,

Pour le bureau du Comité Patrimoine & Résistance,

Jean Mennecier

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